I. — LE CULTE DE SUPRÊME ADORATION
Mais ce culte de suprême adoration, dont nous sommes redevables à Dieu, en vertu de la loi écrite, et de la loi naturelle ellemême, que doit-il être, dans le fond, et pour la forme ?
Dans le fond... Nous venons de le dire : c'est la reconnaissance' du souverain domaine de Dieu sur nous. Mais ce n'est pas tout; et saint Augustin nous enseigne qu'à cet aveu de notre néant, il faut joindre l'hommage d'une foi soumise, d'une confiance qui ne connaisse point de limites, d'un amour sans partage : Deus fidey. spe, charitate est colendus (1). Le Catéchisme romain exprime la même vérité avec non moins d'autorité, et y ajoute les développements qu'elle comporte : Qui dit Dieu, dit l'Être le plus parfait qui puisse être, toujours le même, saint, et fidèle à sa parole. D'où il suit que quand il parle, on doit à son infinie véracité foi entière. Il est tout puissant, très clément; aucun autre ne l'égale dans cette inclination qui est proprement la sienne, de faire du bien. Qui donc pourrait ne pas mettre en lui toutes ses espérances ? Et si l'on considère, en même temps que ses perfections, les innombrables bienfaits que sa bonté a répandus sur les hommes : qui pourrait ne pas l'aimer ? Et le Catéchisme romain conclut : Donc, ceux qui n'ont ni la foi, ni l'espérance, ni la charité, pèchent contre le culte dû à Dieu ; ils frustrent Dieu de ce qui lui appartient à un titre tellement légitime, qu'il n'en est point de meilleur, et leur péché s'étend très loin : Peccant autetn in hoc prœceptum, qui fidem, spem, charitatein non habent, quorum peccatum latissime patet.
Pour la forme... Sans aucun doute. Dieu, qui est esprit et vérité, veut être servi en esprit et en vérité. Il n'est point de chant plus mélodieux qu'une prière fervente, ni d'encens plus suave que le parfum de la vertu qui s'échappe d'une âme sainte, ni de plus digne temple qu'un cœur pur. Dieu regarde le cœur : Beiis autem inhcetur cor (2). Dieu veut être l'objet de tous nos désirs, le principe de toutes nos affections, la fin de toutes nos actions, Tinclination dominante de notre âme. Tout ce qui ne prend pas sa source dans ces dispositions, tout ce qui ne doit pas nous y conduire d'abord, nous y affermir ensuite : Dieu le rejette, Dieu l'abomine, et
(1) Enchirid. c. 8.
(2) l Reg. c. 16, V. 7,
TOUS l'entendez dire par le prophète Isaïe : Qu'ai-je à faire de vos taureaux et de vos génisses, et de toute la multitude de vos victimes?... Je n'en veux plus, j'en suis fatigué, ils me sont à dégoût (i); et par la bouche du prophète Amos : Que si Ton ne chante en esprit, quelque douce et ravissante qu'elle soit, cette musique l'in- €ommode ; c'est pourquoi, ajoute-t-il, éloignez de moi le bruit tumultueux de vos cantiques, je n'éco\iterai point les airs que vous jouez sur la lyre : Axtfer a me tumuUu7n carminum tuorum, et cantica lyrœ tuœ non audiam (2j... Prenez ces passages, et cent autres du même genre, dans toute la suite des Écritures ; dépouillezles de ce qu'ils ont d'imagé, pour ne retenir que la pensée qu'ils expriment, et vous arriverez à cette conclusion : Il faut que le culte soit intérieur, sous peine autrement de n'être qu'une feinte, une manière d'être ou de faire, assez semblable, comme on l'a dit spirituellement, à ces formules complimenteuses, ou même à cesprot-estations d'attachement qui terminent les lettres : Je suis, Monsieur, votre tout dévoué serviteur... Belles phrases, tout cela, mais vides ! le papier les porte ; la politesse, comme on l'entend communément, est sauve; quant au cœur, lui, il n'a rien dit.
Mais attention ! n'allons pas plus loin, et, sous ce prétexte que le culte intérieur est essentiel, gardons-nou-? de croire qu'il soit suffisant. Le culte extérieur est nécessaire, lui aussi ; nécessaire comme l'est en général tout signe à la chose signifiée, ou à signifier ; comme l'est en particulier la parole à la pensée qu'elle exprime; comme l'est le corps à l'âme pour que celle-ci obtienne le jeu régulier et complet de ses facultés. Mais une comparaison, si bonne qu'elle soit, ne vaut pas une bonne raison. Or, dans le sujet qui nous occupe, les bonnes raisons abondent. La première : que l'homme étant composé de deux substances, l'une spirituelle, l'autre matérielle, il doit à Dieu l'hommage de tout son être (3). La seconde : que depuis la chute originelle, devenu plus terrestre, plus dépendant des sens, s'élevant d'un vol beaucoup moins facile vers les réalités d'ordre supérieur, qu'il ne l'eût fait avec sa pre-
(1) Isa. cl, V. 11,14.
(2) Am. c. 5, V. 23.
(3) C'est l'argument de S. Thomas : Quia duplici natura compositi sumus : non tantum spirituali, sed et corporali adoratione adoranda a nobis est divina majestas. 2. 2. q. 84, art. 2.
r. — LE CULTE DE SUPRÊME ADORATION 15
mière constitution^ si elle fût restée intègre, l'homme a besoin do stimulants, de signes, de symboles, de temples, d'autels, de sacri, fices, de fêtes religieuses, de tout un ensemble de choses sensibles enfin, qui soient comme autant d'échelons au moyen desquels il monte jusqu'à Dieu. La troisième : que le culte dû à Dieu consistant, non uniquement, nous Pavons dit tout à l'heure, mais principalement dans l'amour, — si nous venions à l'oublier, saint Augustin nous le rappellerait de sa grande voix : Non colitur Deus, nisi amando (1), — l'amour estexpansif de sa nature, il veut se répandre au dehors, il a besoin de se manifester ; c'est le tuer que de le tenir captif. Si donc j'aime mon Dieu, comme j'en ai le devoir, il faut que je le lui dise, non seulement que je le lui dise, mais que je le lui chante ; il y a plus : mon am.our parlé, et chanté, ne me suffit pas encore ; il faut que mes yeux, mes mains, tous mes sens en témoignent à leur manière ; il faut que mon cœur et ma chair en tressaillent d'aise : Cor meum et caro mea exultaverunt in Deicm vivum (2) ; il faut que mes os eux-mêmes entrent dans le concert et disent : Qui donc vous est comparable, ô notre Dieu : Omnia ossa mea dicent : Domine, quis similis tibi (3) ?...
Et le sujet n'est pas épuisé ; il reste à dire. Que le prophète royal rende à Dieu ses hommages, sept fois le jour : Seplies in diem îaudem dixi tibi (4) ; qu'il aille, homme privé, l'adorer dans son temple, et bénir son saint nom : Adorabo ad templum sanctum, tuum,, et confitebor nominitiio (5) : le devoir personnel accompli, il ne se tient point pour quitte envers la divine Majesté; je le vois s'adresser à tous ceux qu'il sait être les serviteurs du même Dieu, et leur dire : Glorifiez le Seigneur avec moi : Magnificate Dominum mecum (6) ; et dans le quatre- vingt quatorzième psaume : Venez, réjouissons-nous dans le Seigeur, chantons sur les instruments de musique des cantiques à sa gloire : parce qu'il est grandnôtre Dieu : Quoniam Deus magnus Dominus... parce que la terre, jusqu'à ses limites les plus reculées, est dans sa main : Quia',
<1) Enarr. in psal. 77.
<2) Psal. 83, v, 3.
(3) Psal. 34, v. 40.
<4) Psal. 118, v. 164.
(5) Psal. 5, v. 8,137, v. 2.
(6) Psal. 33, v. ï.
in manu ejus sunt omnes fines ierr^e... parce que la mer et tout ce qu'elle renferme est à lui : Quoniam ipsius est mare, et ipse fecit illud... parce qu'il est notre Seigneur et Dieu, et nous, nous sommes son peuple, et les brebis de son bercail : Quia ipse est Domi- 71US Deus noster, et nos populus pascuœ ejus, et oves 7nanus ejus... Venez donc, et adorons, et prosternons-nous : Venite, acloremus, et procidanius . . . (1). Ainsi chantait David; ainsi convoquait-il tout le peuple de Dieu à une louange commune. C'est-àdire, si nous l'entendons, que ce n'est pas assez que le culte soit extérieur, il faut qu'il soit public, et social. Dieu n'est pas moins le Dieu du tout, que de chaque partie du tout; de l'être humain pris collectivement, que de l'être humain pris individuellement. La société, qui l'a pour premier auteur, a par cela même l'obligation de le reconnaître, en cette qualité de premier auteur, de premierprincipe et de dernière fin. Qui ne sait d'ailleurs que, si Dieu tire du culte public sa plus pure gloire, l'homme y trouve d'inappréciables avantages : l'édification mutuelle, qui n'est pas le moindre de ses besoins, il s'en faut; le sentiment plus vif du devoir, et une force plus grande pour l'accomplir; le rapprochement de tous les membres d'une môme famille dans une fraternité plus étroite ; enfin. Dieu plus présent, plus à notre portée, et les prières qu'on lui adresse plus sûrement exaucées. Venez donc, peuples et fractions de peuples, tribus, villes, bourgades, familles; et vous aussi, vous surtout, vous, conducteurs des peuples; vous, magistrats 'des villes et des bourgades ; vous, chefs des familles : venez dans ses temples adorer l'Éternel ; venez lui rendre des hommages publics, lui adresse.' des. supplications publiques, lui offrir des expiations sociales en réparation des crimes sociaux. Encore une fois, c'est un roi qui vous y convie : Yenite, adoreiniis, et procidamu^ ante Dsum, ploremus coram Domino qui fecit nos... (2).
11 serait temps de finir; et nous finirions en effet, si de tout ce qui précède ne découlaient de nombreuses conclusions pratiques.
Le culte que nous devons à Dieu doit être suprême c Qu'il soit donc en fait ce qu'il est en droit : vraiment suprême. Malheur à qui se rend coupable do rapine dans l'holocauste ! Vous boitez dej Uuux pieds, disait le prophète Élio aux Juifs de son temps, qui,
(1) PtJAL. U4.
(2> ici.'