XXVI. — LES DEVOIRS DES MAITRES ET DES SERVITEURS
jugera selon le mérite, sans tenir compte de la difTérence des conditions : Scientes quia et illorum et vester Dominus est in cœlis, et personarum acceptio non est apud eum (1)...
(1) Eph. c. VI, V. 9.
QUATRIÈME COMMANDEMENT
HUITIÈME PRONE Les devoirs mutuels des patrons et des ouvriers.
Honora patrem tuum et matrem tuam.
Honorez votre père et votre mère.
Sua meminerint officia locupletes et domini : enitantur ratione, quorum res agitur proletarii.
Encyc. Rerum novarum.
Dans l'instruction précédente, nous avons énoncé déjà ce que nous nous proposions de dire en celle-ci : Après les devoirs mutuels des maîtres et des serviteurs, les devoirs mutuels des patrons et des ouvriers. Il n'est point de sujet peut-être, parmi tous ceux qui appartiennent au Décalogue, pour lequel, afin de le traiter en toute exactitude de doctrine, le prôniste ait plus besoin de l'assistance d'En-Haut, et le sente davantage.
Ce secours, je vous le demande, ô mon Dieu. Daigne votre grâce me l'accorder.
Et d'abord, pour commencer par une parole de haute portée, propro à nous guider dans cette grave, mais difficile question, la question ouvrière :
' « Entre patrons et ouvriers, l'erreur capitale est de croire que les deux classes sont euueuâes-nées l'une de l'autre, et comme armées par la nature pour se combattre dans un duel obstiné. C'est là une aberration telle qu'il faut placer la vérité dans une doc-
trine diamétralement opposée ; car de même que, dans le corps humain, les membres, malgré leur diversité, s'adaptent merveilleusement l'un à l'autre, de manière à former un tout exactement proportionné et qu'on pourrait appeler symétrique r ainsi, dans la société, les deux classes sont destinées par la nature à s'unir harmonieusement, et à se tenir mutuellement dans un parfait équilibre. Elles ont un impérieux besoin l'une de l'autre : il ne peut y avoir de capital sans travail, ni de travail sans capital (1) ».
Quel langage ! Rien qu'au cachet de grandeur dont il est empreint, je ne doute pas que vous ayez reconnu et déjà nommé le Pontife éminent, qui à l'heure présente gouverne l'Église et parle au monde avec une sagesse consommée.. . Mais je ne doute pas non plus que de ces prémisses, les plus autorisées qui puissent être, vous soyez prêts à tirer toutes les conséquences qu'elles renferment .
La première : Patrons et ouvriers, puisque vous êtes deux portions, l'une et l'autre nécessaires, d'un même tout, et que ce tout est l'ouvrage delà nature, ou plutôt de Dieu, auteur de la nature, soyez respectueux les uns des autres : vous ouvriers, de vos patrons ; ils sont vos maîtres, ils occupent dans le monde du travail la même place que la tête dans le corps humain, vous n'avez pas plus le droit de leur refuser l'honneur, que, dans le corps humain, s'ils étaient susceptibles d'exercer des droits^ les membres n'auraient celui de le refusera la tête : vous, patrons, de vos ouvriers; quoique, humainement parlant, de condition moindre, ils sont vos frères ; entre vous et eux il n'y a que des différences accidentelles; la nature est la même, l'origine est la même, les mêmes destinées à venir vous attendent. Faut-il aller plus loin ? de patrons à ouvriers est-ce assez que les rapports soient fraternels seulement ? Patrons^, vous êtes pères ; le mot qui sert à vous désigner ne peut avoir une signification bien autre que celui d'où il dérive. C'est pourquoi, malheur à vous, si, revendiquant le titre, et en tirant honneur et profit, vous décliniez les obligations qu'il impose • Malheur à vous, et honte sur vous, si, vosouvriers, qui sont comme .vos enfants, et sûrement vos frères, vous ne les traitiez pas mêma
(1) Encycl. Renim novarum, de S. S. LÉo^ XIII.
XXVir. — LES DEVOIRS MUTUELS DES PATRONS ET DES OUVRIERS 2G5
en hommes, mais en esclaves, si vous ne voyiez en eux que des machines à^production, etdes instruments de lucre ! En agir ainsi, agir avec ce mépris de l'homme pour l'homme, ce serait nous ramener en plein paganisme, ce serait faire renaître les doctrines monstrueuses qui avaient cours alors, doctrines que Platon luimême formulait ainsi : La nature n'a fait ni forgerons ni cordonniers ; de pareilles occupations dégradent ceux qui les exercent ; et le plus savant des Anciens, le maître des maîtres, celui sur l'autorité duquel on a juré pendant des siècles, Aristote enfin, par ices paroles plus étranges encore : Il y a dans Tespéce humaine des individus qui ne sont pas moins au-dessous des autres que le , corps l'est de l'âme, ou que la bête l'est de l'homme. C'est à ces lèites inférieurs que nous donnons nos champs à labourer, nos imMsons à bâtir (1). Mais jetons un voile sur ces horreurs. NLa seconde : Patrons et ouvriers^ puisque vous êtes deux portions, l'une et l'autre nécessaires^ d'un même tout, et que ce tout est l'ouvrage de Dieu, faites plus que d'avoir des égards mutuels pour vos personnes, respectez les droits, les uns des autres ; autrement dit, soyez justes. Ouvriers, soyez justes pour vos patrons. Or, vous ne le seriez pas, si vous leur causiez quelque dommage, en vous appropriant ce qui leur appartient ; eux-mêmes, les minuta furta, comme les appelle la théologie, c'est-à-dire les larcins de minime importance, mais successifs, souvent renouvelés, et formant dès lors union entr'eux, ne tarderaient pas à devenir matière grave, et vous obligeraient à restitution. Vous ne le seriez pas, non plus, si, vous étant engagés, ou verbalement ou tacitement, mais en pleine liberté, à donner tant d'heures de. votre temps chaque jour, vous ne les fournissiez pas, ou bien, si, les fournissant matériellement, vous ne les employiez pas comme il faut ; l'assiduité au travail est manifestement une des premières clauses du contrat. Enfin, et pour ne rien omettre, vous seriez coupables d'injustice, si, gâtant l'ouvrage.ouenendissimulant les défauts, vous le livriez dans des conditions autres que celles qui ont été convenues ; il n'est besoin que d'un peu de réflexion pour
(1) Sur la doctrine de Platon et d' Aristote touchant l'esclavage, consulter Rohrba- CHER. Hist. de l'Eglise, livre 20, et la Lettre pastorale pour le Carême de iS77 du Cardinal Pecci, aujourd'hui Léon XIII : L'Eglise et la Civilisation (Univers du 4 mars 1878.)
i 266 LE DÉCALOGUE
se rendre compte qu'une mauvaise fabrication, ne pouvant manquer d'avoir pour résultat l'arrêt des commandes, serait encore plus préjudiciable au patron que les pertesde temps de l'ouvrier. .. Et vous aussi, patrons, soyez justes pour vos ouvriers. Soyez justes, c'est-à-dire ne les opprimez pas, ne leur imposez pas une somme de travail que ne comportent, ni leurs forces, ni leur âge, ni leur sexe. Autrement, ils crieraient vers le ciel contre vous, et le Seigneur les exaucerait, comme il exauça autrefois les enfants d'Israël, alors que courbés sous le joug du Pharaon d'Egypte, ils faisaient jour et nuit le ciment et cuisaient la brique destinés à la construction de ses palais royaux: Etingemiscentes filii Israël propter opéra voçiferali sunt ; ascenditque clamor eorum ad Deumab operibus, et audivit gemitum eorum (1)... Soyez justes, ou bien, si absolument parlant la justice ici n'est pas en cause^ mais seulement la charité: soyez charitables, c'est-à-dire n'embauchez point les débauchés ; l'ouvrier honnête veut que ses moeurs soient respectées, protégées, mises hors d'atteinte ; un loup dans une bergerie y ferait moins de ravages, qu'à l'usine ou dans l'atelier un ouvrier licencieux. Aussi bien, écoutez une voix mille fois plus autorisée que la mienne : C'est le devoir, et la religion le prescrit, qu'il soit tenu compte des intérêts moraux de l'ouvrier et du bien de son âme : Si militer prœcipititr, religionis et bonorum animi habere rationein in proletariis oportere (2) C'est pourquoi, au maître il revient d'y donner pleine satisfaction; que l'ouvrier donc ne soit point livré à la séduction et aux sollicitations corruptrices ; que rien ne vienne affaiblir en lui l'esprit de famille et les liabitudes de vie sage et réglée : Quare dominorwm partes esse,non hominem dare obvium lenociniis corruptelarum illecebrisque peccandi; neque ullo pacto a cura domestica parci-^ moniœque studio abducere (3)... Soyez justes, c'est-à-dire laissez le dimanche à vos ouvriers, laissez-le leur exempt de corvée, franc de travail. Ce n'est plus charité seulement, cette fois, mais ustice, et obligation de justice résultant d'un pacte, au moins tacite. Car seraient-ils moins que des hommes, uniquement des>
(4) Ejcod. c. ir, V. 23.
(2) Encycl. Rerum novarum.
(3) Ibid.