VI. — PÉCUÉS CONTRE LE PREMIER COMMANDEMENT
c'est bien ainsi qu'il en est, vos dieux sont des démons ; et pour vous en éclaircir par une expérience, la plus convaincante possible ; que l'on produise devant vos tribunaux, et à la face de tout le monde, un homme notoirement possédé du démon ; qu'un des nôtres, c'est-à-dire un chrétien, n'importe lequel, soit amené aussi en votre présence et qu'il commande à l'esprit de parler : Si cet esprit n'avoue publiquement et en termes très clairs, n'osant mentir à un chrétien, ces deux choses : qu'ici il est véritablement démon, et qu'ailleurs il se donne faussement pour un dieu ; sur le champ et sans autre nouvelle procédure, faites mourir ce chrétien téméraire qui n'aura pu soutenir par l'effet une promesse si extraordinaire... Ah ! mes frères, continue Bossuet, car c'est à cette source que nous avons puisé la citation que vous venez d'entendre du grand Apologiste, quelle joie à des chrétiens d'entendre un e telle proposition, faite si hautement et avec une telle assurance par un homme si posé, si sérieux, et vraisemblablement de l'aveu même de toute l'Église dont il soutenait l'innocence (1) .
Mais achevons. La première question résolue : que le culte du démon a existé dans les temps antérieurs ; reste la seconde ; Existe-t-il encore au temps présent ?
Le culte du Démon existe-t-il encore au temps présent ? Tel qu'il exista avantla venuede Jésus Christ; non, certes. C'est l'évidence même ; chez nous, plus de temples d'idoles ni d'oracles comme autrefois, plus d'augures ni d'aruspices, plus de fontai^ ms sacrées, plus de dieux, ni dans les eaux, ni dans les bois, ni dans les airs, ni nulle part : l'Olympe est vide ; le vieux paganisme, en tant que culte public, est mort, bien mort. Julien l'Apostat qui voulut le ressusciter, fut contraint d'avouer sa défaite, et l'avoua, en effet, par ces paroles qui sont dans toutes les mémoires : Tu as vaincu, Galiléen.
Mais si le paganisme, qui n'était que le culte du démon, a disparu et pour toujours, sous sa forme d'autrefois : est-ce donc à dire qu'il n'existe plus aujourd'hui, sous une autre forme, miti~ gée et discrète ? La question ainsi posée, nous ne sommes plus aussi affirmatif, et ne pouvons plus l'être. Mais expliquons notre pensée.
(1) Tertul. Apologet. n. 28.— Bossuet. Sermons.
•(54 LE DECALOGUE
Que chez les juifs, certaines pratiques, qui ne sont pas le paganisme, mais en dérivent pourtant : telle la magie, ou la science de faire des choses surprenantes qui dépassent sûrement les forces de riiomme et de la nature ; tel le maléfice, ou l'acte par lequel on use de cette science pour causer du mal à autrui, soit dans son coi'ps, soit dans son âme; telle la divination, ou Fart de savoir l'avenir en se servant de moyens dont aucun n'est bon, parce que la connaissance de celles des choses futures qui d<}pendent de notre libre arbitre, ou de la volonté de Dieu, est ua domaine que Dieu s'est exclusivement réservé : que chez le peuple juif, disons-nous, encore qu'il fût le peuple choisi^ ces pratiques aient existé, plus de vingt passages des Écritures en témoignent. Au livre de l'Exode : Peine de mort est portée contre qui use de maléfice et d'enchantement (1). Au livre du Lévitique: Même peine de mort, et de mort par lapidation, contre tout homme ou toute femme, qui se sera adonné à la divination (2). Au livre du Deutérononxe : Qu'il ne se trouve personne parmi vous, pour consulter les devins, pour recourir au sortilège, pour interroger les morts : toutes ces choses, le Seigneur les abomine : OmJiia cnhnhœc ahominaLur Dominus (3).
Que les mêmes pratiques, nous le disons encore une fois, à certains égards, diaboliques, parce que, comme l'enseigne l'Église €t S3S Docteurs, ceux qui s'y adonnent sont supposés, et à juste raison, avoir plus ou moins explicitement commerce avec le démon, soit qu'ils l'invoquent, soit qu'ils aient avec lui un pacte qui les lie (4) : que les mômes pratiques donc aient passé du peuple juif, ou du paganisme, quoique mort, en pays chrétien, ici, non plus, nul doute: l'histoire de l'Église, l'histoire profane elle-même, les savants traités des théologiens sur la matière, et mieux les peines édictées par les papes et par les conciles contre les coupables en font foi. Mais qu'en est-il aujourd'hui ? Et puisque, à cette question : le culte du démon existe-t-il au temps présent, il faut une réponse : quelle réponse donnerons-nous?
(1) EXOD. c. 22, V. 18.
(2) Levit. c. 19, V. 31, c. 20, v. 27.
(3) Deux, c. 18, v. 11 et 12.
(4) S. TiiOiMAS. 2. 2, q. 9'i et seqq.