I. — LE CULTE DE SUPRÊME ADORATION
pas chrétien. Mais il allait le devenir. Un jour donc, rencontrant un vénérable prêtre, nommé Simplicien : Me voilà convaincu, lui dit-il, de la vérité de vos mystères, je suis chrétien. — Chrétien, s'écrie le saint homme, venez avec moi à l'église ; quelle joie pour nos frères de vous voir au milieu d'eux. — A l'église, reprend Yictorin, surpris, presque ironique, sont-ce donc les murailles de l'édifice que vous appelez église, qui font le chrétien ? Ille aillent irridehat eum, clicens : ergo ne parietes façiunt christianos ï Je crois, je prie, cela me suffit. Et toutes les fois que Simplicien lui disait : Vous ne serez chrétien que quand vous viendrez à l'église, Victorin répondait: Sont-ce donc les murailles de l'église qui font le chrétien?., jusqu'au jour où ce passage de l'Évangile lui tombant sous les yeux : Celui qui aura rougi de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon Père au dernier jour : il voit clairement qu'il est l'esclave d'un lâche respect humain. Cette fois, la victoire est complète. Confus de sa misérable vanité, saisi d'une sainte honte de trahir ainsi la vérité, il va tout droit vers Simplicien ; Allons ensemble à l'église, lui dit-il, je veux enfin être chrétien : Depuduit vanitati, et eriihuit veritati, subitoque ait Simpliciano : Earnus in eccle^iqm, christianus vola fierl (1) .
(1) Confess. Lib. 8, cap. 2 totura.
PREMIER COMMANDEMENT
DEUXIÈME PRONE Le culte des saints.
Non habehis deos aliénas coram me.
Vous n'aurez point d'autres dieux que moi.
lUud etiam in hujus praecepti explicalione accurate docendum e t, venerationem et invocationem sanctorum, angelorum ac beatarum animarum quae celesti gloria perfruuntur, aut etiam corporum ipsorum sanctorumque cinerum cultum, quem semper catholica Ecclesia adhibit, huic legi non repugnare.
Catech. Rom.
Après le culte de suprême adoration que nous devons à Dieu ; le culte que nous rendons aux saints. Aussi bien, c'est le Catéchisme romain lui-même qui nous trace le devoir : Dans l'explication du premier précepte, le pasteur fera soigneusement remarquer aux fidèles, que la pratique de l'Église relativement au culte et à l'invocation des saints, des anges et des bienheureux qui jouissent de la gloire céleste, et par rapport à la vénération qu'elle a toujours eue pour les corps et les reliques des saints, n'est nullement contraire à l'esprit du premier Commandement... Dans cette Instruction pourtant nous ne nous occuperons que du culte des saints. Ce culte est double : culte d'honneur, culte d'invocation. Nous en établirons la légitimité au moyen de tant de preuves ; nous éclaircirons les difficultés, nées de l'hérésie et de l'ignorance,
par tant de lumière, qu'il ne restera, nous l'espérons, aucun doute dans l'esprit. Dieu nous aide de sa grâce...
Le culte des saints est légitime, d'abord, parce qu'il est essentiellement distinct de celui que nous rendons à Dieu : ce qui met à néant l'objection protestante, qui, sans raison, contre toute raison, ne veut voir dans le culte des saints qu'une forme rajeunie de l'ancien paganisme. A Dieu, seul Dieu, seul Seigneur, seul puissant, seul très-haut, tout honneur, toute gloire, toute louange (1). C'est le culte de suprême adoration dont nous avons parlé précédemment, et d'un ordre si relevé qu'il ne peut être surpassé, ni même égalé par aucun autre. Aux saints, amis de Dieu, observateurs fidèles de sa loi pendant leur vie mortelle, et maintenant couronnés de gloire dans ce beau royaume des cieux dont Dieu reste l'unique Souverain, un honneur moindre, une louange moindre, un culte inférieur au premier, dépendant du premier, et qui en diffère autant que l'accessoire du principal, le contingent du nécessaire, l'accidentel de l'essentiel. Tel est l'enseignement catholique, le même dans tous les temps et à quelque source qu'on le puise, depuis la volumineuse collection des Conciles, jusqu'au jdIus élémentaire Catéchisme.
Le culte des saints est légitime, ensuite, parce que, loin d'entreprendre sur le culte de Dieu et de l'amoindrir, tout au contraire il y ajoute. C'est un autre point de doctrine, en effet, non moins sûr que le précédent : que tout culte religieux, de second ordre, quoique essentiellement distinct de celui que nous rendons à Dieu, se rapporte à Dieu, va jusqu'à Dieu, se termine en Dieu, source de toutdo.i, de toute grâce, de toute sainteté. Vous voyez la conséquence. Oui, sans aucun doute, nous honorons les saints, et malheur à qui s'en défendrait ; nous honorons les saints, nous célébrons leurs fêtes, nous chantons leurs louanges, nous élevons des temples et dressons des autels marqués de leur nom ; mais attention : nos hommages, encore qu'ils les méritent à raison de l'excellence qui est en eux, montent plus haut, portent plus loin, atteignent intentionnellement Dieu lui- môme, Dieu qui a fait les saints tout ce qu'ils sont, qui les a appelés, qui les a sanctifiés, qui les a glorifiés... Achevez, grands docteurs de rÉgiise; saint Augustin,
(IH TiMOTH. C. 1, V. 17.
n. — LE CULTE DES SAINTS 23
dites ce mot heureux qui de vos lèvres a passé dans la liturgie : qu'en couronnant les mérites des saints, Dieu couronne ses propres dons (1) ; saint Jérôme, dites : que la fin nécessaire de nos hommages, leur unique et dernier terme, c'est Dieu, et que quand nous honorons les saints, c'est pour que, des serviteurs à qui nous le rendons, l'honneur aille rejaillir jusque sur le Maître lui-même : Honor::wius servos Dei, ut honor servoricni redundet ad I)ominicm {2) .
Est-ce tout ? Non, certes; s'il n'y avait rien de plus à dire, la matière serait trop vite épuisée. Non seulement nous payons aux saints un tribut d'amour, de respect, de vénération, toutes choses qui constituent le culte d'honneur ; mais encore nous implorons leur assistance, nous nous réclamons de leur crédit auprès de Dieu, nous les prions. Pourquoi ne le ferions-nous pas? Les saintes Écritures l'autorisent, et l'Église l'enseigne.
Les saintes Écritures l'autorisent. Elles nous montrent le Patriarche Jacob ne voulant cesser sa lutte mystérieuse avec l'Ange, qu'après que celui-ci l'aura béni (3). Elles nous représentent les saints dans le ciel, offrant à Dieu des coupes d'or, pleines de parfums, qui sont les prières de leurs frères d'ici-bas (4). J'y lis que saint Paul, écrivant aux fidèles de Rome : Mes frères, leur dit-il, je vous en conjure par Notre Seigneur, et par la charité du Saint- Esprit, aidez-moi de vos prières (5). Et aux Thessaloniciens : Mes frères, priez-pour moi : Fralres, orate pro me (6). Le raisonnement à faire ici est très simple. S'il est permis, utile même de prier les justes qui sont encore sur la terre : combien il est plus légitime, et plus avantageux de prier ces mêmes justes, alors qu'ils sont au ciel, plus rapprochés de Dieu, et en plus grande faveur auprès de lui (7).
L'Église l'enseigne. Ses liturgies, toutes d'origine apostolique, orales d'abord, puis écrites, et recavant de la suite des âges de
(1) Préface de la Toussaint, accordée à plusieurs diocèses.
(2) Epist. ad Riparium.
(3) Gen. c. 32, V. 26.
(4) Apog. c. 5, V. 8.
(5) Rom. c. 15, V. 30.
(6) I Thess. c. 5, V. 25.
(7) Quanto suât Deo conjunctiores, taato eorum oratioaes suât magiâ olâcdce» S. Thom. 2. 2. q. 83, ai't. 11.
nouveaux accroissements, sont-elles autre chose qu'une invocation continuelle faite à Dieu, pour obtenir de lui, par l'entremise des saints, les grâces dont nous avons besoin? Ses docteurs sont unanimes ; il faudrait les citer tous : saint Irénée, saint Gyprien, saint Ephrem si touchant dans les suppliques qu'il adresse à ses frères du ciel; saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Jérôme réduisant en poudre les objections, en cette matière, d'un obscur hérétique de son temps ; saint Augustin enseignant dans un de ses plus beaux commentaires sur les psaumes : que les martyrs, maintenant au ciel avec Jésus Christ, intercèdent pour nous, et que leur intercession ne finira que quand nos gémissements auront cessé ; saint Jean Ghrysostome enfin, le plus éloquent d'entr'eux, criant de cette voix que son peuple aimait tant à entendre : Allons visiter les saints, touchons leurs châsses, embrassons avec grande foi leurs restes sacrés, afin d'attirer sur nous quelque bénédiction de Dieu : Idcirco illos sœpe invisamus, capsula?)! attingamus, magnaqite fide reliquias eorum complecte7niir, ut inde aliquam he^iedictionem assequamur (1).
Quel ensemble ! Quelle unité ! Et si, à la pratique constante et bientôt dix neuf fois séculaire de l'Église, aux témoignages si nombreux et si concordants de ses docteurs, nous ajoutions les définitions encore plus directes^ plus explicites, plus autorisées de ses Conciles, spécialement celle du saint Concile de Trente, déclarant dans sa mémorable vingt cinquième session : Qu'il est très salutaire d'invoquer les saints, quv3 ceux-là professent une doctrine impie qui le nient : que pourrait-on opposer de raisonnable à cet enseignement? y aurait-il encore une seule objection qui tint debout?
Si l'on dit, qu'en vertu de son domaine absolu sur toutes choses, et du culte de suprême adoration qui lui est dû, il n'y a que Dieu seul qui puisse être légitimement prié : c'est une erreur. On ne fait point tort à l'autorité du Souverain, et on ne lui enlève rien de sa dignité, pour cette raison qu'afin d'arriver plus facilement jusqu'à lui, et d'obtenir de sa munificence quelque faveur, on se sera servi d'une personne interposée, ayant ses entrées libres au
(1) Pour ce texte et les précédents, auxquels on en pourrait ajouter une foule d autres, jroir GoussEV, Théol. Dogmat. t. 2, p. 303,