XXIII. — LA SANCTION DES DEVOIRS
«dans la Loi Évangélique (1) : saint Thomas, et après lui le Caté* ■chisme romain, l'ont interprété, et résolu les quelques difficultés qu'il présente, avec une précision telle que le prôniste n'a rien de mieux à faire, que de suivre pas à pas des maîtres aussi autorisés. Vous ne tarderez pas à voir combien juste est cette remarque.
Saint Thomas demande donc : Cette longévité promise aux enfants qui honorent leurs parents, qu'est-elle ? Serait-ce uniquement la vie future, la vie bienheureuse, éternelle, car, en définitive, il n'y a de vie vraiment longue que la vie éternelle ; tout ce qui doit finir, tout ce qui est mesuré par le temps est relativement <îOurt ; saint Augustin va jusqu'à dire que ce n'est rien, quod ceternian non est, nihil estj et vous entendez le patriarche Jacob, quoique plus que centenaire, s'écrier: Mes jours n'ont été ni bons' ni nombreux, dies rnali et parvi... (2). Le Docteur angélique a posé la question, il fait la réponse : Non, dit-il ; encore que la vie future, bienheureuse, éternelle, soit de tous les biens le plus désirable, et qu'elle doive être un jour le partage des enfants vertueux, pourtant ce n'est pas de la longévité dans le Gi^l, mais de la longévité sur la terre qu'il s'agit ici ; ce qui est promis aux observateurs fidèles du quatrième Commandement, c'est une prolongation de vie humaine : Lonpœvitas promittitur honoranli bus parentes, non solum quantum ad futuram vitam, sed etiani quantum ad prœsentem. Et il en donne deux preuves excellentes, l'une d'autorilé, l'autre de raison. La preuve d'autorité : c'est que, comme le dit saint Paul en sa première à Timothée, la piété, la piété filiale non moins que la piété envers Dieu — car saint Paul ne distingue pas entre l'une et l'autre, ni non plus saint Thomas, et nous avons dit nous-même précédemment qu'elles sont très conjointes l'une à l'autre — c'est que la piété filiale donc est utile à tout, et qu'elle a les promesses, et de la vie qui est maintenant, et de la vie qui sera un jour : Pietas ad omnia utilis est, promissionem habens vitœ quœ nunc est, et futurœ (3). Xia preuve de raison : Autant de temps qu'il en ase comme 1
(1) Eph. c. VI, V. 2 et 3.
<2) Gen. c. XLVil, V. 9.
.(3)ITiM0TH. c. IV, V. 9. S. Thom. 2. 2. q. 122. art. 5 ad 4.
faut, un homme qui a reçu un bienfait, mérite, au moins d'un mérite de convenance, que ce bienfait lui soit continué : Qui enim est gratiis heneficio, meretur secundum quamdam congruentiam, ut sihi beneficiiiin conservetur (1), Il en est de cet homme, ajoute saint Thomas, en se servant d'une comparaison bien propre à donner un nouveau relief à sa pensée, comme d'un f eudataire, qui, s'il est fidèle à la loi du traité, c'est-à-dire , s'il prête foi et hommage à son seigneur suzerain, acquiert par cela même une sorte de droit à la conservation de son fief. Or, ces principes trouvent ici leur rigoureuse application. La vie est un bienfait, bienfait si grand, avons-nous dit ailleurs, que dans Tordre naturel il n'en est point de comparable, puisqu'il comprend tous les.autres : c'est pourquoi l'enfant qui sait le reconnaître, et paie en bons offices ceux à qui, après Dieu, il le doit, mérite qu'il lui soit continué : et ideo ille qui honorât par entes, quasi heneficio gratus, meretur vitœ conservalionem {2}.'Ln.\ieeii[ un fief, nous ne la tenons des parents, après' Dieu, qu'à titre de redevance : dès là que l'enfant l'acquitte, cette redevance, toute celte redevance d'amour, de respect, d'obéissance, de service, réquité veut qu'il soil maintenu en sonfief : Filii ohti7ient vitam a parentibus, sicut tniliies feuduni a rege; sicut ergo merentur hi ejus conservatio- 9ie7n, quandiu liomagium prœstant, ita et fUii merentur vitce conservatione'}n,quandiu parentes honorant {3}. Cette argumentation du Docteur angélique est admirable.
Et pourtant il y a à redire, les faits crient plus haut que les raisonnements. Que d'enfants n'ont point cette longévité à laquelle ils auraient droit; la cruelle mort tranche la trame de leurs joursavant qu'elle soit ourdie ! Combien d'autres l'ont, à la vérité, mais aimeraient mieux ne l'avoir pas, tant la vie, chargée d'épreuves en tout genre, est un fardeau qui leur pèse ! Ces difficultés ne pouvaient échapper à notre grand Docteur, ni au Catéchisme romain; et pour peu que que nous ayons des idées justes sur Dieu^ sur sa providence, sur sa manière de gouverner toutes choses et de les conduire à leur fin^ les réponses qu'ils donnent nous saisi* ront.
(1) Ibid.
(2) Ibid.
(3) S. Thom in Opuscule quarto. Apud. Cornel a Lap. in cap. 6. Epist ad EpheSr
XXITI. — LA SANCTION DES DEVOIRS 22ÎI
Première difficulté : 11 y a des enfants vertueux, fidèles observateurs du devoir à l'égard de leurs parents, qui ne bénéficient pas de la longévité promise : ils sont prématurément moissonnés par la mort. Deux réponses. La première, moins relevée peut-être, mais forte pourtant, le Catéchisme romain la tire de cette parole du prophète Isaïe : Le juste a été enlevé de ce monde à l'approche des malheurs de son siècle : A facie enim ^nalitiœ collectus est justus (1). Tel fut, par exemple, le sort heureux des enfants, restés innocents, qui moururent à la veille du déluge, car, encore que toute chair eût corrompu sa voie, serait-il défendu d'espérer qu'il s'en trouvait quelques-uns ? ou bien des enfants juifs qui ne vécurent pas assez pour voir les horreurs du siège de Jérusalem par Titus; ou bien de ceux des nôtres, pour dire des choses de ce temps, qui par une mort prématurée échappèrent à des désastres sans précédents, ou aux rigueurs d'une captivité plus dure que la mort elle-même. . . La seconde, plus surnaturelle et allant mieux ' au fond des choses : Les biens temporels, une longue vie en parti- ; culier, ne nous sont vraiment profitables, et il n'est expédient que Dieu nous les donne, qu'autant qu'ils ne nous détournent pas du Ciel, qui est la rémunération suprême ; c'est pourquoi, encore qu'ils accomplissent, ou eussent accompli sûrement tous les devoirs de la piété filiale envers leurs parents, il y a des enfants, vite -enlevés de ce monde, parce que, au regard des jugements de Dieu, jugements présentement voilés à nos yeux, mais vrais pourtant, et visant le bonheur éternel, une longue vie les eût jetés dans la damnation : prœsentia bona non cadunt sicb merito nisi in quan^ ium ordinantur ad futur am remuneratione'in : ideo quandoque secunduni oçcuUam rationem divinorum judiçiorum quœ maxime ficturain re^nunerationein respiciunt, aliqui qui sunt pil in parentes, citius vita privantur. Ainsi s'exprime saint Thomas (2). L'auteur inspiré de la Sagesse l'avait dit avant lui, et avec encore plus d'autorité : Dieu les retire de bonne heure, de peur que la malice ne corrompe leur esprit, et que les biens d'icibas, comme une amorce trompeuse, ne viennent à égarer leur cœur (3). Et pour peu qu'on réfléchisse, surtout si on est éclairé.
(1) Isa. c, lvii, v. 4.
(2) 2. 2. q. 122. art. 5. ad 4.
(3)Sap. c. IV, V. 10. 11.
230 LE DÉGALOGUE
des plus pures lumières de la foi, n'est-ce pas la raison elle-même qui parle ici? Prenons un exemple. Le massacre des Innocents, dont l'Église nous fait lire le récit chaque année, en la semaine de Noël, et les cris de douleur désespérée que saint Augustin met dans la bouche de leurs mères, nous touchent jusqu'aux larmes (1). Mais qui sait, s'ils eussent vécu une vie d'homme, ce qu'ils fussent devenus. Nés à Bethléem, c'est-à-dire à quelques stades de Jérusalem, contemporains de Jésus enfant, puisque c'est pour cette raison-là même qu'on les tuait : qui sait, si, hommes faits, ils n'eussent pas été du nombre de ceux qui trente-trois années plus tard le crucifièrent... tandis qu'au contraire, les premiers à lui rendre témoignage, les premiers dans la carrière du martyre, les premiers à être immolés comme de tendres agneaux pour la cause de l'Agneau Rédempteur, les premiers-nés de l'Église en un mot, ils sont allés au Ciel, ils y ont, rien n'est plus permis que de le croire, attiré leurs mères ; mères et enfants bénissent Dieu, et- \à béniront à jamais du sort heureux que, sans le vouloir, un tyran cruel leur a fait.
Seconde difficulé : Il y a des enfants vertueux, qui l'ont, cette longévité promise aux observateurs fidèles du quatrième commandement, mais aimeraient mieux ne l'avoir pas, et diraient volontiers comme Job : Périsse le jour où je suis né, et la nuit où j'ai été conçu (2) !.ou comme le divin Psalmiste : Que ma vie est longue; et combien mon âme est fatiguée delà cohabitation avec les méchants (3) ! ou bien se plaindraient comme saint Paul lui-même, de ce que de nouvelles tristesses viennent chaque jour s'ajouter aux tristesses anciennes (4) !. .. Réponse : enfants vertueux ; mais l'ont-ils toujours été ? le sont-ils encore ; non seulement devant les hommes qui ne voient que les dehors, mais aux regards de Dieu qui sonde les reins et les cœurs ? Que de justices humaines, qui semblent de vraies justices, n'apparaissent aux yeux de Dieu quecomme un morceau d'étoffe tout souillé : Quasi pannus menitrua' tœ universœ justitiae nostrae .5) !... Oui, je le veux bien : enfants-
(1) Brev. Rom. in Cet. S. S. Innocent.
(2) Job. c. III, V. 3.
(3) psal. gxix, v. 5.
(4) Philip, c. ii, v.17.
(5) Isa. c. lxiv, v. 6.