Chap. xxx
distingue l'artiste de l'artisan, sur l'art d'imitation comparé à l'art créateur, sur la routine et l'initiative. Passant de là à la symétrie, il en expose trèssubtilement les effets , les plaisirs , et arrive à cette conclusion, que la loi des proportions, qu'il appelle loi de l'égalité, n'est pas arbitraire, mais nécessaire, éternelle ; que le point de comparaison en cette matière est hors de nous, et que l'âme ne juge de la perfection ou de l'imperfection des choses matérielles qu'en vertu d'une lumière supérieure à elle. Ce qui revient à dire que la symétrie est une loi divine.
Les grands buissons d'épines au sein desquels nous avions passé la nuit vont s'éclaircissant par degrés , et finissent par laisser la plaine nue et entièrement découverte : si bien que, voulant faire une courte halte au milieu du jour, je dus m'estimer heureux de -rencontrer un arbre chétif et maladif, le seul qu'on découvrît dans toute la plaine ; mais il donnait si peu d'ombre contre un soleil déjà brûlant, et un abri si insuffisant contre un vent impétueux des plus incommodes, que je n'y restai pas longtemps. Des masses de quartz blanc d'un beau grain gisaient tout autour.
Ce plateau, nommé Tabalah, et qui n'est toujours que la continuation du premier, est d'un aspect fort monotone , et l'horizon en est plat de tous les côtés. Longtemps invisibles, les montagnes com-
mencent enfin à reparaître , se rapprochent insensiblement , se rejoignent et dressent au milieu de la plaine, comme pour intercepter le passage, un mur de granit tout à fait inaccessible. On le franchit pourtant sans aucune difficulté, au moyen d'un nouveau défilé nommé Garakoun, et qui, de même que le précédent, a dû être ouvert violemment par les eaux diluviennes. Il donne entrée au vaste pays de Langay, qui s'étend au sud à plusieurs marches de chameau.
On campa aux premières étoiles, après une journée assez fade, sans arbres , sans eau , sans rencontre, sans émotions d'aucune sorte, et par conséquent sans souvenirs. Une quantité immense de bois mort couvrait la terre autour de nous. Nos gens en profitèrent pour allumer un feu cyclopéen qui brûla toute la nuit. Les chameliers, qui continuaient , le grand noir à leur tête , à faire bande à part depuis la scène de l'Ouadi-Ouob, en firent autant de leur côté à quelque cent pas de nous, et ce double incendie tint à une distance respectueuse les chacals et les hyènes.
J'eus en sortant de ma tente un spectacle inattendu , une surprise bien faite pour racheter l'insignifiance et l'ennui du jour précédent. Devant moi se dressait, courant à l'est et se développant sur
une échelle immense, une magnifique chaîne de montagnes d'un style admirable, et telles que je n'en avais vu ni n'en devais voir dans tout ce voyage. Leur nom est Sabadinah. Assez éloignées pour que la distance les teignit en bleu , elles sont assez près cependant pour que le regard les embrasse dans tous leurs détails , sans rien perdre de l'infinie variété de leurs formes. Je ne saurais mieux les comparer — c'est dire assez la grâce et la majesté de leurs lignes — qu'aux monts de la Sabine , et le pic isolé du Soracte y est représenté par un vaste cône , également isolé , qui domine toute la chaîne. Il n'est pas jusqu'aux noms , Sabadinah et Sabina, qui n'aient entre eux une singulière analogie. Le second est en effet contenu tout entier dans le premier, et l'on pourrait croire, en ne jugeant que sur cette étrange apparence , qu'il en est une simple contraction. Gomme ici la dérivation n'est pas admissible, il est plus naturel de supposer que les deux mots ont une origine commune , et qu'ils ont leurs racines dans une langue primitive, aujourd'hui perdue, mais dont les débris survivent dans toutes celles qui l'ont suivie et sont nées d'elle. En rabaissant mon regard de ces splendides hauteurs sur la plaine , je la vis couverte d'une énorme quantité de troncs morts , quelques-uns encore debout, mais la plupart renversés, écrasés les uns sous les autres, tous blanchis, desséchés, calcinés
par le soleil , et qu'on prendrait pour les ossements de quelque forêt détruite. C'étaient ces tristes dépouilles qui avaient alimenté les feux, que dis-je? les incendies de la nuit, et leur présence en cet endroit est d'autant plus frappante qu'on n'y découvre pas un arbre vivant. Il n'y a que des buissons épineux.
Une promenade matinale faite aux environs du camp , à travers ces épais massifs tout hérissés d'aiguillons formidables, me prouva, et j'en étais épouvanté, combien il est facile de s'y perdre; car, dispersés au hasard , séparés les uns des autres , ils ont tous la même forme, le même aspect, et, hauts de huit à dix pieds , interceptent de tous côtés l'horizon. Le lieu s'appelle Saganib , du nom d'un puits voisin. Il était, à ce qu'il parait, du goût des chameaux, et ils s'y trouvaient si bien qu'on eut grand'peine à les réunir pour le départ. Ils jouaient à cache-cache , avec les chameliers , de buisson en buisson : pour un qu'on attrapait, il s'en échappait trois , et courez après ! Comme ils étaient une quinzaine et leurs conducteurs seulement cinq , ils avaient la partie belle, et jamais on n'aurait réussi à rassembler ce troupeau indocile, si le guide Hamed et nos gens eux-mêmes après lui ne se fussent mis en campagne. Enfin l'on partit, mais Dieu sait à quelle heure !
A quelques centaines de pas , j'aperçus un petit
troupeau de chèvres dont la présence ne m'étonna pas; le voisinage du puits, d'où elles revenaient sans doute , la rendait naturelle , et il est probable que leur gardien était caché derrière quelque buisson; mais ce qui me surprit, c'est que plusieurs, au lieu d'être blanches, étaient de couleur fauve , phénomène qui s'expliqua bientôt. Les chèvres blanches s'approchèrent familièrement de la caravane ; les autres , au contraire , s'enfuirent de toute la vitesse de leurs jambes et disparurent en un instant. C'étaient des gazelles qui , étant venues , à ce qu'il paraît, rendre une visite à leurs quasi-sœurs du désert, n'avaient pas jugé à propos d'attendre la nôtre.
Nous avions depuis quelque temps devant nous deux grandes pyramides de granit semblables à celles de l'Ouadi-Ouob ; nous trouvâmes entre elles un nouveau cimetière disposé comme l'autre, et que nos Bédouins traversèrent avec une insouciance tout aussi peu révérencieuse. Ici le pays change entièrement de caractère , et ces deux pyramides semblent placées là comme deux bornes gigantesques pour marquer ce changement dans la nature. On se rappelle que la vallée d'Ouob a un vestibule absolument pareil.
Nous avions quatre jours durant traversé successivement trois larges plateaux ouverts > spacieux, presque partout solides, nus tous les trois , à
l'exception de l'oasis de mimosas, isolée au milieu du deuxième, et des buissons d'épines clair-semés dans les autres. Maintenant nous pénétrons dans un étroit vallon , pressé par deux montagnes , couvert d'un sable très-fin , d'une blancheur éblouissante, où croissaient de toutes parts de magnifiques palmiers de l'espèce appelée doum. Les autres, ceux que l'on connaît en Europe , et dont le tronc nu jusqu'au faite, comme le fût d'une colonne, est couronné d'un large éventail de verdure , sont les dattiers proprement dits , et qui seuls produisent le fruit qui leur donne son nom. Le palmier-doum , au contraire , n'en porte pas , ou du moins ne donne qu'un fruit incomplet, avorté, qu'on ne saurait manger. Sa forme est entièrement différente : de grosses branches latérales partent à angle droit de chaque côté du tronc, et, se bifurquant elles-mêmes, n'ont qu'un petit bouquet de feuilles à leur extrémité. Je ne puis mieux donner l'idée de ces longues tiges nues et divergentes qu'en les comparant aux antennes de quelque insecte monstrueux.
On pourrait croire que des arbres ainsi faits par la nature doivent ne donner que bien peu d'ombre; ils en donnent , au contraire , beaucoup , parce que étant groupés d'ordinaire en bouquets et très-rapprochés , leurs branches s'entrelacent les unes dans les autres , enveloppées et urnes entre elles par d'é-
normes plantes parasites qui s'enroulent alentour comme des serpents , et retombent en guirlandes de tous côtés. Les troncs sont de plus entourés de jeunes pousses à larges feuilles, qui s'élancent jusqu'à l'aisselle des premières branches , et forment au pied de l'arbre des massifs de feuilles impénétrables.
Rien n'est plus habitable qu'un tel séjour ; mais était-il habité? Je devais croire le contraire à la solitude , au silence dont j'étais environné. Nous n'a* vions, depuis Souakin, aperçu que des enfants, comme si un charme magique eût rendu les hommes faits invisibles. Ici je n'aperçus pas même des enfants, quoique j'entendisse leurs cris dans le lointain, comme dans cette forêt enchantée des bords du Rhin , où l'oreille des voyageurs était de tous côtés frappée de voix mystérieuses , sans que leurs yeux découvrissent jamais personne. L'incantation se prolongea , et je marchai longtemps , sans faire aucune rencontre, au sein de cette oasis enchantée dans toutes les acceptions du mot.
Toutes les fois qu'on voit au désert une végétation aussi luxuriante que celle-là, on est certain de trouver de l'eau, et de fait, on ne tarda pas à trouver un puits, le Bir-Ouado, entièrement désert comme tout le reste. La caravane s'y arrêta pour faire abreuver les chameaux , qui depuis trois fois vingtquatre heures n'avaient pas bu. Pendant ce temps,
je gagnai du pays et m'allai remiser à l'ombre des acacias. Là enfin le charme se rompit.
A peine étais-je installé dans cette retraite qu'un homme parut brusquement, comme sorti de dessous terre, et, venant droit à moi, me présenta du lait dans un joli vase en feuilles de palmier tressées, et tellement serrées qu'il n'en laissait pas échapper une goutte. Cette première apparition fut suivie d'une seconde , d'une troisième , et, en quelques instants, je me vis entouré d'une douzaine de gaillards dont le plus petit avait cinq pieds huit pouces , tous nus comme les diables de Michel-Ange, et plus noirs qu'eux. Leurs traits d'ailleurs étaient réguliers, leurs cheveux fort peu crépus , tous leurs membres parfaitement découplés. J'avais voulu voir des hommes; mon vœu était exaucé.
Bien que je fusse entièrement seul en ce moment» la présence des naturels ne m'inspira pas la moindre inquiétude : aucun n'était armé, et leurs yeux n'annonçaient qu'une bienveillante surprise. Le lait qu'ils m'apportaient prouvait assez d'ailleurs leurs dispositions hospitalières; c'étaient évidemment des amis. Rangés en cercle autour de moi, les uns debout, les autres accroupis sur les talons, ils attachaient et promenaient sur toute ma personne des regards ébahis , et m'adressaient des questions dont leurs gestes , science où les Arabes sont passés maîtres, me faisaient mieux que leurs paroles,
inintelligibles pour moi , comprendre l'objet. Qui étais-je ? D'où venais-je? Où allais-je ? Voilà les trois problèmes qu'ils se posaient et dont ils me demandaient la solution. Hamed , qui me rejoignit en ce moment, arriva juste à point pour satisfaire leur curiosité.
Mes curieux visiteurs étaient des Adendoas, grande tribu arabe qui , passant la mer Rouge il y a plusieurs siècles , est venue s'établir dans ces déserts • ancienne demeure des Troglodytes. Ces nouveaux venus mènent, à bien peu de choses près, la même vie que les habitants primitifs de la contrée, qui elle-même n'a pas changé d'aspect, et je ne les crois pas , quoique mahométans , beaucoup plus avancés que les Troglodytes dans la civilisation. Avec la religion de la mère patrie , ils en ont conservé les usages, notamment le Fhar, cette loi du sang qui est le droit commun de tous les Arabes, et que ceuxci poussent, comme on va le voir, jusqu'aux dernières limites de la barbarie.
Lef Koran lui-même a consacré ce sanglant usage : « La peine du talion, dit-il, est écrite pour le meurtre. » Mais il ajoute , comme correctif, que la vie d'un homme peut être rachetée au moyen d'une indemnité payée à sa famille par le meurtrier ; et Aboubékre, le premier interprétateur du livre saint des musulmans, fixe cette indemnité à cent chamelles pour un homme libre. Mais les Adendoas acceptent
rarement le marché, qui d'ailleurs est facultatif; il faut du sang à leur vengeance pour l'assouvir. Le meurtrier tombe-t-il entre les mains des parents de sa victime, ils le couchent, le garrottent sur un angareb, et tandis qu'ils l'entourent, en célébrant leur capture par un festin de réjouissance, on coupe la gorge au patient de manière que son sang coule goutte à goutte, jusqu'à la dernière, dans un vase où chacun des convives va boire à son tour. Le supplicié ne pousse pas un cri, pas une plainte, et les bourreaux sont si acharnés à leur proie, si enivrés de leur affreux breuvage, qu'ils n'en laissent rien perdre, et qu'on ne pourrait dire d'aucun d'eux ce que Dante dit d'Ugolin :
La bocca sollevô dal fiero pasto.
De telles scènes seraient, à coup sûr, mieux à leur place dans l'Enfer du poète florentin, que dans le paradis de verdure qui leur sert de théâtre.
La guerre de représailles n'étant point déclarée , grâce à Dieu» entre les naturels et moi , je n'avais rien de funeste à craindre de la part de ces sanguinaires exagérateurs de la loi du talion, et j'étais aussi en sûreté au milieu d'eux que si j'eusse appartenu à leur propre tribu. L'hospitalité, non moins sacrée à leurs yeux que la vengeance, couvre l'étranger, même infidèle, d'une égide inviolable.
L'oasis, à mesure qu'on s'y enfonce» devient plus fraîche, et si touffue que c'est bientôt une véritable forêt. Les palmiers-doum se multiplient , se pressent, s'entrelacent les uns dans les autres. Près d'eux s'élèvent à chaque pas des mimosas gigan* tesques et une variété de pin dont j'ignore le nom, mais que j'appellerai pin chevelu , parce que son feuillage long ôt fin comme des cheveux retombe de toute part et presque jusqu'à terre, comme la verte crinière d'un Triton. Plus bas entre les troncs croissent et s'emmêlent des arbustes de toute espèce, l'euphorbier , le tamarix, le henné avec ses petites baies rouges, le ferula, le ricin, qui serait au besoin le mûrier du désert , et cette magnifique plante à lait, nommée ochar, asclépiade gigantesque, qui pour fruit porte une vessie verte. Plus bas encore poussent des herbes vivaces , les unes fermes et droites sur leur tige, les autres traînant sur le sol qu'elles couvrent d'un moelleux tapis.
Ces hautes murailles de verdure se rapprochent tellement en quelques endroits, que mon dromadaire ne 6'y frayait qu'avec peine un passage, et les grands arbres s'arrondissent en dômes si épais, si impénétrables au soleil , même à la lumière, que je marchais par instant dans une obscurité complète. Les flancs nus et rougeàtres du mont Garatàb qui court d'un côté ne sont visibles que par échappées, à travers les rares éclaircies du fourré. Du côté
opposé s'ouvrent des fonds ténébreux où l'œil ne peut rien saisir. Un ruisseau coule en murmurant sous les ombrages.
Partout, dans les arbres, dans les arbustes, jusque dans l'herbe même, voltigeaient, sautillaient, frétillaient, sans s'effaroucher de ma présence, les oiseaux les plus variés, les uns rouges, avec les ailes noires, les autres noirs , avec le bec et les pieds blancs ; ceux-ci couleur de feu, ceux-là couleur du ciel, plusieurs de l'or le plus éclatant, quelques-uns pareils à des émeraudes de la plus belle eau ; et puis c'étaient des merles bleus, des palombes aux plumes d'argent , des perdrix gris-perle aux pattes jaunes , des nuées de tourterelles, des pintades enfin, nommées ici poires de Pharaon. Tout cela chantait, gazouillait, gloussait, roucoulait. Qu'ajouterai-je ? Il n'est pas jusqu'à la corneille qui venait troubler par son vol sinistre et son croassement de mauvais augure les ébats joyeux et le joyeux ramage de celte volière libre et brillante. J'allais oublier le roi du concert, le roi des bois, le rossignol en un mot, ce classique bulbul des poëtes orientaux, dont les amours avec! la rose font depuis des siècles les délices des harems.
Cette oasis s'appelle Tkif, nom bien sec, bien dur, et que son manque absolu de grâce , d'harmonie, rend à coup sûr bien peu digne de baptiser un lieu si charmant. Je cheminais avec une lenteur calcu-
lée, au plus petit pas de mon dromadaire , et songeant si peu à le presser, que je le trouvais encore trop rapide , puisqu'il m'éloignait de cet incomparable Elysée ; j'aurais voulu ne le jamais quitter. Pour y rester le plus longtemps possible, je fis dresser le camp de fort boime heure , me promettant de ne le faire lever, le lendemain , que fort tard.
On fit halte dans une clairière couverte d'un sable lin, au bord même du ruisseau. D'un côté nous étions protégés par une chaîne de collines, entièrement cachées derrière un épais rideau de palmiers; de l'autre côté, l'horizon s'ouvrait pour nous laisser voir une seconde chaîne de collines fuyantes qui, au soleil couchant, passèrent, par des dégradations insensibles , du rouge le plus vif au bleu le plus pâle et le plus vaporeux.
Au crépuscule, tous les oiseaux se turent, tous allèrent s'abriter pour la nuit sous la feuillée. Je n'entendis plus que le roucoulement lointain d'une tourterelle attardée mêlé au cri sec et triste d'un k'ta qui s'était perché sur ma tente. Mais l'un et l'autre cessèrent bientôt, et, succédant aux mille bruits, aux mille mélodies de la journée, un silence profond, solennel, s'empara des bois. Le flambeau du jour une fois éteint tout à fait , les voiles du firmament tombèrent pour- laisser enfin voir au fond des espaces les innombrables flambeaux de la
nuit. Pour un soleil perdu, on en retrouvait des milliers.
Quel site ! quelle soirée ! quelle nuit ! Pour en mieux jouir, j'avais fait placer ma tente à l'écart, de manière à ce que les bruits de la caravane ne parvenant pas jusqu'à moi , je pusse m'abandonner tout entier h mes pensées, à mes rêves, si vous voulez, et me remémorer, sans que rien troublât mes souvenirs, toutes les impressions par où j'avais passé. Jaloux de prolonger par une veille inaccoutumée une journée si bien commencée et si bien finie , je ne pouvais me résoudre à m'enfermer dans ma tente, et je m'étais couché au seuil sur mon tapis de voyage, l'oreille et l'œil ouverts sans rien entendre, si ce n'est le murmure du ruisseau, ni voir autre chose que les étoiles du ciel.
Je veillais encore que la caravane, y compris l'Anglais , dormait depuis longtemps d'un sommeil profond. Étranger, inaccessible à toutes les émotions qui m'avaient ébranlé et m'ébranlaient encore, celui-ci n'éprouvait, ne voyait rien. Pourquoi donc voyageait-il ? Il voyageait pour voyager, pour additionner des milles, pour dire à son retour que, même an désert, il avait dîné tous les soirs et s'était fait la barbe tous les matins. S'il lit jamais ces pages, il se dira sans nul doute : « C'est étrange, j'y étais et je n'ai rien vu, rien entendu de tout cela! » A quoi Ton nourrait répondre, si l'on était méchant, parce
verset de l'Évangile : « Vous avez des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre. » Mais pourquoi faire de la médisance à son endroit ? Ce ne serait pas la peine d'avoir quitté les salons de Paris. Laissons-le dormir en paix, et, si vous m'en croyez, lecteur, vous imiterez son exemple, si pourtant vous ne dormez déjà. Bonsoir.
Le 21.
L'Aurore d'Homère avec ses doigts de rose, ^oSoSaxxuXoç 'Hwç, ouvre les portes de l'Orient, et son premier sourire rend la voix aux forêts, qui sortent du silence en sortant de l'obscurité. Tous les chants interrompus, suspendus par la nuit , recommencent plus éclatants, plus joyeux : ce n'est qu'un transport d'allégresse dans toute la nature. Le matin est riant et gai comme tout ce qui commence ; le soir est mélancolique comme tout ce qui finit : l'un est l'espérance ; l'autre n'est plus que le souvenir.
Ma tente fut en un instant couverte d'oiseaux de toutes couleurs, de toute grandeur, qui venaient curieusement faire connaissance avec cet objet nouveau pour eux et dont la blancheur les attirait; ils m'entouraient sans défiance jusqu'à la portée de la •main, et, plus familiers que les pierrots de nos villes, me chantaient leurs plus jolies chansons. Des oiseaux de proie de la plus grande espèce, éperviers
et milans, planaient pourtant dans la nue, d'une colline à l'autre : mais la présence de ces terribles ennemis ne paraissait leur inspirer aucune inquiétude ; ils n'en chantaient que plus gaiement. Soudain un coup de feu partit. Tout se tuj, au même instant, et l'essaim mélodieux prit sa volée, plus surpris qu'effrayé d'un bruit qu'il n'avait sans doute jamais entendu. Envoyant étinceler au soleil levant tous ces brillants plumages , on eût dit un écrin de pierreries éparpillé dans l'air.
Qui donc avait ainsi troublé la fête ? C'était le cuisinier Gasparo, qui, plus touché des intérêts de sa cuisine que de la confiance des oiseaux et du calme des bois, s'était mis à chasser pour occuper utilement la matinée. Je lui reprochai sa barbarie sacrilège; à quoi il ne répondit, homme positif par excellence, qu'en me montrant de loin deux poules de Pharaon tombées du même coup sous le plomb mortel et destinées au déjeuner. Un second coup enrichit le dîner d'une perdrix. Mais la confiance était détruite entre nous et les hôtes des bois. Us ne vinrent plus se poser sur ma tente, et restèrent ensevelis dans leurs retraites les plus cachées.
Ce que n'avaient pu faire les vautours, un cuisinier l'avait fait. L'homme porte avec lui, partout où ses pas le conduisent, la terreur et la mort. Ses be-* soins ne sont qu'un prétexte ; il trouve un furieux plaisir à répandre le sang des animaux, pour se dé-
dommager de ne pouvoir répandre impunément celui de ses semblables. Voilà tout l'attrait de la chasse , dernier souvenir et dernier vestige de l'état sauvage dans les sociétés civilisées. Je crains bien qu'un grand chasseur d'animaux ne devienne dans l'occasion un grand chasseur d'hommes. L'histoire des rois serait là au besoin pour le prouver.
Cette mystérieuse , cette incompréhensible loi de destruction, qui est la loi de l'univers, épouvante l'imagination , plonge l'esprit , quand il la creuse , dans les abîmes du doute, sinon du désespoir. Eh quoi ! la vie d'un être est-elle donc fatalement la mort d'un autre, et ne sauraient-ils exister ensemble ? Du fond des mers aux plus hautes régions de l'air, le fort détruit le faible pour se nourrir de sa substance. Les grands poissons dévorent les petits. L'oiseau de-proie, armé pour le combat, dévore l'oiseau sans défense, qui dévore lui-même l'insecte plus faible. que lui. Plaines et montagnes, forêts et prairies, la terre entière n'est qu'une vaste arène de carnage, et, jusque dans les dernières profondeurs du dernier désert, la gazelle jnoffensive est déchirée par la griffe des lions et des panthères. Le meurtre est partout; partout le sang coule à flots intarissables. La fleur qui ravit nos yeux et qui exhale de si doux parfums n'est elle-même qu'un champ de bataille où des armées d'animalcules invisibles sont toujours en guerre, et, si vous regardez au micro-
scopeune goutte d'eau, vous y découvrez des infiniment petits qui se dévorent les uns les autres.
Mais de tous les destructeurs d'ici-bas, le pire est l'homme. Instrument de mort , exécuteur de l'implacable loi qui ensanglante le globe et qu'il étend sur toute la nature, plus sanguinaire en l'appliquant que les bêtes de proie les plus féroces , perfectionnant, raffinant par l'intelligence leur aveugle et brutal instinct, il dévore la création tout entière sans rien respecter, il tue pour tuer : il tue par la guerre , il tue par les lois , jusque-là qu'on a fait du bourreau la clef de voûte de l'édifice social. Et lorsqu'un Dieu voulut racheter, sauver l'humanité condamnée, il dut lui-même inonder le Calvaire de son propre sang.
Ayant dès la veille décidé qu'on partirait tard, je passai les premières heures de la matinée , heures si fraîches et si calmes, à l'ombre des palmiers qui protégeaient notre camp. Le pied en était couvert d'épaisses broussailles et de fourrés impénétrables tout remplis de tourterelles. D'énormes lianes dont les nœuds étaient si rapprochés qu'ils se touchaient presque, comme les grains d'un chapelet gigantesque, grimpaient le long des troncs, jusqu'à l'extrémité des branches les plus hautes, et, serpentant, se balançant de l'une à l'autre , retombaient de toutes parts en élégants festons.
Cette belle oasis continue encore quelque temps ,
moins belle pourtant qu'à son début. On y marche, comme dans la partie haute de la vallée d'Ouob,dans l'eau extravasée du ruisseau , la dernière eau courante que je dusse voir de longtemps. Entr'ouvert un instant, à la place même où nous avions campé, l'horizon se referme bientôt; mais bientôt aussi par malheur les arbres commencent à s'éclaircir et finissent par disparaître entièrement. Là commence une côte longue et rocailleuse , au sommet de laquelle s'ouvre un immense plateau encore plus sec et plus déboisé.
A l'exception d'une nouvelle caravane chargée de nattes, nous n'avions fait aucune rencontre ni même entrevu aucun indigène , petit ou grand , depuis la visite que j'avais reçue la veille au puits Ouado. Je manquerais à toutes les lois de la reconnaissance si j'omettais de dire que mes noirs visiteurs avaient alors ajouté au lait qu'ils m'avaient donné un mouton dont Gasparo s'était emparé, et un chevreau que j'avais abandonné à nos chameliers, bien qu'ils nous tinssent toujours rigueur, le grand noir principalement.
Moins constant que lui dans sa rancune, un de ses compagnons, nommé Abdallah, avait cependant renoué quelques relations diplomatiques avec nous, soit en adressant la parole à nos domestiques , soit en nous rendant à nous-mêmes quelques petits services. Le mouton ci-dessus mentionné, prévoyant le
sort qui lui était réservé , suivait d'assez mauvaise grâce la caravane , et Gasparo se donnait beaucoup de mal pour l'y contraindre. Abdallah lui vint en aide', et , quand l'heure suprême eut sonné pour le pauvre animal, il s'offrit pour remplir les fonctions de sacrificateur, exécution qu'il consomma , à l'entrée du plateau , avec autant de dextérité que peu d'humanité. Il reçut pour sa peine une portion notable de la victime et l'aila fraternellement partager avec ses camarades qui, tout en nous boudant, acceptaient néanmoins nos cadeaux. Le grand noir seul n'y toucha pas.
Avec quel regret ne fis-je pas mes adieux à l'Éden
enchanté qu'il m'avait fallu quitter si tôt , et quel triste contraste n'offrait pas avec cette ravissante nature l'aride paysage qui lui succédait! Pas un arbre ; à peine çà et là quelques maigres épines au milieu des focailles; partout des pierres; partout la stérilité. Le cadre de ce tableau désolé est une double chaîne de montagnes aux flancs décharnés , aux crêtes déchiquetées , sans harmonie , sans majesté, sans grâce. De loin en loin surgissent à l'horizon quelques pyramides en granit rouge ainsi que les précédentes, et qui servent de jalons, de points de repère aux guides pour s'orienter.
Quelle fut ma surprise de rencontrer au milieu de cette plaine morte et déserte une troupe de femmes à âne qui portaient de l'eau , celles - ci dans des
outres, celles-là dans de grandes jarres en terre placées devant elles sur le cou du baudet ! Gomme elles étaient toutes voilées, ou se voilèrent du moins à notre approche, je ne saurais vous dire si elles étaient jolies. Mais à en juger par l'élasticité de leurs mouvements , par le timbre argentin de leur voix , la plupart étaient jeunes. Bien qu'absolument seules , elles cheminaient gaiement, sans témoigner la moindre inquiétude ; elles n'avaient , en effet , à craindre aucune insulte. Les Arabes ont le respect des femmes. Ceux qui depuis longtemps émigrés en Afrique ont dégénéré des mœurs primitives de leurs ancêtres et sont devenus plus rudes , plus farouches , ceux-là même , dis-je , partagent encore ce sentiment chevaleresque avec leurs frères de la mère patrie. Avec des Turcs, les choses se fussent passées autrement, et si nous avions eu avec nous les bachi-bozouks par qui le pacha de Souakin voulait nous faire escorter, je n'aurais pas répondu de l'honneur des voyageuses.
Dans les tribus du désert, ce sont presque toujours les femmes , comme j'en avais la preuve sous les yeux , qui sont chargées du pénible soin d'aller chercher l'eau, et souvent elles vont fort loin, et voici pourquoi- Les puits étant tous les jours encombrés par les troupeaux et les chameaux qu'on y mène boire , les Bédouins évitent de s'établir trop près d'eux , pour n'être pas incommodés par un
voisinage si tumultueux et si bruyant. D'un autre c6té , ils font généralement un mystère aux étrangers de la position exacte de leurs aiguadcs et craindraient , par conséquent , de la leur révéler en campant trop près d'elles. Ne leur adresses jamais de questions directes k ce sujet ; tous n'en obtiendriez que des réponses évasives ou mensongères. L'eau est leur première richesse, et c'est par là seulement qu'ils Bont vulnérables. S'emparer, en guerre, des puits d'une tribu , c'est la réduire a merci ou l'obliger à chercher ailleurs un établissement ; aussi en cache-t-on soigneusement la place à l'ennemi, jusque-là qu'on en couvre l'orifice de pierres et de branchages afin qu'il ne les découvre pas. Un voyageur pourrait ainsi périr de soif sur un puits, sans se douter qu'il a la vie sous ses pieds.
Après les femmes, que nous eûmes bientôt dépassées, on fit une autre rencontre. Une petite caravane s'avançait vers nous, sans qu'il nous fût encore possible de distinguer quelle sorte de gens ce pouvait a»™ t„„» h coup nous Yimes i es hommes qui la mettre pied à terre précipitamment, i chameaux et baudets, ils se sauvèrent bes dans les rochers les plus voisins. A 1e, aux armes que nous portions, surîcheur de notre peau , ils nous avaient i Turcs envoyés dans le pays pour lever )r l'état militaire est en telle exécration
parmi tous les habitants du pays, que ceux-ci avaient tout abandonné , tout sacrifié pour sauver leur personne. Ils ne sortirent de leurs cachettes et ne revinrent à leurs bêtes que lorsqu'ils nous virent bien loin.
Cet incident burlesque fut pour moi un trait do lumière. Je compris dès lors pourquoi dans tous les lieux habités nous n'avions aperçu que des enfants. Nous prenant sans doute aussi pour des recruteurs turcs , les hommes se cachaient ou fuyaient à notre approche, et c'est ainsi que sans nous en douter nous répandions l'épouvante autour de nous. L'escorte de Noureddin-Pacha nous eût donc été bien inutile.
La journée se passa presque tout entière à traverser cette plaine maussade et fastidieuse. Une petite et assez maigre oasis de doums la termine , suivie d'une descente égale en longueur, en aspérité, à la montée opposée. Ce plateau monotone était enfin franchi. Vient ensuite un défilé , puis encore une oasis, l'ouadiKanabanordi, à l'entrée duquel on passa la nuit dans une enceinte de collines fort agréables. Le camp n'était pas dressé qu'un vieux berger nous apporta du lait , sans qu'on pût découvrir le troupeau qui l'avait donné , et Gasparo nous servit un dîner de Lucullus , grâce au mouton de la veille et au gibier du matin. Retiré sous ma tente , j'eus beaucoup de peine à m'endormir : il me semblait entendre autour de moi les vagissements lamenta-
m JOURNAL DU DÉSERT.
blés d'enfants abandonnés : c'étaient les chacals qui
hurlaient dans les ténèbres.
Le même berger qui nous avait apporté du lait le soir nous en apporta le matin, le tout pour l'amour de Dieu. Me voulant pas être en reste avec lui , nous lui fîmes cadeau d'une poignée de tabac qui le rendit parfaitement heureux et nous valut de sa part des bénédictions infinies. Il nous promit de prier Allah pour nous et nous recommanda, tout infidèles que nous étions, à la garde du Prophète. Quant à son troupeau, il ne nous fut pas plus possible de le voir ou de l'entendre que la veille.
Il y avait à quelque distance , mais hors de la
route , un puits Bir-Hamachnaod , que le cabir Ha-
med désirait visiter, soit pour en reconnaître le site
exact, soit pour toute autre raison dont il ne jugea
pas à propos de me faire la confidence, quoique
j'eusse ou parce que j'avais voulu l'accompagner
dans son excursion. Les Arabes portent leur défiance
naturelle dans les choses les plus insignifiantes.
Comme nous devions faire un long détour, la cara-
"""" *™ î * '" "hemin direct et nous partîmes seuls.
:s bientôt sortis de l'ouadi, qui est fort
icoup moins long que son interminable
abanordi. On est à peine dedans qu'on
ors. Il nous fallut tout d'abord gravir
par une pente escarpée, puis redescendre, par une pente encore plus rapide , une colline pierreuse et nue, du pied de laquelle on commence à découvrir, au bout d'une vaste plaine de sable, le puits en question, ou du moins un bouquet d'arbres qui en indique la place.
Il pouvait être dix heures, précisément l'heure où l'on mène boire les troupeaux. Il en arrivait de tous les côtés , conduits par les noirs Troglodytes de ces déserts ; il n'y avait que des moutons, très-peu de chèvres et pas une vache. Quelques femmes voilées se rendaient- également au puits , montées sur des ânes, munies d'outrés ou d'amphores , et tout aussi seules que celles que nous avions rencontrées e jour précédent. Ce qui me frappa le plus dans cette
pastorale africaine , c'est le silence profond qui y régnait : les femmes trottaient sans mot dire ; aussi muets qu'elles, les bergers ne chantaient, ni ne poussaient aucun cri ; pas une chèvre, pas un mouton ne bêlait : on . eût dit que tous ces êtres doués de mouvement étaient privés de la voix.
L'occasion était belle pour faire boire nos dromadaires ; mais ils avaient bu la veille à Tkif ; il ne fallait pas les gâter ni leur donner de mauvaises habitudes. Devenus exigeants, ils n'auraient pu à l'avenir supporter la soif. D'ailleurs les chameaux ïie boivent normalement que tous les deux ou trois
jours, vont jusques à quatre sans trop de peine , et ?59 g
souvent , en voyage , ils sont privés d'eau bien plus longtemps. Nos dromadaires ne burent donc pas ce jour-là. La reconnaissance du vieux guide fut bientôt terminée. Il se contenta de faire le tour du puits une ou deux fois, examina le pays environnant, principalement les montagnes , échangea quelques mots avec les pasteurs, voire avec les femmes ; et cela fait, nous repartîmes au grand trot pour rejoindre la caravane, qui, pendant ce temps, devait avoir pris sur nous beaucoup d'avance.
Ge jour-là , le premier jour du printemps , une température de 34 degrés au-dessus de zéro inaugura la saison nouvelle» A midi, je me trouvais dans une plaine sans limites visibles , parfaitement plate, couverte dans toute son étendue d'un sable aride et brûlant. Le ciel était d'un bleu pâle, comme cela arrive dans les grandes chaleurs , et l'horizon voilé d'une vapeur blanchâtre. Le soleil à son zénith dardait d'aplomb sur nous ses rayons les plus dévorants.
Coiffé , pour en éviter le contact immédiat , d'un épais tarbousch sous lequel je portais une takia de piqué blanc , j'avais de plus la tète enveloppée tout entière , y compris le visage , d'un keffieh moitié soie , moitié coton , qui ne laissait paraître qu'un œil ; encore cet œil était-il protégé par un verre bleu contre l'éclat miroitant du sable. Le reste de mon costume était des moins compliqués : une blouse et un caleçon de toile en faisaient tous les frais. Celui
du kabir était plus ample encore et composé d'une pièce de calicot dont il faisait ce qu'il voulait * tantôt s'en ceignant les reins, tantôt la drapant en écharpe; en ce moment il s'en couvrait la tète comme d'un voile.
Nous trottions ainsi côte à côte , armés , lui de sa lance , moi d'une innocente cravache » au milieu d'un silence que nul être vivant ne pouvait troubler, puisque nous étions seuls, absolument seuls 9 dans cette solitude immense. Étouffé par le sable , le pas de nos deux dromadaires ne rendait luimême aucun son. Hamed, pour passa: le temps, se mit à chanter une cantilène arabe composée de deux ou trois notes qu'il répétait des heures en* iières # toujours la même et toujours avec la même intonation» J'eusse fait volontiers ma partie, si j'avais de la voix , et dans ce cas j'aurais pu chanter une chanson villageoise que ma nourrice me chantait tous les soirs pour m'endormir :
Ahl qu'il fait chaud dans cette plaine 1 Le soleil y brûle en tout lieu Gomme un feu.
Seulement je n'aurais pu ajouter comme la chanson:
Prends ta serpette et moi la mienne,
vu qu'il n'y avait pas à faucher, je ne dis pas un épi, mais un brin d'herbe.
Tout à coup, 6 miracle! j'aperçois.... devinez quoi?... Un arbre, oui, lecteur, un arbre, mais un seul , et sous cet arbre , qui?... l'Anglais occupé à fumer sa pipe et à déguster une tasse de moka. La confection de la précieuse liqueur
Qui manquait à Virgile et qu'adorait Voltaire,
incombait naturellement à Gasparo , en sa qualité de cuisinier ; mais comme il la préparait à l'européenne, et que nous la préférions à l'arabe , nous avions chargé de ce soin un de nos domestiques indigènes , qui s'en acquittait fort bien ; et ce n'était pas une sinécure, attendu que nous prenions du café plusieurs fois par jour. Je tins donc compagnie à l'Anglais , au moins quant au café , car pour la pipe , je ne fumais en Orient , contrairement à l'usage universel , que pendant les visites où la politesse m'en faisait une obligation.
Cet arbre unique semble avoir été planté là pour indiquer le milieu de cette zone torride : il nous fallut , pour en sortir, marcher trois heures encore, juste le temps que j'avais mis à parvenir jusque-là , en tout six heures. La seconde moitié de la plaine est aussi nue , aussi aride que la première , et ne fut pas moins brûlante. On atteignit enfin quelques palmiers qui en marquent l'extrémité. Tout près d'eux on traverse un troisième cimetière aban-
donné , comme les deux premiers , à la garde du Prophète. Des pierres brutes , placées sur les tombes, en défendent seules les silencieux habitants contre l'horrible appétit des chacals et des hyènes» Là s'élève la belle montagne Hamboulib, derrière laquelle le soleil se couchait en ce moment, et dont la masse imposante nous fermait le passage. Ne pouvant la franchir, on la tourne, comme en mer on double un cap ; mais ce mouvement de circonvolution s'exécute facilement, grâce à une descente fort douce et si commode qu'on la prendrait pour une grande route, chose entièrement inconnue dans toute l'étendue du désert. Arrivé au bas qu'il était nuit close, je rejoignis enfin la caravane dont j'avais été séparé tout le jour, et que je trouvai déjà campée dans un bois de palmiers , au pied de la montagne. Autant la journée avait été chaude , autant la soirée fut fraîche. Une brise bienfaisante et vivifiante balançait la cime des arbres et en agitait les larges feuilles comme de grands éventails déployés dans l'air. De pâle et voilé qu'il était aux heures de la grande chaleur, le ciel avait repris son azur foncé , et d'innombrables étoiles en émaillaient l'immensité.
Le 23.
Endormi par Je bruit harmonieux du vent dans les hautes cimes des palmiers, je fus réveillé par les
premiers bégayements des oiseaux qui saluaient le jour naissant. Bien que ce fût le même ramage et le même plumage que l'avant-veille àTkif, ces nouveaux chantres ailés du matin étaient moins nombreux , moins taries, et firent sur moi moins d'impression. Qui aurait pu, sans succomber, rivaliser avec un souvenir si vif et si récent? Il faut dire aussi que la faune africaine, en ce qui concerne les oiseaux , n'a ni la richesse ni la splendeur de celle de l'Amérique méridionale, notamment du Brésil. J'ajoute que ce bois lui-même, si précieux que soient tous ceux qu'on rencontre au désert, ne pouvait , en aucune manière , soutenir la comparaison avec l'incomparable oasis à laquelle j'avais dû des émotions si douces. Ici , les arbres sont moins touffus , plus rares , et des éclaircies fréquentes livrent passage aux rayons du soleil. Déracinés ou cassés par les ouragans , de gros troncs renversés gisent de tous côtés, déjà recouverts, pour la plupart, par les pousses vivaces et les hautes herbes qui croissent autour d'eux , cadavres des bois , comme a dit Brébeuf , ensevelis dans des tombeaux de verdure. Ce lieu se nomme ouadi Araft. A quelque distance est un puits, et le mont Hamboulib était si près qu'on aurait cru pouvoir, en étendant la main , le toucher du doigt.
Nous eûmes deux visites: ce furent d'abord quatre jeunes garçons de bonne mine H âgés de douze à
quinze ans, qui, attirés par la curiosité, vinrent rôder autour de noire camp. On leur en fit les honneurs avec politesse et l'on répondit à toutes leurs questions. Us n'étaient , comme tous les Arabes, ni hardis ni timides, et la fierté du nomade, le plus fier des hommes , se lisait déjà dans leurs yeux. Ils habitaient un camp voisin caché derrière les palmiers, et ayant aperçu le nôtre en allant au puits , ils n'avaient pu résister à la tentation , bien naturelle à leur âge , de voir de près des étrangers. Nous nous séparâmes fort contents les uns des au* très , et nos jeunes Bédouins , j'en suis sûr, parlent encore de nous , comme je vous parle moi-même d'eux aujourd'hui.
Vinrent ensuite trois voyageurs montés sur des dromadaires, et dont l'un, couvert d'une robe blanche et d'un turban blanc , avait l'air d'un personnage. Peut-être était-ce le cheik de quelque tribu de la grande famille des Àdendoas. Il mit pied à. terre devant ma tente et je le fis asseoir sur mon tapis en attendant la pipe et le café , qui bientôt arrivèrent. C'était un homme dans la force de l'Age , d'un noir très-foncé , avec des yeux trèsvifs, des dents très-blanches, en un mot un fort beau Bédouin. Il portait sous le bras l'oreiller de bois que les Soudaniens , comme les Abyssins , ne quittent jamais , usage qu'on retrouve jusque chez les sauvages du Nil blanc. Une épée droite qui attira
mon attention pendait à sa ceinture. La poignée, montée en cuivre, était en forme de croix , comme le gladius des anciens Romains ; mais la lame était beaucoup plus longue, sinon plus large, et ressemblait exactement à nos épées à deux mains du moyen âge , armes , au surplus , dont les Arabes usent encore dans leurs guerres.
Et, à ce propos, je vais vous dire une chose qui vous paraîtra peu croyable , comme elle me le parut à moi-même, et qui cependant est parfaitement vraie :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Plusieurs de ces grandes épées remontent au temps des croisades et ont appartenu à des chevaliers chrétiens. Les armes de leurs anciens propriétaires , gravées sur la lame, sont encore reconnaissables après tant de siècles. Tombées de ces vaillantes mains et ramassées sur les champs de bataille par les Sarrasins , ces formidables épées ont dû passer de père en fils dans les familles qui les avaient acquises ou conquises, et s'y sont conservées avec ce respect traditionnel , cette religion des souvenirs , qui de tout temps régnèrent chez les Orientaux. On en trouve encore aujourd'hui même à acheter au fond de ces tribus reculées , et elles atteignent un prix considérable. Il n'est pas rare d'en voir payer jus-
qu'à deux cents talaris, plus de mille francs, somme énorme pour un pays si pauvre. Telle pouvait bien être Tépée du visiteur inconnu ; lui-même l'affirmait, ctt, en l'examinant de près, on reconnaissait dans sa vétusté tous les caractères d'une antiquité sinon historique, du moins fort respectable.
A peine sorti du bois et de l'ouadi Araft , on re-> trouve la désolation , une désolation pire que celle qui la précède. Le sol n'est même plus égal ni sablonneux : il devient pierreux, et, couvert de détritus de rocher tranchants et piquants , il s'écorche, s'effondre, se ravine profondément. Ce n'est partout que des hauts et des bas. On commence par serrer de très-près un mont rocailleux , fracturé comme à plaisir par le marteau d'un cyclope. On traverse ensuite des gorges sèches, étroites, des fonds brûlants, des monticules plus brûlants encore, et ces monotones alternatives durent des heures et des heures. Il est superflu d'ajouter qu'il n'y a pas trace de végétation. Enfin je découvris un palmierdoum, et comme j'avais une longue avance sur la caravane , j'allai me reposer sous son ombre ; l'Anglais imita mon exemple.
Lorsque la caravane arriva, nous fûmes bien surpris de la voir enrichie d'un gros mouton qui la suivait d'assez mauvaise grâce. D'où provenait cette nouvelle recrue? A cette question chacun se tut; l'embarras de tout le monde était visible. En con-
fessant nos domestiques, nous apprîmes enfin qu'ils l'avaient eux-mêmes enlevé au passage d'un troupeau que nous n'avions point vu. Ce sans -façon nous choqua fort : ne voulant pas laisser après nous la réputation de larrons et de détrousseurs de troupeaux, nous fîmes impérativement reconduire à son légitime propriétaire le mouton dérobé, et nous chargeâmes de cette restitution , en lui payant libéralement sa course, Abdallah, celui de nos cinq chameliers qui avait cessé de bouder et qui remplit sa mission avec fidélité, non sans admirer une action pourtant si simple.
Ce pays se nomme Magouar. Une colline sèche nous conduisit de là sur un plateau qui ne Tétait pas moins, sauf deux étroites zones de palmiers, dont il est coupé transversalement à quelques milles l'une de l'autre. À l'est, l'horizon n'a pas de bornes; il est fermé de l'autre côté par une longue chaîne de montagnes hérissées de dentelures, derrière lesquelles le soleil couchant disparaissait et reparaissait tour à tour, comme un ballon de feu chassé horizontalement par le vent. La nuit venue, je me trouvais seul avec Hamed , fort en arrière de la caravane, qui avait repris les devants. Le vieux guide chantonnait, en trottant devant moi , sa cantilène accoutumée, sans en varier plus qu'à l'ordinaire les intonations monotones. Tout à coup il se tut , et, à la manière dont il regardait de côté et d'autre, je
compris qu'il doutait de. son chemin, ou du moins de eelui qu'avait pris la caravane. Il se faisait tard, et nous aurions dû l'avoir déjà rejointe ; mais on n'apercevait, on n'entendait rien.
Kassala étant au sud-ouest de Souakin, nous avions, en quittant cette dernière ville , pris la direction du sud, en inclinant insensiblement vers l'ouest, inclinaison qui, à partir de la veille au soir, était devenue plus prononcée. Le kabir n'était guidé dans sa marche ni par la boussole, car il n'en avait pas, ni par le soleil qu'il ne consultait guère; il ne Fêtait que par la routine. Ayant fait plusieurs fois ee voyage et ses souvenirs étant sûrs, il avait dans sa mémoire un conducteur infaillible. Ne marchant pas la nuit, il n'avait pas besoin, eomme ses confrères en usent en pareil cas, d'interroger, pour s'orienter dans les ténèbres, la position des étoiles. Depuis neuf jours que nous étions en routé , il n'a* vaît pas hésité une seule fois, et avait répondu sans incertitude à toutes mes questions. Son hésitation, sans m'alarmer beaucoup, me fit néanmoins réfléchir sur la possibilité de se perdre au désert, et à ee propos je me rappelai un danger pareil, mais bien plus sérieux, couru par un voyageur de mes amis dans un désert des environs d'Aden.
Voyageant seul avec un guide du pays, et abandonné par lui, j'ai oublié pourquoi, il se trouva perdu dans l'immensité des sables, n'ayant pour
toutes provisions qu'une outre d'eau suspendue à la selle de son dromadaire. Que devenir? que faire? dans quelle direction chercher son salut? Il tint conseil avec lui-même et s'arrêta au meilleur, à l'unique parti qu'il eût à prendre : c'était de retourner en arrière, dans l'espoir que le vent n'aurait pas encore effacé ses propres traces, et que les suivant pas à pas, il pourrait regagner le dernier lieu habité qu'il avait quitté. Il tourna donc bride aussitôt, vu qu'il n'avait pas une seconde à perdre , et l'instinct de son dromadaire le servit mieux que ses propres yeux dans cette recherche palpitante, où la moindre erreur devait le conduire à une mort inévitable.
A peine avait-il été seul, qu'une nuée de corbeaux était venue tournoyer sur sa tête et presque fondre déjà sur lui, comme sur une proie qui ne pouvait leur échapper. Ils ne l'abandonnèrent plus et l'escortèrent jusqu'au bout de leurs croassements sinistres. Ce qui l'épouvantait le plus, me disait-il, c'était la pensée qu'à la moindre faiblesse due à la fatigue, à la faim, au désespoir, ces affreux oiseaux lui dévoreraient les yeux, car c'est toujours par là qu'ils commencent. Cette horrible perspective doublait ses forces, soutenait son courage, et il eut le bonheur, son dromadaire aidant, de sortir sain et sauf de cette redoutable épreuve. Peu d'hommes, assurément, ont vu la mort d'aussi près, et quelle mort !
Je n'avais, grâce à Dieu, rien de semblable à craindre : l'honnête Hamed était incapable d'un si odieux abandon; et quant à nous perdre ensemble, la chose était impossible. Si je l'avais vu un moment incertain, ce n'était pas sur nous, car il connaissait parfaitement sa route, mais sur la direction qu'avait prise la caravane, dont rien encore n'annonçait le voisinage. Il était évident qu'elle avait dévié dans l'ombre, sans quoi nous l'eussions atteinte depuis longtemps. J'eus alors l'idée que, profitant de l'absence du guide pour satisfaire une rancune dont il nous faisait si peu mystère, le grand noir avait perdu volontairement la caravane, dans l'intention de se sauver pendant la nuit avec ses camarades et ses chameaux. J'avais là une mauvaise pensée, et de plus, j'en demande pardon au grand noir, c'était une supposition calomnieuse. Il avait bien, en effet, dévié de la ligne droite, mais à son insu et trompé par les ténèbres.
Dès que Hamed eut deviné la vérité, il imita l'exemple du voyageur égaré dont je viens de raconter l'aventure, je veux dire qu'il s'en rapporta à l'instinct de nos deux dromadaires, bien convaincu que leur flair les conduirait infailliblement sur la piste de leurs compagnons. La chose arriva comme il l'avait prévue. En moins d'une heure nous avions rejoint la caravane, qui , sans même se douter de son erreur, était campée sous
un bouquet de palmiers, et donnait déjà fort tranquillement.
A peine sauvé d'un danger, je tombai dans un antre. Le soi était creusé autour du camp de trous profonds que l'obscurité rendait in visibles, et dans l'un desquels je me laissai choir en gagnant ma tente. Je devais me tuer dans la chute ; j'en fus quitte pour un poignet luxé. La douleur fut vive aux premiers moments ; mais, après quelques jours d'engourdissement et de gène, la main froissée reprit de soi-même la liberté de ses mouvements.
Un fckih ou santon vint s'accroupir à côté de nous pendant le déjeuner, dont il prit naturellement sa part. Il portait une chemise bleue et un turban blanc. D'où sortait-il ï était-il comme nous en voyage, ou habitait-il quelque camp voisin f C'est ce qu'il me serait impossible de vous dire, attendu que nous ne lui demandâmes pas ses affaires.
Les fakihs sont les lettrés, les clercs du désert. Ce sont eux qui écrivent les versets du Koran que le» Bédouins portent pour amulettes «ux bras et au rame on le verra plus tard, les re. L'écrivain reçoit pour sa cent (les Bédouins n'en ont , de la farine ou du doura, et
JOURNAL DU DÉSERT. lit
autres provisions de première nécessité. Us vivent donc littéralement de leur plume. Ces saints personnages sont loin d'avoir le fanatisme brutal des marabouts mogrébins. Leurs habitudes sont douées, leurs mœurs pures, et ils jouissent d'une considération méritée. Fort peu sont assez riches pour posséder un Koran tout entier ; mais ils s'en procurent quelques feuillets qu'ils relisent sans cesse , et dont ils tirent les versets qui constituent leur gagne-pain.
Nous ne tirâmes pas grand'chose de notre convive , quoiqu'il témoignât un grand désir de nous être utile, voire agréable , nonobstant notre qualité d'infidèles. Nous lui fîmes quelques petite cadeaux, du tabac, du sucre, du biscuit, dont il se montra trèsreconnaissant, et en échange desquels le bonhomme nous eût de grand cœur copié le Koran d'un bout à l'autre. Les chameliers t de leur côté , y compris le grand noir, lui baisèrent respectueusement la main ; mais, comme tous étaient pourvus d'amulettes» il ne fit point affaire avec eux : son écritoire resta pendu* à son cou dans une complète oisiveté.
Ce pays s'appelle Ouéïdi et n'offre qu'un médiocre intérêt. Le plateau continue, coupé comme la veille, de distance en distance , par d'étroites zones d'arbres assez maigres et dont l'ombre claire n'était qu'un bien faible rempart contre un soleil toujours plus ardent. Le thermomètre, déjà si élevé les deux
jours précédents , avait encore monté et marquait 35 degrés au-dessus de zéro. Contre ma coutume, je marchais avec la caravane, ou du moins fort près d'elle, et Ton cheminait dans un profond silence,* car tout le monde avait chaud, tout le monde avait soif; hommes et bêtes étaient sur les dents :
L'équipage suait, soufflait, était rendu.
Qu'on juge avec quel plaisir on atteignit, au plus fort de la chaleur, une oasis, mais une oasis véritable et digne en tous points de ce nom un peu prodigué ! Ombragée de palmiers énormes et d'épais mimosas, elle était de plus enrichie d'un vaste puits, le Bir Gadamaïb , assiégé en ce moment par des trou-* peaux.
Bien que la caravane, qui partait toujours tard, ne s'arrêtât pas d'ordinaire pendant la journée, elle contrevint ici à ses habitudes, sans opposition de notre part , parce que chacun avait besoin de reprendre haleine, et que, ce puits passé, nous avions devant nous deux grandissimes journées de sable, sans eau et sans arbres. Il était bon par conséquent de prendre- ses précautions et de faire en outre ses provisions. Les chameaux burent tout leur soûl; les chameliers en firent autant, car , allant toujours à pied et nu-tète , ils contractent des soifs inextinguibles et engloutissent des quantités d'eau si pro*
digieuses, qu'ils auraient été parfaitement insensibles à la question par l'eau qu'on appliquait au moyen âge.
Tandis que ces choses se passaient au puits, je m'étais établi à l'écart sous un large mimosa , qui disparaissait à la lettre sous les innombrables tourterelles dont il était chargé. Ces filles du désert étaient si peu farouches, que ma présence n'en dérangea pas une seule ; elles venaient au contraire becqueter à côté de moi, et presque dans ma main, les miettes que je leur jetais.
Un malencontreux coup de fusil mit le désordre dans l'armée ailée, qui s'envola tout entière comme un véritable ouragan. Au bruit de l'explosion, deux enfants tout nus, de la taille du Petit-Poucet et aussi agiles que lui , s'élancèrent comme des chiens de chasse sous l'arbre abandonné, et y ramassèrent Dieu sait combien de victimes ; chaque plomb de la charge en avait tué deux plutôt qu'une. C'était l'incorrigible Gasparo, que les intérêts de sa cuisine combinés avec l'amour-propre de sa profession et le zèle de ses fonctions rendaient féroce. Je le gourmandai d'importance ; mais le mal était fait, et, malgré le silence qui succéda à la meurtrière détonation, bien peu de fugitives osèrent revenir sur l'arbre teint du sang de leurs sœurs assassinées. Pendant ce temps , les bergers du puits tarissaient les mamelles de leurs troupeaux pour nous offrir du
lait, et je pais dire, sans figure aucune , qu'il coulait par ruisseaux, ni plus ni moins que dans les pastorales antédiluviennes de l'âge d'or.
Cette halte fut délicieuse pour tout le monde; aussi la prolongea- t-on plus que de raison. Mais toutes choses ont une fin, surtout les bonnes; il fallut done partir et rentrer dans la zone torride. Bien rafraîchi , bien reposé et convenablement abreuvé, on y marcha vaillamment jusqu'au coucher du soleil, et l'on campa sans abri au seuil de ce désert sans bois, sans eau, dont là traversée devait nous coûter deux grandes journées.
Le 26.
Quand, le matin, selon ma coutume, je demandai à Hamed dans quel lieu nous nous trouvions, il me répondit : « El-Àtmour. » Or ce mot, comme je l'ai déjà dit, ne désigne pas un lieu particulier; c'est le nom général donné dans ces contrées à tous les déserts de sable sans exception. Les peuples de l'intérieur, Toiriks et autres, les appellent Khela, par opposition à Piafi, qui est le désert habitable. Nous entrions dans le désert de Taka proprement dit, mot qui, en langue abyssinienne, signifie terrible. Nous n'avions cependant pas encore atteint la région des sables ; nous étions campés sur un sol ferme, gercé de toutes parts par l'ardeur du soleil, sillonné
de larges fissures, de crevasses profondes, et creusé, en quelques endroits, d'excavations énormes dont les bords tombaient à pic. Une de ces latomies servait de parc ou d'étable S deux beaux moutons que les bergers de Gadamaib avaient consentie nous vendre un taiari les deux. Deux moutons pour cinq franes! à ce compte, la taxe de la viande serait fort douce au désert. Encore avions-nous donné libéralement plus qu'on ne nous avait demandé. Les pauvres bêtes étaient destinées aux besoins de la caravane, et furent, chacune à leur tour, immolées par Abdallah, qui, décidément, jouait auprès de nous le rôle de Ghalcas, égorgeant les victimes et vivant de leurs dépouilles.
À peine avions-nous fait un mille, que nous étions dans les sables pour n'en pas sortir de longtemps, et les chameaux en eurent bientôt jusqu'au-dessus du sabot; dans quelque direction qu'on tournât la vue et aussi loin qu'elle pouvait porter , ce n'était que sable partout. Le désert était couvert d'une vapeur blanchâtre, avantcoureur certain d'une journée brûlante, et ce pronostic inquiétant ne fut que trop vérifié.
Je me hâte de dire, ne voulant en aucune façon usurper l'intérêt du lecteur, que j'aime la chaleur, et j'ajoute qu'elle m'aime aussi : car, à l'exception de quelques moments de langueur où elle endort parfois mon esprit, lorsqu'elle est excessive, elle
exerce sur moi une salutaire influence < tous mes organes s'en trouvent à merveille et jouent plus facilement ; j'éprouve, en un mot, dans mon individu physique et moral, un bien-être inconnu. Gomment en serait-il autrement? la chaleur n'est-elle pas la vie? avoir froid, c'est commencer à mourir, et ce n'est pas pour rien qu'on dit froid comme un cadavre* Aussi, tout le monde supporte-t-il l'excès du chaud beaucoup mieux que l'excès contraire : témoin nos armées qui s'accommodaient de la haute température de l'Egypte, et succombèrent à l'hiver de Russie.
Prenant sur la caravane une avance considérable, je fis, sans m'arrêter et au grand trot de mon dromadaire, une première traite de quatre heures dans un sable épais et mouvant, sous un ciel d'airain noyé dans un soleil de feu. Je marchais en vain, j'avançais toujours, rien ne changeait autour de moi : c'était du sable, toujours du sable; j'aurais pu me croire, malgré la vitesse de ma monture, dans une immobilité complète. L'horizon, bas et plat, se déroulait à perte de vue, comme une mer inerte, sans que cette immense étendue offrit à mon regard un seul objet qu'il pût saisir.
Tout à coup, par un de ces mirages si communs au désert, surtout quand l'air est très-chaud et la lumière très-vive, je vis se dresser au loin un arbre gigantesque que j'aurais pu prendre pour un de
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ces monstrueux baobabs des latitudes équatoriales. Quelle fut ma surprise en approchant de ne plus trouver qu'un méchant petit acacia bien chétif, bien maigre, surtout bien bas, entièrement desséché par le soleil, et dont les épines seules donnaient un peu d'ombre ! Tout insuffisante qu'elle était, il fallut m'en contenter, et je fis là, pour reposer mon dromadaire encore plus que moi-même, mon étape du milieu du jour.
J'ai déjà dit que, pour me rendre indépendant de la caravane et afin d'avoir plus de liberté, je portais toujours avec moi quelques légères provisions sus-» pendues dans un sac de peau au pommeau de ma selle. J'étais en outre, quoique buvant peu au dér sert, muni d'une zimzimie, grosse bouteille de cuir à deux goulots, où l'eau se conserve assez fraîche; celle des puits n'étant pas toujours de bonne qualité, j'avais soin d'y jeter, pour en corriger la crudité, quelques gouttes à'araki, eau- devie de dattes distillée dans le pays, et dont les Turcs, bien différents en cela des Arabes, font un ignoble abus. J'étais donc en mesure, n'importe où je me trouvais, de me passer la fantaisie d'un lunch cénobitique. Ainsi fis-je sous mon acacia, en compagnie d'un petit oiseau babillard que je fus bien étonné de rencontrer en pareil lieu, et dont le joli ramage troublait seul l'inexorable silence de ces solitudes embrasées.
Il était une heure, et le thermomètre marquait à l'ombre, en ce moment, bien près de trentehuit degrés. Qu'on juge ce que ce devait être au soleil ! et cependant il soufflait alors un petit vent d'est, qui ne laissait pas de s'être tant soit peu rafraîchi en passant sur la mer Rouge. Cette température élevée demeura invariable tout le reste du jour.
Quand la caravane m'eut suffisamment devancé , je me remis en route et la suivis de loin, mon habitude étant de la laisser arriver toujours la première à la station du soir , afin de trouver, en la rejoignant, les chameaux déchargés et les tentes dressées. Depuis notre grande halte pastorale du jour précédent, nous n'avions fait aucune rencontre ; j'en fis une dans l'après-midi : c'était un petit troupeau conduit par un berger armé de sa lance, et accompagné de quelques indigènes à pied et à dromadaire. Chacun me salua, en passant, avec beaucoup de civilité , et l'on échangea de part et d'autre, je ne dirai pas quelques paroles , mais quelques sigues. Le berger, ayant compris que je lui demandais du lait , me montra pour toute réponse le pis desséché An ■"■ ""lèvres et de ses brebis, qui avaient bien s pauvrettes, et tiraient bien fort la langue'; 'offrit, en manière de compensation et de an, de l'eau fraîche enfermée dans une gazelle. Je lui rendis la politesse en lui
donnant quelques biscuits. Sur quoi, nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde*
Vers cinq heures * je traversai quelques buissons d'épines entièrement dépouillés de leurs feuilles, et qui tenaient leurs dards en arrêt comme pour me défendre le passage ; mais je les eus bientôt laissés derrière moi , et l'empire absolu du sable recommença, plus nu, plus stérile qu'auparavant. La vapeur blanche du matin reparut vers le soir, mais, rougie par les feux du couchant, elle inondait le désert comme une pluie d'or. Le soleil , dépouillé de ses rayons et d'un rouge mat , s'abtma dans les sables, dont la paisible et silencieuse immensité n'avait jamais mieux ressemblé à une mer calme et déserte. On campa sans plus d'abri que la veille, et la soirée fut aussi chaude que la journée. Le vent même était tombé tout à fait; pas un souffle n'agitait l'air ni ne le rafraîchissait , et, du côté du sud, l'horizon fut illuminé , déchiré toute la nuit par des éclairs blancs.
Le 26.
Le désert était , comme la veille , couvert d'une vapeur blanche , pareille à celle qui s'élève des marais; ainsi l'extrême sécheresse et l'extrême humidité produisent un effet semblable» Instruit par l'expérience , je devais donc , à la vue de ce nouveau
précurseur caniculaire, m'attendre à une journée t or ride. Soit fatigue, soit caprice, mon dromadaire s'était refusé à manger avec les autres le doura qu'on leur avait servi pour leur déjeuner, à défaut de toute autre pâture. Ne voulant point le faire partir à jeun, vu que la traite devait être longue , j'attendis que l'appétit lui vînt, d'où il résulta que la caravane partit longtemps avant moi.
Resté seul avec Hamed au lieu même où nous avions campé , j'observai , j'admirai avec quel soin minutieux les Bédouins avaient nettoyé la place. Au désert on ne laisse rien perdre, car tout sert ou peut servir : un bout de flcelle,un clou, se recueil-* lent religieusement. Un fait non moins remarquable et fort agréable, je vous assure, c'est la propreté du sable : rien de ce qu'il touche n'est souillé par lui ; il est si fin qu'il coule comme l'eau, sans rester dans la barbe ni sur la peau ; on s'en sert même , l'eau manquant , pour laver la vaisselle , et le Prophète autorise les croyants du désert à l'employer pour leurs ablutions quotidiennes.
Enfin, mon dromadaire s'étant décidé à manger, je partis à mon tour. Un temps, je ne dirai pas de galop , attendu que les chameaux ne galopent jamais , mais d'un trot presque aussi rapide , m'eut fait en peu d'instants rejoindre, puis devancer lst caravane, et me voilà de nouveau seul dans la solitude. La désirant complète, afin de m'appartenir
tout entier, j'avais, en passant, laissé le guide à l'Anglais , et , livré à moi-même , je pris sur tout le monde une forte avance.
Cette matinée fut la répétition de la précédente , à cela près que la traite fut double, que je ne trouvai pas sur mon chemin le plus petit acacia , et ne fis d'autre rencontre que celle d'un chameau mort, en proie à la voracité des corbeaux» Ils s'envolèrent à mon approche, en exhalant leur mauvaise humeur par des croassements furieux et menaçants, puis revinrent tournoyer autour de ma tête avec une rare impudence. Leurs cris et leur vue me rappelèrent tout naturellement le voyageur perdu dont j'ai raconté plus haut l'aventure ; mais j'étais , grâce à Dieu , à l'abri du danger dont la perspective l'avait si fort épouvanté ; ma cravache eût au besoin suffi pour défendre mes yeux contre l'attaque de ces sinistres forbans de l'air.
Ils ont, comme les vautours, les milans, comme tous les oiseaux du désert, la vue très-perçante : découvrant les camps et les voyageurs à des distances énormes, ils ne manquent jamais, qu'on les aperçoive ou non, de venir planer aux environs dans l'espoir d'attraper quelque butin. Les Bédouins, qui remarquent tout et dont les yeux sont presque aussi bons que ceux des oiseaux de proie , reconnaissent eux-mêmes à ce signe la présence des caravanes , et les ont bien vite rejointes ou évitées ,
iti JOURNAL DU DÉSERT.
suivant qu'ils sont intéressés à le faire a titre d'amis ou d'ennemis.
Tous les voyageurs ont ou prétendent avoir vu au désert le mirage de l'eau. J'avoue, quant à moi, que j'ai été moins heureux; peut-être suia-je seulement plus sincère. Ce jour4à, cependant, j'aperçus quelque chose qui pouvait ressembler à ce phénomène. Je croyais voir devant moi une espèce de flaque d'eau stagnante et marécageuse, qui, avec un peu de bonne volonté, aurait pu faire illusion. Mais je ne m'y trompai pas un seul instant, et ma mouture ne s'y laissa pas plus prendre que moi. On affirme que les chameaux sont 'souvent dupes de ce leurre étrange ; je n'en crois rien : c'est l'odorat bien plus que la vue qui leur annonce, souvent de trèsloin , la présence de l'eau , et il n'est venu à ma connaissance aucun fait bien avéré d'où l'on puisse raisonnablement conclure qu'aucun animal de cette espèce ait jamais commis à cet égard la moindre erreur.
Le vent d'est, qui régnait la veille, ne s'était point
levé; la température n'en était que plus ardente : le
thermomètre avait encore monté d'un degré; il en
marquait 39 au-dessus de zéro. Le pommeau de
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■ la main sans être obligé de la retirer s deux branches de mes lunettes bleues les tempes comme si l'acier en eût été
chauffé au feu* Elles étaient cependant abritées du soleil par le keffieh qui m'enveloppait la tête. Malgré ce double ou triple rempart , et par le seul contact de l'air , rendu encore plus ardent par la réfraction d'un sable incandescent , mon visage lui-même faisait peau neuve. Le dessus de mes mains était déjà aussi noir que celles des Bédouins.
Je me serais fait conscience de presser le pas de mon dromadaire, qui souffrait de la chaleur bien plus que moi. Il allait au petit trot, sorte d'amble fort doux, et qui permet de boire en marchant sans répandre une goutte d'eau. Cette marche, égale et monotone , dura six heures entières sans halte et sans répit* Le désert d'ailleurs conservait son aspect ; rien ne changeait autour de moi : même nappe de sable à l'infini ; même horizon bas de tous les côtés ; même absence de tout objet saillant , de tout point saisissable, de tout bruit, de toute végétation , de toute vie.
On ne saurait se figurer, à moins de l'avoir soimême éprouvé , à quel point un mouvement régulier et continu au milieu du vide prédispose à la rêverie et favorise la méditation. Les yeux, n'étant sollicités par rien d'extérieur, n'apportent à l'esprit aucune distraction : rien, par conséquent, ne vient le détourner de son action propre. Une fois achevai sur une idée, il la presse tout à son aise, la creuse, s'acharne à elle pour ainsi dire , la poursuit dans
ses dernières conséquepces, ne l'abandonne enfin qu'après l'avoir épuisée, en avoir exprimé toute la quintessence , et les heures succèdent aux heures sans ennui, sans fatigue, avec une rapidité dont on est soi-même étonné.
C'est pour cette raison que les habitants du désert sont généralement sérieux et méditatifs. Vivant en eux-mêmes plus que dans le monde extérieur, et repliés dans leur for intime, ils réfléchissent, pour * ainsi dire, malgré eux, et leur intelligence gagne à cette existence en dedans, plus subjective qu'objective , pour employer le langage de la philosophie allemande. Cette concentration habituelle semblerait devoir nuire à l'observation ; il n'en est rien cependant : par une contradiction apparente , cette faculté est chez eux très-exercée, très-fine et trèssûre. L'appliquant à un objet circonscrit et déterminé, ils la portent à un degré de clairvoyance ignoré ailleurs, et connaissent à fond leur désert, jusqu'en ses rides et verrues, comme dit Montaigne en parlant de la campagne de Rome. A quoi il faut ajouter, pour compléter cette esquisse de leur caractère intellectuel, le sentiment de leurs forces, une énergie, une fierté, une indépendance enfin qui ne se rencontrent au même degré que chez l'habitant des montagnes.
Or donc, ainsi que je l'ai dit plus haut, cette rude traite dura de six à sept heures , pendant lesquelles
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je ne m'arrêtai pas un instant. J'atteignis enfin la lisière des sables , et la végétation , si longtemps interrompue , reparut brusquement sous la forme de buissons épineux, d'abord maigres et clair- semés, puis plus épais et plus robustes. J'étais au puits de Bou, ou plus correctement Abou-Séïna. L'Atmour était franchi.
La caravane arriva à son tour. Une halte lui était assurément bien due ; on la fit longue et l'on s'en trouva bien. De nombreux troupeaux se pressaient aux abords du puits, et j'y vis plus de vaches réunies que je n'en avais encore vu nulle part. Il y en avait de toutes couleurs, de noires, de blanches, de rouges , et toutes étaient fort petites, comparées à celles de nos climats.
Les troupeaux ni les chameaux ne pouvant aller boire au fond du puits, on creuse autour de grandes auges que les bergers remplissent à force de bras , et ce procédé est en usage de temps immémorial ; la Bible en fait déjà mention, et Moïse entra dans la famille de Jéthro pour avoir épargné à ses filles ce pénible office. Le site est dépourvu d'arbres, mais les épines y sont si hautes et si touffues, qu'elles donnent 'une ombre suffisante aux hommes et même aux animaux. Pourtant cette étape, quoique achetée chèrement, fut loin d'être aussi agréable que celle de Gadamaïb. Les bergers s'y montrèrent beaucoup moins hospitaliers, et nous n'obtînmes
d'eux un peu de lait qu'avec difficulté. Peut-être dûmes-nous ce peu d'empressement de leur part à la présence d'un soldat turc en voyage qui , suivant l'usage de ses pareils, venait de s'en faire donner à la pointe de l'épée.
Un Arabe, qu'à son costume propre et cossu on reconnaissait pour un gentleman à son aise, était là qui cherchait à vendre sa jument. Au désert, le cheval et le cavalier sont unis si étroitement qu'ils ne font qu'un ; il faut donc, pour les séparer, des circonstances bien impérieuses : ou le cavalier en était à son dernier para, ce qui ne paraissait pas être ; ou, ce qui était plus probable , le cheval avait quelque vice incorrigible, qui obligeait absolument son maître à s'en défaire. Ne trouvant pas d'acheteur parmi ses compatriotes, l'Arabe me proposa sa marchandise, preuve non équivoque qu'elle était avariée ; car, pour qu'un vrai croyant consente à vendre à un chrétien sa jument , son sabre ou son esclave, il faut qu'ils soient tout à fait hors d'usage , et qu'il ait renoncé à tout espoir de s'en débarrasser* autrement. Je déclinai donc la proposition par les motifs ci-dessus énoncés.
Sur quoi notre homme me répondit, en philosophe intéressé dans la question , qu'à la vérité Mahomet était le prophète de Dieu, mais que Jésus, lui aussi, était un grand prophète ; qu'un chrétien n'était pas un juif; que sa jument serait heureuse
de m'appartenir ; qu'il ne s'en privait pas sans regret, et que je pouvais l'acquérir en toute sécurité, en sanidad , comme disent les Espagnols. C'est ce dont je me donnai bien garde, en dépit ou peut-être à cause des protestations du maquignon, qui dut aller chercher pratique ailleurs.
Il était déjà tard , et nous n'allâmes pas camper bien loin de là. Le puits d'Àbou-Séïna est suivi de beaucoup d'autres qui tous étaient comme lui assiégés par les troupeaux, et où les bergers puisaient de l'eau dans des peaux de chèvre en s'aceompagnant, pour se donner des bras, d'une cantilène monotone. Ils avaient du cœur à l'ouvrage, et je suis forcé d'avouer, quoi qu'il en coûte à mon amour-propre européen, qu'ils ne nous honorèrent pas de la plus légère attention. Ce dédain de leur part ne doit pas m'empêcher de reconnaître que c'étaient des hommes superbes : leur épaisse chevelure était crépue sans être laineuse; leur peau fine et luisante avait la couleur du vieil acajou, et ils étaient absolument nus, sans même le pagne de toile que la décence oblige à porter dans les lieux habités.
Les épines cessent avec les puits, et au désert de sable succède un désert herbeux, une véritable prairie couverte à perte de vue de grosses touffes aromatiques desséchées par le soleil et qui chargent l'atmosphère de senteurs pénétrantes. Je suppose que c'est une espèce de thym. On passa la nuit dans
cet air embaumé. Ou était d'ailleurs en pays habité. Plusieurs établissements d'Adendoas, attirés par le voisinage des puits, étaient fixés aux environs. On en voyait briller les feus ; on entendait l'aboiement des chiens, le meuglement des vaches mêlé au bêlement des brebis, les cris des hommes et même des enfants. Nous ne reçûmes toutefois aucune visite; personne ne nous apporta ni lait ni mouton. Il est vrai que nous n'en avions pas besoin : nous avions fini par nous procurer au puits d'Ahou-Séïna , nonobstant l'inhospitalité des pasteurs, tout le lait nécessaire , et l'un des deux moutons de Gadamalb était encore sur pied. Il nous arriva même un renfort de vivres inespéré : un de nos domestiques, ayant aperçu du gibier, s'était mis en chasse un peu avant le coucher du soleil, et nous revint après, écrasé sous un capricorne tué par lui d'un coup de carabine. Cet animal quasi fabuleux, dont j'ai eu l'occasion de parler ailleurs , a la tête chargée d'un bois noueux, énorme, hors de toute proportion avec sa taille qui n'excède pas celle du chevreuil, et sa chair est fort savoureuse, surtout quand il se nourrit, comme ici, d'herbes odoriférantes.
Tante; des éclairs de chaleur i. Ne pouvant tenir sous ma le matelas qui me servait de ; à coucher à la belle étoile, île hurlement retentit à mon
oreille, presque dans mon oreille, et me fit tressaillir malgré moi : c'était une hyène de la plus grande espèce qui avait poussé l'audace jusqu'à pénétrer dans le camp. Nos cris la chassèrent, mais elle ne fuit pas loin.: alléchée par l'appât du capricorne mort et du mouton vivant qui nous valaient sa visite et qu'elle convoitait violemment, elle s'alla tapir à quelque distance derrière un buisson , et, au lieu de dissimuler sa présence en se taisant prudemment , elle la révélait stupidement par des hurlements redoublés. Bien que l'hyène ne soit pas fort redoutable en ce qu'elle n'attaque presque jamais les hommes, son rugissement est le plus effrayant de tous les cris du désert.
Le pauvre mouton , sentant bien que c'était à lui qu'en voulait l'horrible bête, tremblait de tous ses membres; le valet turc, dont nous avions déjà expérimenté la couardise , tremblait plus fort que lui , tandis que les chameliers, accoutumés à de semblables visites, ne s'en inquiétaient pas le moins du monde, et dormaient du sommeil paisible des bienheureux. Toujours cuisinier avant d'être homme, Gasparo ne pensait qu'au mouton, qui était sa proie, sa chose , et principalement au capricorne, sur lequel il fondait les plus grandes espérances culinaires. Quant au chasseur, dont la carabine avait été ce soir-là si heureuse, il se disposait à tirer sur l'ennemi; mais je m'y opposai : il pouvait le man-
t;tO JOURNAL DU DESERT.
quer dans les ténèbres, ou seulement le blesser, ce qui étail plus grave, car dans ce cas l'hyène revient sur le chasseur avec furie, et devient alors tout à fait redoutable.
Cet animal est Tort méchant :
.Quand on l'attaque, il se défend.
On se contenta donc de faire bonne garde et d'allumer du feu, précaution qui tient à distance les hétes féroces ;' mais je dus renoncer au projet que l'avais eu de dormir en plein air : l'hyène pouvait revenir, ou quelque autre à sa place, et, me croyant mort en me voyant endormi, essayer sur moi sa dent carnassière. Un tel réveil n'avait rien de séduisant, et je dus me résigner à rentrer sous ma tente. Toutefois la nuit se passa sans autre événement.
Je fus réveillé à l'aube par le chant du coq. — Du coq?... m'alles-vous demander. Vous aviez donc des coqs au désert? — Oui, lecteur, c'est comme vous le dites : nous avions des coqs, et de plus des poules,
— 1 pt er jgg p OU ] e t Si t ou ie une basse-cour qui
; à chameau dans des cages d'osier.
rions même emporté du Caire trois dindes aux grandes circonstances. L'une avait été
immolée à Djeddah, $n l'honneur du cllérif Hamed, le jour où il nous avait fait l'honneur de dtner avec nous. Un sort pareil attendait la seconde à Khartoum, pour un autre dîner de cérémonie, La troisième eut la chance inespérée d'échapper aux coups de Gasparo et de rentrer saine et sauve au Caire , après un voyage de sept mois. Que n'aura -t-elle pas raconté aux dindes et difidons restés dans sa ville natale ! Le voyage avait aigri son humeur; elle était devenue fort méchante, et de plus fort laide, ayant perdu presque toutes ses plumes. Mais enfin , plus heureuse que ses deux compagnes , et si longtemps menacée du couteau , elle avait échappé à la mort ; elle vivait : tant il est vrai que les dindes ont une destinée aussi bien que les hommes !
C'est ainsi, lecteur, que nous entendions tous les jours, en plein désert, le chant des coqs, le gloussement des poules et le poitrinement effaré des dindons. Puisque nous voici tombés dans ces détails domestiques, qu'il me soit permis de les compléter, ne fût-ce que pour l'instruction des voyageurs qui viendront après nous. Nous avions emporté du Caire, outre une caisse de bougies, toute espèce de provisions ; biscuits, farine, thé, café, sucre, riz, des légumes secs, notamment des bamias, des macaronis et autres pâtes pour la soupe, des condiments de toute nature, un fromage de Gruyère, des jambons anglais, arrivés en droite ligne de TYorkshire, et
que nous mangions à la barbe des Bédouins, sans
qu'ils en parussent le moins du inonde scandalisés.
Nous avions pu à Djeddah renouveler noire provision de riz , de sucre , de moka, et y joindre des dattes de Médine, des pastèques de l'Ouadi-Fatma, et des pommes de terre de l'Inde d'une qualité supérieure. Quant aux vivres frais , on a vu qu'indépendamment de la chasse, nous trouvions souvent des moutons, plus souvent encore du lait. Ce breuvage pastoral est trës-salubre au désert, et je lui dois en grande partie la parfaite santé dont j'ai joui pendant tout le voyage. Une boisson de mon invention que je recommande également , c'est du thé froid mis en bouteilles. Plus tard, en approchant du Nil, on trouvait du pain, des œufs, des pigeons, et parfois des poulets, pour alimenter notre bassecour ambulante.
Il faut ajouter à tout cela cinquante bouteilles de vin de Marsalla, fort en usage au Caire, lesquelles, augmentées des douze bouteilles de bordeaux dont les officiers du Caïman m'avaient fait présent à Djeddah, et sagement ménagées, durèrent jusqu'à
ïhnrtnnm.
heureux pour le biscuit, parce t pas d'autre pain , et que nous chameliers. Quand nous vîmes nous y suppléâmes, pour l'allés de farine cuiles à la mode
arabe, sur des pierres chauffées, usage immémorial qu'on retrouve le môme exactement dans la Bible. Quand le prophète Élie, pendant sa fuite au désert, se réveilla mourant de faim après l'apparition de l'ange 4 U Seigneur, il trouva à son chevet, outre une cruche d'eau, ce même pain que font encore aujourd'hui les Bédouins. Les mots hébreux, huggath retsâphim, ne laissent à cet égard aucun doute : ils signifient littéralement uu gâteau cuit aux pierres chauffées du foyer 1 .
Je m'étais couché aux rugissements des hyènes ; je me levai au frôlement soyeux des oiseaux qui rasaient ma tente en passant. Je ne sais quelle, mouche avait piqué la caravane ; l'esprit de vertige semblait l'avoir saisie : il y régnait la plus grande confusion , et tout y était sens dessus dessous. Les malles et les caisses étaient jetées pôle-môle les unes sur les autres; hommes et chameaux rivalisaient de désordre et d'insubordination. Le grand noir luimôme se donnait beaucoup de mouvement pour n'arrivera rien, et faisait, comme on dit, plus de bruit que de besogne. Aussi le chargement alla-t-il tout de travers; il dura des siècles, et le soleil était déjà très-haut quand on partit. On partait d'ailleurs toujours trop tard ; on ne se mit pas une seule fois en route avant neuf heures. Il en était dix ce jour-là.