XXIV. — DEVOIRS DES PARENTS. ÉDUCATION CORPORELLE DES ENFANTS
▼re petite créature humaine qu'elles portent dans leur sein (1). — Coupables, elles aussi, quoique de péché notablement moindre, mais coupables pourtant, les mères, qui, le pouvant faire ellesmêmes, et le plus ordinairement elles le peuvent, la nature prenant soin d'y pourvoir, donnent à d'autres leurs enfants à allaiter. Pourquoi ne vouloir être mère qu'à m.oitié, lorsqu'il est si doux del'être tout à fait? Autrefois les mœurs étaient plus sévères, surtout plus chrétiennes. Le trait suivant est connu : Blanche de Castille mettant son doigt dans labouche de son enfant — cet enfant sera saint Louis — pour lui f ire rejeter le lait qu'il avait pris au sein d'une dame de la Cour, y adant l'absence de la Reine. Ajoutons cependant, avantde passer une autre particularité, que SI, pour vous suppléer, ô mère, vous choississez une nourrice, ni saine de corps, ni de vie irréprochable, quelques raisons que vous alléguiez en vue de vous décharger <.u soin d'allaiter vous-même votre enfant, aucune ne peut vous autoriser à faire un tel choix. Acet égard, l'enseignement théologi([ue est très explicite : le péché est mortel (2). — Coupables encore, non plus la mère seulement, mais le père lui-même, c'est-à dJve l'un et l'autre parent, si, sous quelque prétexte que ce soit, parce que aucun ne vaut, ils mettent leur tout jeune enfant coucher avec eux. Le Rituel Romain en donne la raison : propter oppressi mis periciUitm : à cause du danger pour cet enfant d'être étouffé ( 5). O Église de Jésus-Christ, on voit bien que vous aussi vous êtes mère, car c'est tout aussitôt après avoir enfanté à la vie divine <^e petit être, alors qu'il est encore tout humide de l'eau baptisn 'le, que vous donnez à ses parents, selon la chair, ce salutaire s vertissement (4). — Coupables, enfin, ou le père, ou la mère, ou l'un et l'autre conjointement, si par défaut de vigilance, ou }• ir suite de quelque absence trop prolongée, leur enfant tombe daiis l'eau, ou dans le feu. ou se blesse grièvement, ou se pâme dans des convulsions, ou se débat et crie jusqu'à ce que la moiL s'ensuive (3). Oh ! que les
(Î)GURY. n. 372.
(2) Ibid.
(3) Monita post baptismum.
(4) RiTUALE. De baptismo.
(o) GURY. Ut suprà.
Statistiques sont tristement instructives sur ce point ! Que d'enfants périssent victimes d'accidents qu'un peu plus d'amour paternel ou maternel leur eût épargnés ! Combien d'autres doivent à l'imprévoyance de leurs parents d'être infirmes, contrefaits, estropiés, et demeureront en cet état toute leur vie, à charge à la société et à eux-mêmes !
Et cette première partie du sujet, c'est-à-dire celle qui regarde l'éducation corporelle des enfants, n'est pas épuisée. Ce n'est pas assez de faire naître des enfants, et après qu'ils sont nés, de les nourrir, de les vêtir, de leur conserver la vie en les entourant de mille soins dans le premier âge, ni même en les leur continuant dans le second. Il faut, le temps venu, leur donner une profession, leur fournir un établissement, c'est-à-dire les mettre en état de se suffire à eux-mêmes, de pourvoir à leurs propres besoins^ Parents, ne vous méprenez pas sur vos obligations à cet égard. C'est un devoir qui vous incombe. Entendez saint Paul vous le rappeler : ■Ce. ne sont pas les enfants qui doivent thésauriser pour les parents, mais bien les parents pour les enfants : Nec enim debent filii parenlihus thesaurizare, sed parentes ftliis (1). Vous avez compris. Alors que en vingt autres endroits des Écritures, le mot thésauriser est pris en mauvaise part, et sert à désigner ce vice hideux, duquel il est dit par ce même saint Paul, que ceux qui s'y adonnent, tombent dans les filets du diable et en toutes sortes de désirs inutiles et nuisibles, au point d'en mourir de mort éternelle (2) : ici il est pris en très bonne part, il exprime un devoir, un vrai devoir, celui-là même que nous nous efforçons d'établir en ce moment, le devoir pour les parents de se mettre en mesure, par de sao-es économies, par une honnête et fructueuse gestion des biens de famille, de donner à leurs enfants une science, un art, une profession, un métier, une dot, s'ils le peuvent, qui leur permette de faire ligure dans le monde, et d'y tenir avec honneur la place qu'ils sont appelés à y occuper.
Mais, hélas ! encore que ce soit la raison elle-même qui parle par la bouche de saint Paul : combien de parents qui n'accomplissent point cette obligation de leur redoutable charge 1 Et corn-
(IHI Cor c. xii, v. 14.
(2) TiMOTH. c. VI, V. 6.
XXIV.— DEVOIRS DES PARENTS. EDUCATION rORFORELLE DES ENFANTS 23î>
bien d'autres qui ne l'accomplissent que très imparfaitement l
Les uns sont dissipateurs. J'appelle de ce nom ceux qui négli gent leurs affaires, lesquelles, à cause de cela, s'en vont toujours •de mal en pis ; ceux qui ne s'inspirant point des conseils de la prudence, se lancent dans des entreprises aventureuses qui n'aboutissent que trop souvent à* un désastre irrémédiable; ceux qui pour faire grand, et prendre dans le monde un rang qui n'est point le leur, dépensent au-delà de leurs revenus, contractent des ■dettes, engagent l'avenir, et d'un état de prospérité apparente, tombent dans une pauvreté réelle; enfin et surtout j'appelle dissipateurs, ai-je besoin de le dire, n'est-ce pas là une des plaies vives du temps présent? ces pères égoïstes, dénaturés, plus cruels que les animaux eux-mêmes, qui, chaque dimanche,, ou à défaut du dimanche, chaque lundi, épuisent jusqu'au dernier sou tout le gain de la semaine, en jeux, en viandes, en alcools, en toutes sortes de dissolutions et de débauches (1). Comment donneraientils à leurs fils un métier, à leur fille une dot, alors qu'ils ne pourraient pas même leiar fournir un morceau de pain !
Les autres sont avares. Ils thésaurisent, du mieux possible, il faut le reconnaître ; et comme en définitive il n'est pas prouvé qu'ils usent de malversations, ni que les droits d'autrui soient violés, jusque là l'autorité de saint Paul les couvre; autrement dit, ils font ce que saint Paul dit aux parents de faire. Mais attendez un peu, ce manteau protecteur va leur être enlevé, et leur nudité apparaîtra dans toute sa laideur. Ils thésaurisent donc, mais c'est pour eux-mêmes qu'ils thésaurisent et non pour leurs enfants. De cette fortune lentemient amassée, et de jour en jour grossissante, ils ne veulent rien lâcher. En vain les enfants grandissent et arrivent' à un âge où il convient de prendre une carrière. En vain font- 11s connaître, sans se départir des règles du respect, à quel état et genre de vie ils se croient appelés. En vain des amis, personnes graves, charitablement interposées, cherchent à nouer des négociations. Les choses traînent en longueur, d'abord, puis finissent par échouer misérablement: Ce commerce est trop peu sûr, cette étude de notaire ou d'avoué ne rapporte pas assez finalement cette i
<1) GURY. n. 373. ad 3,
alliance ne convient pas, ce parti n'est pas sortable, il faut attendre mieux... Et ce mieux n'arrivant jamais, les enfants se morfondent dans le découragement et l'ennui. Oserais-je affirmer qu'ils ne se laissent pas aller à des souhaits coupables ?...
Mais pourtant reconnaissons que les parents avares, surtout à ce point, sont rares. Plus nombreux de beaucoup, particulièrement de nos jours, les parents ambitieux. Et à ce propos, il me revient en mémoire une page fort intéressante de l'Évangile, page que l'Église a soin de nous faire lire, chaque année, le mercredi de la seconde semaine de carême. Voici quelle elle est, non pour Iq mot à mot, mais quant au fond. C'était vers la fin de la troisième année de prédication du Sauveur, quelques mois seulement avant la dernière Pàque; .Jésus-Christ .avait dit à ses Apôtres: Nous allons monter à Jérusalem, et le Fils de l'homme — c'était luimôme — sera pris, flagellé, crucifié, mais il ressuscitera le troisième jour, c'est-à-dire, de ce moment-là même il prendra possession de son royaume. Salomé, épouse de Zébédée, et mère de Jacques et de Jean, avait entendu ces paroles ; cro3^ant le moment opportun, elle vient à Jésus, tombe à ses pieds, et levant les mains : Seigneur, j'ai une demande à vous faire. — Parlez. — C'est que, quand vous serez dans votre royaume, vous preniez mes deux fils que voici, pour vos premiers ministres, et que vous les fassiez asseoir, l'un à votre droite, l'autre à votre gauche (1)... Pauvre femme, elle croyait bien faire. Dans le portrait que saint Ambroise nous en a laissé, il la juge excusable, veniabilis, et prie le lecteur de ne pas la traiter trop sévèrement : Elle était mère, dit-il, ne l'oubliez pas: onairem cogitale{^). Et pourtant dans la circonstance présente, elle pécha, c'est plus qu'évident. Elle pécha par ambition. En sollicitant pour ses deux fils les deux ]^remières places dans le royaume messianique, elle passait de beaucoup la mesure. Aussi, les Dix s'en indignèrent : Et audientes decem indignati su7it de duobus fratribus ; s'ils ne le dirent ouvertement, ils le pensèrent : Pour qui nous prend-on, nous autres? Est-ce que nous ne valons pas bien les fils de cette femme ? Elle pécha encore, parce qu'elle n'aimait pas ses enfants comme il le fallait; elle les
(1) MatTH. C. XX.
^) lliev. iiQin. iii jbacferia,';