VIII. — rÉCir/.S CONTRE LE PREMIER COMMANDEMENT
pour finir, les biens ecclésiastiques, meubles ou immeubles, quand on les appauvrit, quand on les envahit, quand on s'en empare par violence ou par ruse ; par violence, ce fut le crime d'Héliodore, envoyé par son maître pour piller le temple de Jérusalem (1) ; par ruse, ce fut le crime de Lysimaque, dont on ne s'aperçut qu'après coup des détournements commis par lui, au préjudice du trésor sacré (2). Pour ne point parler de faits plus récents^ nous avons pris nos exemples dans l'histoire de l'ancien peuple de Dieu, et à juste raison, croyons-nous, c'est-à-dire sans faire d'anachronisme. Des biens de la Synagogue et des biens de l'Église la destination n'était-elle pas la même, selon les temps : servir au culte de Dieu, et aux choses qui s'y rattachent ?
Nous avons exposé exactement, et en termes faciles à comprendre, ce qu'est le sacrilège ; il nous reste à dire quel péché il est.
Le sacrilège, de sa nature péché très grave, c'est-à-dire qu'il n'y a que le défaut d'advertance, ou la légèreté de matière qui puisse de mortel le faire être véniel seulement, et la raison apparaît tout de suite : c'est que les choses saintes, qui en sont l'objet, tirant ce caractère, d'être choses saintes, du rapport qu'elles ont avec Dieu, l'injure qui leur est faite rejaillit sur Dieu lui-même : Ex hoc quod aliquid depxitatur ad cicltum Dei, efflcitur quoddcun divimmi, et ideo omne illud quod ad irreverentiam rerum sacrantm pertinet, ad injuriani Dei pertinet (3). Ainsi s'exprime saint Thomas ; on ne saurait mieux dire quant à la raison essentielle.
Mais les raisons extrirLsèques feront peut-être plus d'impression sur vos esprits, en vous mettant comme sous les yeux la grièveté du sacrilèqe : elles abondent.
Première raison extrinsèque de la grièveté du sacrilège : ce qu'en pensaient les païens eux-mêmes. L'histoire en fait foi : ils ne différaient point d'avec nous sur ce sujet. Qu'un malfaiteur, Erostrate, mette le feu au temple de Diane, à Ephèse, les juges feront une loi pour que ce nom, désormais odieux, soit rayé des registres publics, et tombe ainsi dans un éternel oubli (4). Qu'un autre, un proconsul, cette fois, enlève du. temple de Gérés, à Enna, la
(1) II Machab. c. 3.
• (2) Ibid. c. 4.
C3) S. Thom. 2. 2. q. 09, art. i.
(i) Ap. CoRXEL. A Lap. in cap. 19, v. 24. Act.
statue de la déesse, Cicéron verra dans ce fait un crime abominable, digne de tous les châtiments (1). Aux yeux de l'un de leurs poètes, il suffit que les Romains négligent les temples, et les laissent tomber de vétusté, peur qu'il se croie autorisé à dire tu leurs descendants : O Romains, vous ne cesserez d'expier les crimes de vos pères, jusqu'à ce que vous ayez relevé les pierres des sanctuaires renversés, et rendu leur honneur aux Dieux (2).
Seconde raison extrinsèque de la grièveté du sacrilège : ce que faisaient, à cet égard, les pouvoirs publics, aux temps où ils étaient chrétiens. Puisqu'en ces temps-là ils étaient chrétiens, nous n'aurons pas à faire de longues recherches. Convaincus, et à bon droit, que les cm aj estes de la terre ne peuvent être respectées et obéies, qu'autant que la majesté du ciel est honorée, et dans la mesure où elle l'est, ils édictaient des lois sévères, en punition du sacrilège : peine de mort, en certaines circonstances, pour la spoliation des églises (3) ; peine de mort, par le feu, pour la soustraction de l'ostensoir, ou du ciboire, renfermant les saintes hosties (4) ; peines moindres pour des crimes moindres, mais tout vol commis dans une église, môme d'un objet non consacré, était tenu pour vol qualifié et puni comme tel (5). Si ces dispositions ont disparu, comme il n'est que trop vrai, de la plupart des Codes modernes, sinon de tous, j'ose le demander : les pouvoirs publics en sont-ils devenus plus inviolables^ et les sujets plus soumis ?
Troisième raison extrinsèque de la grièveté du sacrilège : la législation de l'Église. Quant au fond, celle-ci, du moins, n'a pas varié. Elle ne le pouvait -pus, elle ne le devait pas, elle ne l'a pas fait. Qu'on parcoure, en effet, ses anciens canons pénitentiaux (6), les décrets de ses conciles généraux et particuliers (7) ; ou plutôt, et sans aller si loin, qu'on lise seulement la plus récente des constitutions apostoliques sur cette matière : tous les cas sont pré-
Ci) In Verr. ap. Bossuet. t. 34, p. 256.
(2) Delicta majorum hnmerltus lues, Romane, donec templa refecerls scdesque labentes deorum, et fceda niyro simulacra fumo. Horace.
(3) La loi Ftomalne sous les empereurs chrétiens. Ap. Goschler. t. 21, p jlS
(4) Code pénal de Charles- Quint. Ibid.
(5) Ibid.
(6) Lire, en S. Licuoni. lib. G. n. 530, les anciens canons pénitentiau.x relatitî au sacrilège .
(7) En particulier, le canon : Si quis, suadente diabolo, etc.
Vlir. — PÉCHÉS CONTRE LE PREMIER CO MMANDEMENT 85
VUS ; et selon les cas, une peine plus ou moins grave est portée: ou l'excommunication réservée, soit au pape, soit à l'évoque, ou l'excommunication non réservée, à la vérité, mais comme les précédentes^ encourue par le seul fait (1). . . Et cette conclusion s'impose, pourrait-iJ en être autrement ? que le sacrilège est un bien grave péché, puisque celui qui s'en rend coupable, ne fait plus, pat cela même, partie de l'Église, et que pour qu'il soit réadmis dans son sein, il faut, en certains cas du moins, que la sentence du Souverain Pontife lui-même intervienne.
Et ce n'est pas tout encore. Pour juger de la griéveté du sacrilège, nous avons mieux que les sentiments des païens, sur ce point ; mieux que la législation civile, aux sièèles chrétiens ; mieux que la législation ecclésiastique elle-même : nous avons les textes des Écritures, et maints faits venant prêter appui aux textes.
Les textes : C'est Dieu lui-même, dans l'ancienne loi, disant par la bouche de David : Gardez-vous de toucher à mes christs, c'està-dire à ceux qui me sont consacrés par l'onction ; et ne faites point de mal à mes prophètes : Noiile tangere christos meos ; et i/i p)-ophetis meis nolite tnaligyiari (2).
G'esi encore Dieu, dans cette même loi, criant à son peuple par un des grands prophètes : Puisque vous avez violé mon sanctuaire, je vous briserai dans ma juste colère, et je serai sans pitié: Pro eo quod sancUun meum violasli, ego quoque confringam^ et non niiserehor{3).
Et dans la loi nouvelle * Qui vous écoute, m'écoute, dit Jésus Christ à ses apôtres; mais qui vous méprise, me méprise; et qui me méprise, méprise celui qui m'a envoyé : Qui vos audit, me audit ; qui vos spernit me spernit; qui autem me spernit, spernit eum qui misit me (■4).
Enfin, qui ne sait ce que saint Paul écrit au Corinthiens, reprochant à plusieurs d'entre eux leurs communions sacrilèges : Celui qui mange et boit sacrilègement, mange et boit sa propre con-
(1) La constifiition de Pie IX ; Apostolicx Sedis.
(2) Pahalip. c. 16, V. 2j.
(3) EzECH. c. 5, V. 11.
(4) Luc. c. 10, V. 16.
damnation : Qui enun manducat et bibit indigne, judîcium sibimanducat et bibit (1).
Les faits, donnant du relief aux textes eux-mêmes : les Écritures et riiistoire en sont pleines :
C'est Oza qui porte la main sur l'arche sainte au moment où elle semble chanceler ; la loi n'autorisant personne, dans aucun cas, à toucher cet objet sacré, il paie sur le champ sa témérité de sa propre vie : Iratus est indïgnatione Doininus contra Ozam, et percussit eum super temeritate, qui mortuus est ibi juxta arcam Dei (2).
C'est Balthasar qui fait servir à une de ses débauches les vases d'or et d'argent enlevés du temple de Jérusalem : mais voici qu'une main vengeresse écrit sur le mur de la salle du festin la sentence de mort du profanateur; l'arrêt est exécuté sur l'heure : Balthasar est tué, il perd du môme coup sa couronne et la vie : Eadem nocte iuterfectus est Balthazar rex Chaldœus... et Darius Medus successit (3).
C'est l'envoyé de Séleucus, Héliodore, qui viole le temple saint du Seigneur et s'apprête à le dévaster. Il ne Je dévastera pas : un personnage mystérieux a paru, portant à la main une épée d'or étincelante, monté sur un coursier de feu, qui se précipite sur lui, le terrasse, le couvre de plaies ; ce malheureux, le voyezvous gisant, frappé de mutisme, privé de toute espérance de salut : Et ïlle quidem per divin am virtutem jacebat mutus, atque omni spe et salute privatus (4).
C'est Lysimaque — ce personnage déjà nommée ne nous est pas plus étranger que les précédents — qui a fait en cachette des détournements considérables au préjudice du trésor de ce même temple de Jérusalem, et s'en vientmourir, comme par une visible vengeance du ciel, au cours d'une sédition élevée contre lui, tout près de ce même trésor qu'il avait pillé : Ipsum sacrilegum secus œrarium interfecerunt (5).
La fin tragique de Judas nous est trop connue, pour qu'il soit
(1) I Cor. c. 11, V. 29.
(2) I Paral. c. 13, V. 10.
(3) Dan. c. 5, V. 31.
(4) Loc. jam cit.
<5) Loc. jani cit.