XIX. — LE SABBATISME OU GRAND REPOS
face à face : \idemus mine per spéculum, in enigmate; ticnc autem facie ad faciem (1).
Nous verrons Dieu, non à la vérité, selon tout ce qu'il est, cela st impossible, et dépasse de toute la hauteur de l'infini les forces Tune intelligence créée, mais du moins comme il est et tel qu'il t'st, videbimus sicuti est (2) : l'unité de son essence, la trinité des Personnes, toutes ses perfections en général, et chacune en particulier, sa bonté, sa justice, sa sagesse, sa sainteté, sa toutepuissance, son omniscience ; et non moins que ses perfections, ses œuvres, sinon toutes celles qu'il pourrait faire, du moins toutes celles qu'il a faites dans les trois ordres de la nature, de la grâce et de la gloire.
Nous verrons Dieu, et le connaîtrons d'autant mieux que luimême nous rendra plus aptes à cette vision immédiate, à cette contemplation intuitive, en fortifiant notre esprit, en dilatant notre capacité naturelle de connaître, en la faisant plus haute, plus étendue, plus propre enfin à soutenir les splendeurs de l'Être divin. On admire, très légitimement, que dans l'ordre de la nature, la rétine de notre œil, si petite qu'elle soit, est pourtant faite de telle façon, qu'elle enveloppe de son regard une montagne avec toute sa masse, un océan avec toute son étendue, un monument avec toute son altitude. Soyez bien plus étonnés que, dans l'ordre de la gloire, au Ciel, notre âme, quelque limitée qu'elle soit par sa condition de créature, voie Dieu pourtant dans toute sa grandeur et sublimité, parce que, moyennant un don particulier de sa munificence, il agrandira la puissance visuelle de cette âme, et la proportionnera à l'immensité, à l'infinité de son être.
Nous verrons donc Dieu ; et du moment où nous le verrons, s'accomplira la parole que nous disions tout à Theure, et qu'il faut répéter ici : Nous serons remplis de toutes sortes de biens, provenant de cette vision elle-même : Omnia enim bona in visione Djï mens sanctorum adipiscitur. N'en nommons que deux, mais deux qui renferment tous les autres.
L'amour d'abord, l'amour de Dieu ; mais l'amour de Dieu, le plus vif, le plus enflammé, le plus avide de tous les amours.
(1) 1 Cor. c. xiii, t. 12.
(2;I JoANN. c. m, v. 2.
Moins prompt le trajet de la flèche lancée par un bras vigoureux, moins rapide le vol de l'oiseau dans les régions de l'air, que l'élan de l'âme vers Dieu. Elle le verra, cet Être des êtres, souveraine Bonté, souveraine Beauté, Bien unique ; elle le verra, et tout aussitôt elle tendra vers lui, elle volera, elle se précipitera, elle sera entraînée par le poids lui-même de son amour : Amor 7neus, pondus vieiun.
La transformation ensuite, la transformation en Dieu ! Certes, il ne nous faut rien moins que l'autorité des Écritures pour nous justifier à nous-mêmes l'emploi que nous faisons d'une expression aussi hardie. Nous savons, dit saint Jean, que lorsqu'il se montrera dans sa gloire, nous lui deviendrons semblables : Scimus quoniam ciun apparuerit similes ei erimus (1). Saint Paul pense de môme et s'exprime en termes équivalents (2)... c'est-à-dire, si nous les comprenons, ces grands Voyants des destinées futures, que nous serons absorbés en Dieu, abîmés en Dieu, plongés en Dieu, comme le fer est plongé dans le feu, et devient feu luimôme, et, qu'ainsi, à cela près que nous ne perdrons pas notre personnalité propre, pas plus que le fer ne cesse d'être fer, quoique dans le feu, nous ressemblerons à Dieu, nous vivrons de la vie de Dieu, nous serons transformés en Dieu, divinisés, déifiés, dans la mesure où une créature peut l'être : Scimus quoniam €um apparuerit, si7niles ei erimus.
O jouissance impossible à décrire ! Ojoie aussi iuicxisc que durable ! 0 bonheur plein, plus que plein, puisqu'il est débordant! Xe voyez-vous maintenant assez : que le ciel est très justement appelé le Sabbatisme, Sabbalismus, c'est-à-dire le vrai sabbat des enfants de Dieu, l'éternel dimanche, comme l'appelle saint Augustin (3), le mystérieux septième jour qui aura un matin, mais point de soir, dit encore ce grand Docteur, conséquemment joar immuable et sans déclin (4), dans lequel Dieu se reposera avec ses élus, disons mieux, dans lequel les élus se reposeront éternellement en Dieu ; et qu'ainsi, c'est la pensée que j'avais à
(1) I JÔANN. c. m,
(2) II Cor. c. m.
(3) Ap. BossuET. 4' sermon pour la fête de tous les saints.
(4) Dies autem septimus sine vespera est, nec habet occasum, quia sanctiûcasti eum ad permansionem serapitemam. S. AuG. Confess. lib. 36.