‹ Cinquante jours au désertChapitre 6 sur 9 · Rois, I, chap. xix, v · texte numérisé non relu

Rois, I, chap. xix, v

Les robustes herbes de la prairie, échauffées par le soleil exhalaient un arôme encore plus pénétrant que pendant la nuit ; la poussière, odorante et visible à l'œil, répandue sur la plaine, s'élevaitau ciel comme la fumée d'un encensoir immense ; cette vapeur fragrante enivrait les sens ; pareil en cela aux divinités d'Homère, on marchait littéralement dans urf nuage de parfums. Mais bientôt, héla?! on marcha dans un nuage de sable ; car c'est le sable qui succède à cette prairie embaumée, comme il la précède, et le vent le soulevait par tourbillons dans l'espace. La transition fut si brusque que le contraste m'en parut plus dur.

Depuis notre départ de Souakin , nous avions deviné sans les voir plusieurs camps d'Arabes, mais nous n'avions rencontré aucun village proprement dit. Enfin en voici un devant nous. Il a nom Filih , et, planté au beau milieu des sables, sans apparence de verdure à l'intérieur ni à l'entour, il est habité par des Àdendoas sédentaires , adonnés à l'entretien des troupeaux. Les huttes, carrées et basses comme celles de Souakin , sont comme elles en nattes de palmier et entourées d'un enclos hérissé d'épines sèches. Quelques-unes sont construites en pain de sucre, forme particulière au Soudan, où on les appelle tokkolis ou toulhouls. Elles ont une porte, mais pas de fenêtres, et la fumée, lorsqu'on y fait du feu, s'échappe par où elle peut. Des ruisseaux de sable

séparent les uns des autres ces misérables réduits , absolument semblables aux kraals des Hottentots.

En pénétrant dans ce village aride , je le trouvai aussi muet, aussi désert que le désert lui-même. Pa$ une voix ne sortait des cabanes ; pas un bruit ne frappait mon oreille. Je n'aperçus pas une femme , pas un enfant; çà et là seulement apparaissaient quelques hommes, taillés tous exactement sur le patron de leurs voisins d'Abou-Séïna et nus comme eux , sauf qu'ils étaient ceints d'un pagne fort sale. Us se montrèrent tout aussi peu hospitaliers : aucun ne m'adressa la parole ; aucun ne me salua. Il y avait dans leurs yeux plus d'indifférence que de curiosité, et, s'ils n'étaient pas précisément hostiles, ils étaient loin de paraître bienveillants.

Le vieux kabir Hamed n'était pas dans son assiette ordinaire ; il semblait inquiet, agité ; quelque chose évidemment le préoccupait fortement. D'abord il avait obligé la caravatie à tourner le village, sans permettre à qui que ce soit d'y pénétrer, et je n'y étais entré moi-même que malgré lui. Une fois dedans, il n'adressa, lui non plus, la parole à qui que ce soit ; il ne saluait, ne regardait personne, et passait droit son chemin, en jne faisant signe d'imiter son exemple. Avais-je l'air de vouloir m'arrêter quelque part , il piquait du bout de sa lance mon dromadaire , et m'eût crié, s'il l'avait connu, le mot fatal de Bossuet : « Marche, marche, marché! » S'il ne parlait pas, il

agissait, et, malgré que j'en eusse, il fallait marcher.

Il ne m'accorda quelques instants de repos qu'à an puits situé hors du village et où je trouvai du Jail, mais fort peu d'ombre. Encore abrégea-t-il l'étape autant qu'il le put, et il ne respira librement que lorsque nous eûmes laissé bien loin derrière nous ce village suspect. Mais pourquoi était-il suspect , et quel motif le prudent kabir avait-il pour m'en faire sortir si 'vite ? Voilà ce qu'il ne me dit point; il me fut impossible' d'obtenir le plus léger renseignement à cet égard. Je dus me contenter de réponses évasives suivies d'un silence obstiné. Adressez-vous donc à lui, cher lecteur, si vous êtes curieux d'en savoir là-dessus davantage.

Jamais il n'avait fait si chaud : le thermomètre marquaitde39à40degrés;leventsoufflaitdusud,un véritable simoun, et le sable était brûlant au point de cuire un œuf en quelques minutes. Je n'ai pas besoin d'ajouter, pour éviter une redite inutile , que le pays était entièrement nu , sauf un arbre isolé dans le vide, comme nous en avons rencontré déjà plu- " : — - -' J — ' ii claire qu'elle soit, l'ombre n'en :re au voyageur.

scène change : on entre dans une iu macchia, comme on dit en Corse é pâturage et moitié bois. Ce sont

d'abord des arbustes d'un vert foncé, de plus en plus tAiffus, puis une. prodigieuse abondance d'asclépiades ou ochars, cette belle plante à feuilles grasses dont j'avais eu déjà l'occasion , soit en Afrique , soit précédemment en Arabie, d'admirer la fleur veloutée, blanche et violette, laquelle ressemble un peu, quant à la forme , à celle du cobœa. Cette plante s'élève ici à la hauteur de huit ou dix pieds, quelquefois davantage, et donne après la floraison une sorte d'ouate argentée, très-soyeuse et très-fine, qu'on pourrait peut-être filer, et qui ne sert qu'à bourrer les coussins. Après les arbrisseaux viennent les arbres, des pins chevelus dont les longues tresses d'un vert pâle descendent jusqu'à terre et flottent avec grâce au moindre souffle. C'est le tour ensuite des mimosas, qui prennent bientôt de si grandes proportions et se rapprochent tellement les uns des autres, que l'on fi nit par marcher sous l'ombre épaisse d'une véritable forêt, fraîcheur bien précieuse après une chaleur si rude. On devine quelle soirée charmante je passai sous ces beaux ombrages.

L'autruche s'y promène volontiers. Cet oiseau bizarre , attaché au sol malgré ses ailes , est trèsfarouche, ne se laisse point approcher, et si ses ailes ne lui servent pas à voler, elles rendent sa course beaucoup plus rapide. Les meilleurs chevaux du désert ont peine à l'atteindre. J'en devais plus tard rencontrer beaucoup. Ici je n'en aperçus qu'une

seule ; encore ne fit-elle que paraître et disparaître à travers les arbres.

On arriva après le coucher du soleil à Milkenab , capitale des Adendoas et leur principal marché. Nous ne fîmes que côtoyer la ville pour venir camper à cent pas des premières maisons» je veux dire cabanes , dans une plaine de sable ouverte sur la campagne. De là on entendait distinctement tous les bruits de l'intérieur, mais on ne voyait personne et Ton ne découvrait aucune lumière* L'obscurité la plus profonde régnait partout. Il y avait bien des jours que nous étions sur le territoire égyptien ; il doit commencer au mont Àtabay^t, qui, à ce que je crois, le sépare de ce côté-là du pachalik de Souakin. La grande famille des Adendoas relève donc tout entière du Caire , et Abbas-Pacha les pressurait de son mieux.

Il y avait en ce moment dans la ville une compagnie de soldats irréguliers, sous les ordres d'un kachef, envoyé là pour lever le tribut que les modernes Troglodytes doivent ou sont censés devoir aux modernes Pharaons, et qu'ils payent en nature à défaut d'argent, c'est-à-dire en blé, en doura, en esclaves des deux sexes ; les hommes sont enrôlés dans l'armée nubienne qui occupe le Soudan ; les femmes sont vendues au marché par les agents du gouvernement et pour son compte.

Nous fîmes à notre arrivée une visite à cet officier,

établi, comme le reste des habitants, sous une tente en nattes environnée d'un clos , et meublée de plusieurs angarebs en guise de divans. Ce Turc, quoique Turc, se montra poli. Après la pipe et le café , il fit servir le sorbet , et j'obtins de lui quelques renseignements sur le pays. J'appris, entre autres particularités locales, que les léopards sont nombreux aux environs et font la chasse aux troupeaux jusqu'au seuil des habitations. Les girafes y sont moins communes ; mais on en rencontre assez souvent dans les lieux écartés , et , peu de jours auparavant , on avait tué , près d'un puits voisin de la ville , trois jeunes éléphants.

Le kachef ne manqua pas d'ajouter, en vrai Turc qu'il était , que tous les Arabes étaient de fieffés larrons, et que nos bagages couraient grand péril s'ils n'étaient gardés pendant la nuit. Là-dessus il donna l'ordre à six hommes de sa compagnie d'aller monter la garde autour de notre camp , ingénieux moyen de nous soutirer poliment un bakchich, qui sans nul doute passa des mains des soldats dans celles du capitaine.

Le 28.

Quelle ne fut pas ma surprise d'entendre au point du jour chanter nos chameliers, y compris le grand noir qui, tout en chantant, marquait la mesure avec sa lance, comme un chef d'orchestre la marque avec

son archet! C'était la première fois que pareille chose arrivait. J'avais toujours, jusque-là, remarqué leur silence au bivouac et pendant la marche. Qu'est-ce donc qui avait pu changer ainsi tout à coup leurs habitudes? Était-ce le plaisir, assez médiocre chez les Bédouins , de se trouver dans une ville , ou si, touchant au terme du voyage, ils se réjouissaient de retourner bientôt dans leur tribu ? Quoi qu'il en soit, ils chantaient en chœur une sorte de chant du départ dont la modulation était des' plus simples : ce n'était, à proprement parler, qu'une seule phrase, mais cette phrase ne manquait pas d'une certaine mélodie, et les chanteurs la répétaient sans interruption, toujours la même, sans en varier jamais l'accent.

Quanta moi, j'allai dès le grand matin visiter la ville ou, pour mieux dire, le village qu'on honore de ce nom, et j'y allai seul, sans autre arme que la cravache en peau d'hippopotame qui me servait à conduire mon chameau. A l'exception d'un magasin à blé en maçonnerie, construit par un négociant grec nommé Cozzika dont je devais plus tard faire la connaissance, je ne trouvai dans Mitkenab que la répétition en plus grand de Filih : mêmes enclos garnis d'épines , mêmes cabanes en nattes , même population , je pourrais dire même dépopulation , puisque je n'y rencontrai ,' comme à Filih , ni enfants ni femmes; et quant aux hommes , ils étaient

rassemblés en groupe devant la tente du kachef ; encore étaient-ils peu nombreux.

Leur humeur semblait d'ailleurs moins inhospitalière que celle de leurs voisins ; ils avaient l'air d'assez bonne composition et laissaient naïvement éclater leur curiosité , leur étonnement ; quelquesuns môme me montraient , en manière de sourire , leurs dents blanches et pointues. Ils portaient tous la toba; celle de quelques-uns, fraîchement lavée, était d'un beau blanc et faisait paraître leur peau 4 plus noire. Ceux-ci la drapaient en écharpe ; ceuxlà la roulaient en ceinture ; d'autres s'en enveloppaient tout entiers. La plupart des hommes que j'avais rencontrés jusqu'alors avaient des traits réguliers et souvent fort beaux. Cette règle générale souffrait ici beaucoup d'exceptions : plusieurs étaient très-laids , avec des nez épatés , des pommettes osseuses , des lèvres épaisses , des bouches bestiales ; au demeurant , les meilleurs fils du monde.

De retour au camp, j'y trouvai bon nombre de curieux accroupis alentour. A les juger sur la mine, ils paraissaient inofîensifs, et, n'en déplaise au kachef, pas du tout voleurs. Je persiste à croire que nos bagages ne couraient aucun danger au milieu d'eux et que notre garde nocturne était superflue. Le kachef, du reste, ne nous rendit pas notr^ visite, ce que poliment et même rigoureusement il aurait dû faire. Un simple kachef, c'est-à-dire un capi-

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taine, pouvait bien se déranger pour nous. A sa place vint un jeune médecin militaire, élève, à ce qu'il affirmait, de Glot-Bey, et qui prétendait parler couramment le français , l'italien , que sais-je encore? Il n'entendait, pas un mot de ces deux langues , et je m'aperçus bien vite que j'avais affaire à un ignare impudent. Je ne lui en fis pas moins ser~ Vir le café ; mais je supprimai la pipe, honneur dont il n'était pas digne.

Le chargement tratna tout autant que la veille , mais je patientai davantage , ne doutant pas qu'on n'arrivât le soir à Kassala. j'aurais dû cependant faire plus qu'en douter, attendu que c'était un renseignement du susdit esculape et du kachef , un Turc et un Égyptien ; qu'attendre d'une pareille source ? Hamed restait dans le vague et ne disait ni oui ni non. Depuis le matin il n'était plus le même : soit que la fatigue du voyage altérât son humeur, soit que le grand noir eût fini par l'influencer et par lui inoculer sa rancune , soit enfin qu'un événement quelconque dont je n'avais point eu connaissance lui fût arrivé à Mitkenab et eût changé ses dispositions à notre égard , il se relâcha tout d'un coup de ses devoirs, se montra beaucoup moins actif et plus du tout obligeant. Enfin l'on partit.

Un vent violent soulevait dans l'air des tourbillons de sable; mais il s'apaisa, grâce à Dieu; la journée fut calme et moins chaude que la précé-

dente. Les arbres et les arbrisseaux continuent et revêtent le désert d'une riche verdure. Les pins chevelus sont surtout très-répandus. Après quelques milles faits à l'ombre et sans même s'en apercevoir, on rencontre un village dont il me fut impossible de savoir le nom , même de Hamed qui avait pris les •devants et qui , plus tard , prétendit l'ignoref . J'eus beaucoup de peine à me faire indiquer la demeure du cheik el-Beled, à qui je comptais le demander , et quand je l'eus enfin découverte, je la trouvai vide. Ce village n'offrait d'ailleurs aucun intérêt. Peu après vient un puits qui , chose rare ! était abandonné , du moins pour le moment.

A partir de là', le désert de Taka perd son caractère de désolation , même de solitude, et se transforme en une campagne presque riante et trèsfréquentée. On rencontre à chaque pas des gem qui vont et viennent dans toutes les directions; de nombreux troupeaux de moutons et de vaches, dont quelques-uns sont fort beaux, couvrent les pâturages. Les arbres se multiplient au point de former en quelques endroits des bois épais ; puis on traverse de vastes plantations de maïs ou doura, dont les feuilles bruyantes s'élèvent si haut que les chameaux y disparaissaient tout entiers. Des sièges aériens soutenus par de longues perches sont placés au milieu des champs, et c'est de là qu'à défaut de gardes champêtres, les propriétaires gardent eux-

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mêmes leur bien. A cette preuve non équivoque de la confiance qui règne parmi les hommes , on pourrait se croire en Eyrope. Toute cette contrée semble riche ; elle l'est du moins comparativement , et ressemble d'une manière frappante à certaines parties de la Hongrie méridionale, vers la frontière Croate, aux environs de Kanisa.

Séduit par un joli bois d'acacias, je ne pus résister à la tentation d'y prendre quelque repos au milieu du jour, et, suivant mon habitude, j'y fis une véritable débauche de lait , grâce à un troupeau voisin dont le berger me- fit les honneurs avec autant de désintéressement que de prodigalité. Les arbres étaient chargés de myriades de palombes qui roucoulaient à l'envi sur ma tête, et, non moins nombreuses, les poules de Pharaon remplissaient les fourrés : d'abord effarouchées par ma présence , elles s'apprivoisaient bien vite , au point de venir en gloussant manger presque dans ma main. Le terrible Gasparo n'était pas là, Dieu merci ! pour troubler à coups de fusil leur confiante sécurité. Les choses devaient se passer ainsi aux premiers jours du monde.

Cependant le pays change encore de physionomie : aux terres boisées, plantées et fréquentées succède une plaine inculte , découverte et entièrement solitaire. C'est là qu'on passa la nuit; car l'espoir d'aller coucher à Kassala s'était depuis longtemps évanoui, sans compter que, volontairement ou non , Hamed

nous avait perdus dans les champs de doura dont j'ai parlé plus haut. Nous avions été reçus au seuil de cette triste lande par un immense troupeau de gazelles que notre arrivée n'intimida pas trop : à notre approche, elles se retirèrent en bon ordre, plutôt »qu' elles ne s'enfuirent. A cette vue, le Nemrod de la caravane saisit sa carabine et se mit en chasse à l'instant ; c'était de sa part une grande présomption, vu qu'il était à pied et qu'on ne chasse la gazelle, que sur les chevaux les plus rapides. Aussi revint-il sans en avoir tiré une seule ; il rapporta en revanche une antilope qui avait eu la maladresse de se laisser surprendre.

A peine les premières ombres nous environnaientelles, que le camp fut«assiégé par une nuée d'orfraies dont le cri lugubre fut bientôt couvert par le rugissement des hyènes. Ce n'était pas une seule , mais toute une bande, qui, enhardie par l'impunité, s'approchait du camp avec une aiidace effrontée; nous n'avions cependant plus de mouton, mais l'antilope morte les alléchait.

On fît du feu; on posa des sentinejles. Peu jaloux d'avoir de trop près la visite de telles voisines, j'imaginai, par surcroît de précaution, deplaceràla porte de ma tente, dressée un peu à l'écart, un mannequin qui, à l'aide de mon tarbousch et de mon burnous blanc , ne figurait pas mal un homme en faction. Une lanterne éclairée de deux bougies re-

présentait la tête et les yeux. Les hyènes sont si lâches que ce puéril épouvantait était plus que suffisant pour les tenir éloignées , mais non pour les réduire au silence, et toute la nuit elles se vengèrent de leur éloignement par des hurlements épouvantables.

J'eus affaire dans ma tente même à un nouvel ennemi que je ne connaissais pas encore, et dont la première attaque fut une véritable invasion : je veux parler des fourmis, qui, dès que je fus couché, commencèrent à me dévorer à belles dents. Il résulta de la réunion simultanée et de l'acharnement de tous ces ennemis nocturnes, orfraies, hyènes et fourmis, conjurés contre mon repos, que je n'en goûtai guère ; je ne dormis que d'un sommeil intermittent, agité et troublé, je devrais plutôt dire charmé par le plus pastoral de tous les songes....

Un songe!... me devrais-je inquiéter d'un songe? Mais celui-là, déjà fort étrange en lui-même, autant par le lieu que par le voisinage, me parut le lendemain bien plus étrange encore, par suite d'une coïncidence si surprenante qu'elle mérite d'être racontée, ne fût-ce qu'à titre de problème psychologique offert à la curiosité , sinon aux méditations des idéologues. Or donc, tandis que les fourmis me dévoraient, que les orfraies gémissaient dans les té-

nèbres, et que les hyènes poussaient en chœur leurs niprUcomants les plus effroyables, je rêvai, de qui ?...

JOURNAL DU DÉSERT. ikl

Vous ne le devineriez jamais... De Mtae Deshoulières. Mais il est bien tard aujourd'hui pour entreprendre un si merveilleux récit. M'est avis, lecteur, qu'il vaut mieux remettre l'histoire à demain. Patientez donc jusque-là. Vous ne perdrez rien pour avoir attendu ; et quand vous aurez écouté jusqu'au bout ce rêve extraordinaire, vous trouverez , j'en suis convaincu, qu'il est digne de prendre place dans l'histoire entre le fameux songe d'Athalie raconté par Racine, et celui de Pharaon expliqué par Joseph.

Le 29.

Les premières lueurs du crépuscule firent cacher les orfraies dans leurs trous, les hyènes dans leurs tanières, et j'échappai, en quittant mon matelas, aux morsures des fourmis. Si nous n'avions pu aller coucher à Kassala, du moins pensions-nous, l'Anglais et moi, que nous n'en étions pas loin, et qu'en partant de bonne heure, seuls -avec Hamed, nous y serions bientôt rendus. La caravane, partant plus tard, arriverait toujours assez tôt. Il est si difficile en toutes choses d'obtenir des Arabes un renseignement positif, qu'on ne sait jamais précisément à quoi s'en tenir. N'ayant aucune mesure exacte du temps, ils sont eux-mêmes dans le vague et ne répondent jamais que par des à-peu-près ; sans compter qu'il est dans leurs habitudes et dans leur poli-

tique d'éviter toute réponse catégorique, n'importe sur quel sujet.

Nous avions compté sans notre hôte, je veux dire sans Hamed. De plus en plus mal disposé, il refusa positivement de partir avant la caravane, sous pré* texte que son dromadaire était exténué et ne pou-* vait aller qu'au pas. L'obligeance qu'il avait montrée pendant tout le voyage faisait décidément naufrage au port, et il violait ouvertement le proverbe populaire qui recommande d'enterrer avec honneur la synagogue.

Aucun des chameliers, pas même Abdallah, ne consentit à le suppléer ni même à nous indiquer le chemin. Nous nous voyions donc réduits à la triste nécessité de partir avec la caravane, de marcher avec elle, ce qui est le comble de l'ennui et de la fatigue ; car si le trot du dromadaire est la plus douce des allures, le pas en est à la longue trèsfatigant. Notre résolution fut bientôt prise : nous nous décidâmes à partir seuls, ne doutant pas que, si près d'une ville relativement importante, nous ne fissions de nombreuses rencontres et ne fussions renseignés à chaque pas sur la route à suivre. Ainsi fut dit, ainsi fut fait, nonobstant la résistance des chameliers, qui prétendaient que nos montures étaient trop fatiguées pour trotter.

Avant de quitter ces Bédouins que je ne devais plus revoir, il me reste à faire sur eux deux obser-

vations : en premier lieu, je fus singulièrement frappé de leur extrême sobriété. Ils rivalisent à cet égard avec leurs chameaux eux-mê(iies. Ils devaient, suivant l'usage du pays, et comme je l'ai dit précédemment, pourvoir à leur subsistance pendant tout le cours du voyage ; or, ces hommes, qui tous étaient grands et forts, qui marchaient douze heures de suite au milieu des sables et sous un soleil dévorant, n'avaient pour toutes provisions qu'un petit sac de farine avec laquelle ils se confectionnaient de minces galettes, cuites le soir au feu du bivouac; ils y joignaient du lait- quand on en trouvait, et je ne les ai jamais vus manger autre chose, sauf pourtant ce que nous leur donnions, sans y être le moins du monde obligés et sans que leurs procédés méritassent de notre part cette libéralité.

Nous leur faisions, par humanité pure et pour l'amour de Dieu, une distribution quotidienne de biscuit comme à nos propres gens, et l'on a vu plus d'une fois qu'une large moitié des moutons destinés à notre consommation leur était abandonnée.

Je dois avouer que dans ce cas ils mangeaient avec une grande voracité; ce qui pourrait faire supposer que, si la sobriété est en eux une vertu, elle est peut-être aussi le résultat de la misère et de l'avarice. Du reste, ils se montraient peu touchés de

no6 largesses, et leurs dispositions envers nous n'en étaient pas meilleures; mais je leur savais plutôt gré que je ne leur en voulais de cette indépendance si éloignée de la bassesse habituelle aux subalternes de nos pays ; et d'ailleurs, lorsqu'on accomplit un devoir d'humanité, il importe peu qu'on en recueille ou non de la reconnaissance.

La seconde remarque que j'eus l'occasion de faire sur nos Bischaris a trait à leur irréligion affichée. Quoique musulmans de nom, ils n'observaient aucune des pratiques de leur Culte, et, pendant les quinze jours que dura le voyage, je ne les vis pas faire une seule fois leurs ablutions ni leurs prières. Ce mépris de toute observance, de toute manifestation extérieure, me confirma dans l'opinion *que je m'étais déjà faite en Arabie : à savoir que, loin d'être imbus du moindre fanatisme,

Bédouins vivent au contraire dans une complète indifférence en matière de religion, et qu'ils sont les philosophes du désert.

Il était huit heures lorsque je partis seul avec l'Anglais, ce qui arrivait bien rarement, n'étant liés ensemble que par une simple communauté d'intérêts, où l'esprit ni le cœur. n'entraient pour rien. Il n'y avait à échanger avec ce compagnon de hasard ni idées, ni sentiments.

Allant bon train, malgré la prétendue fatigue de nos dromadaires, nous fûmes bientôt sortis de la

plaine ouverte et nue où nous avions passé la nuit, et nous entrâmes aussitôt dans une campagne légèrement ondulée, ombragée d'une forêt de mimosas, bien qu'entièrement couverte d'un sable fin, mouvant et très-blanc. La plupart des arbres étaient magnifiques et ils portaient tous les caractères d'une antiquité vénérable ; noueux et branchus, beaucoup étaient tordus par la violence des vents, et, mises à nu presque partout, leurs racines tortueuses rampaient sur le sable comme des serpents noirs. Il y avait là de charmantes retraites, et je m'y fusse oublié volontiers, si la crainte de nous perdre n'eût gâté mon plaisir.

Il n'était pas facile de s'orienter dans ces profonds dédales , et les rencontres sur lesquelles nous avions compté ne se présentaient pas; nous n'en fîmes qu'une seule : celle d'une espèce de sauvage nu, velu et crépu, qui ne nous comprit pas ou qui ne voulut pas nous comprendre, et qui passa son chemin sans nous répondre ni même s'arrêter pour nous écouter. On apercevait par échappées , à travers les troncs, une montagne entièrement isolée au milieu de la plaine, et dont la vue me fut d'autant plus agréable que c'était la première que je découvrisse depuis six jours. C'est dans cette direction que nous marchions; mais nous marchions toujours et Kassala ne paraissait point.

La chaleur était étouffante, le soleil plus ardent

que jamais, et nous commencions, nos montures et nous, à trouver la traite un peu longue. Nous étions partis à huit heures du matin, il en était deux après midi , et nous ne nous étions pas arrêtés une minute pendant ces six mortelles heures. Enfin nous entrevîmes quelque chose qui ressemblait à une muraille, puis une porte percée dans cette muraille : c'était Kassala.

La solitude régnait au dedans comme au dehors. A l'exception d'un esclave occupé à tirer de l'eau d'un puits, nous traversâmes toute la ville sans rencontrer une âme , et nous descendîmes de dromadaire à la porte d'Yani Gozzika, quinzç jours après notre départ de Souakin,

La caravane n'arriva que dans la soirée, et nos Bédouins repartirent sans nous faire leurs adieux ni recevoir les nôtres. Ils ne demandèrent aucun bakschisch, sentant bien eux-mêmes qu'ils n'en méritaient ni n'en auraient reçu aucun. Je ne fis d'exception que pour Hamed : quoique sa conduite des deux dernières journées eût démenti celle des treize premières , elle n'en avait cependant pas effacé entièrement le souvenir; je ne pouvais oublier qu'il avait été treize jours sur quinze aussi bon guide que cicérone complaisant.

Comme en définitive le voyage s'était accompli heureusement, et qu'ils nous avaient conduits à Kassala sans accident, nos Bicharis avaient rigou-

reusement droit à une décharge écrite de notre part, afin de la représenter au pacha de Souakin ou à l'émir Othman. Soit oubli , soit mauvaise conscience, ni les uns ni les autres ne la réclamèrent. Au moins, soit dit pour en finir une fois pour toutes avec nos ennemis les Bicharis, au moins l'hostilité des chameliers avait-elle une cause connue, appréciable, dans la scène violente qui a été racontée en son temps et en son lieu; mais le subit mauvais vouloir du kabir n'en avait pas. Ses dispositions à notre égard avaient changé si brusquement, et ce changement était si peu motivé, que j'ai toujours soupçonné l'Anglais de lui avoir fait, à mon insu, quelque avanie.

Yanni Cozzika, à la porte duquel nous étions descendus, est un Grec de la maison Sawa de Djeddah qu'il représente dans le Soudan, où il fait des affaires considérables , tant dans l'intérêt de cette maison que dans celui d'une autre maison grecque établie au Caire, et aussi pour son propre compte. Se&jcorrespondants de Djeddah m'avaient donné pour lui une lettre de recommandation à laquelle il fit honneur avec la plus cordiale hospitalité. Il nous retint dans sa maison en nous abandonnant, pour nous et pour nos gens, tout un corps de logis qui se trouvait alors inoccupé. C'était la première fois , depuis quinze jours , que je me retrouvais entre des murs et sous un toit.

Avant- d'aller plus loin je dois, pour remplir ma promesse , raconter le rêve que j'avais fait la nuit précédente et qu'une circonstance tout à fait ex-

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traordinaire a fixé dans ma mémoire. Or, ainsi que je vous l'ai déjà dît, tandis que les hyènes rôdaient et hurlaient autour de ma tente , la porte d'ivoire s'ouvrit et un songe pastoral s'en échappa sur les ailes de la-nuit pour venir charmer mon sommeil. Je rêvai donc de Mme Deshoulières, à laquelle je n'avais pas pensé , Dieu sait depuis combien d'années , et sa trop fameuse idylle me revenant à l'esprit, je me la récitais à moi-même ainsi qu'il suit :

Aux rives de Seine , Cherchez qui vous mène , Mes chères brebis.

J'ai fait pour vous rendre Le destin plus doux....

mais ici je m'arrêtais : il me manquait la rime en is 9 et ma mémoire infidèle répétait vingt fois, sans pouvoir la ressaisir, et avec la même inexactitude, les vers qu'on vient de lire. Bref, j'eus beau chercher ma rime , je me réveillai sans l'avoir trouvée. •

Le lendemain, nous % étions à peine installés chez Gozzijià et retirés chez nous afin d'y prendre un peu de repos, qu'il nous envoya, pour nous distraire, quelques volumes dépareillés qui composaient toute sa bibliothèque. Dans le nombre se trouvait un livre français, bien que notre hôte ne sût pas un mot de cette langue : c'était un recueil de vers extraits de no^auteurs classiques, lequel sert à l'instruction des

jeunes Hellènes dans les collèges de la Grèce. Comme dès ce temps-là l'état de ma vije ne me permettait pas de lire, mon compagnon de voyage, à qui je n'avais pas raconté mon rêve , prend le volume machinalement, l'ouvre au hasard, et savez-vous sur quoi il tombe? Sur l'idylle de Mme Deshoulières ; et le voilà qui lit à haute voix :

Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine....

Là-dessus, je l'interromps par un cri; ma rime en is était trouvée. L'Anglais , dans son ignorance de mon rêve, me crut certainement fou.

Je demande pardon de raconter les rêves que je fais en dormant , comme si ce n'était pas assez de ceux que je fais tout éveillé. Mais celui-ci m'a paru si singulier, du moins par la coïncidence dont il fut suivi , que les fastes des songes n'ont rien à mes yeux de plus curieux. D'abord il fallait rêver de Mme Deshoulières au désert, et parmi les hyènes; puis, le lendemain même, il fallait trouver à quinze cents lieues de Paris, en plein Soudan, chez un marchand grec qui ne sait pas un mot de français , un recueil de vers écrits dans cette langue , et , parmi ces vers, précisément ceux dont j'avais rêvé la nuit. Il y a plus , on pourrait croire que , préoccupé de mon songe , je cherchai dans le recueil la

pièce qui en faisait l'objet ; mais non : ma vue ne me permettant pas de lire , c'est un Anglais qui , s'emparant du volume, tombe juste, sans se douter de la coïncidence , sur l'idylle en question. Tout cela est au moins bizarre , et je dirais miraculeux , si la chose en valait la peine. « Horatio , Horatio , il y a plus de choses sous le ciel que n'en rêvent vos philosophes. »

Puisque nous voici sur le chapitre des rêves , qu'il me soit permis d'en mentionner un autre également fait à Kassala , qui pour moi fut la cité des songes. Je rêvai toute une nuit de la reine Isa* belle la Catholique, et je la voyais non^as en Espagne , mais à Genève , dans une rue nommée Longemalles. Ce fut elle qui m'arrêta en passant, et nous fîmes la conversation en plein air près d'une fontaine publique qui se' trouve dans ce quartier, et au milieu des servantes qui y prenaient de l'eau. Là reine de Gastille était, dans mon rêve, une petite femme mince et mignonne , aux traits Ans , au regard vif. Elle portait une robe et un chapeau à la mode de 1854; mais je ne saurais dire si sa chemise était de la couleur qu'elle a baptisée. En nous séparant, Sa Majesté Catholique me donna une poignée de main ni plus ni moins qu'une Anglaise du xix 9 siècle, usage qu'entre nous je n'ai jamais goûté. Décidément je préfère la galanterie française de 1788. J'ai souvent pensé que, si

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un homme écrirait chaque matin ses rêves de la nuit, il composerait à la longufc un recueil fantastique, supérieur peut-être aux contes d'Hoffmann.

Maintenant je reviens à Kassala.

Kassala, ou Taka, car la ville porté ces deux noms, dont le second , qui est celui du désert tout entier, est le nom priifiitif , tandis que l'autre est de création nouvelle , introduit , à ce que je crois , par le gouvernement égyptien; Kassala, dis-je, est situé entre le 17 # et le 18 e degré de latitude boréale, à l'extrême limite des grandes pluies du printemps : il se trouve flonc sous le même parallèle que Tombouctou, puiâqu'au rapport des voyageurs cette ville, objet d'une si longue controverse, est située, elle aussi, à la limite des pluies, lesquelles ne dépassent guère le 1 V degré. Placé entre la mer Rouge et le Nil , Kassala est à quinze journées de Souakin et à quinze de Khartoum , mais beaucoup plus rapproché et à deux jours seulement de la frontière abyssinienne; entouré dans toutes les directions par de si vastes déserts , c'est la ville du désert par excellence.

De même qu'il a deux noms, Kassala se compose de deux villes parfaitement distinctes : l'une, la véritable Taka, est la ville indigène, construite en nattes, comme Mitkenab, pourvue de puits, habitée par les naturels et remplie des troupeaux dont ils vivent;

ces naturels sont des Halangas sédentaires, grande triliu voisine des Adendoas, venue comme eux d'Arabie, et qui s'étend à l'ouest jusqu'à l'Atbarn. L'autre partie de la ville est tout à fait moderne : au lieu de cabanes elle a des maisons, quelques-unes même spacieuses, toutes bftties en terre ou en pierre ; elle a des rues, ou ce qu'on appelle de ce nom dans ces contrées, et une vaste place irrégulière, poudreuse, au milieu de laquelle est le tombeau de je ne sais quel pacha mort ici je ne sais quand. Cette place sert à tout : les bourgeois du cru — il y a partout des bourgeois — s'y promènent le soir, les soldats y viennent à la parade , et l'on y lient un marché à peu près quotidien assez bien approvisionné de fruits et de légumes, principalement, et cela pour mes péchés, de inelokie et de réglé; je dis pour mes péchés, car je n'ai que trop mangé de ces insipides légumes, pendant mon séjour à Kassala, où,soit dit sans reproche, j'ai fait très-maigre chère. On y vend aussi des bœufs, des moutons et des esclaves. La ville neuve n'est habitée que par des étrangers, Égyptiens ou Turcs, blancs par conséquent, et presque tous employés dans l'administration. La population totale, exclusivomont miisnim aiie) es ( évaluée de six à sept mille déminent surfait, et dont il faut raiers si l'on veut s'approcher de la

e quelques jardins intérieurs qu'on

n'aperçoit point da dehors, on ne découvre pas un arbre dans toute la ville, et l'aspect. en est d'une sécheresse qui ne le cède en rien au désert lui-même. En revanche, on y mange en toute saison, du 1 er janvier au 31 décembre , d'excellent raisin. Je m'y trouvais au mois de mars, et il y en avait sur le marché tous les matins. Un ruisseau nommé Gasch traverse la ville, mais n'a d'eau qu'au temps des pluies; en toute autre saison, il n'en a pas une goutte. Au sud s'élève, à une portée de canon tout au plus, un magnifique rocher haut de quelques mille pieds , long du double, entièrement nu, isolé dans la plaine, hardiment coupé, et dont les crêtes ardues autant qu'abruptes affectent les formes les plus variées, les plus pittoresques. C'est cette même montagne qui m'avait tant frappé à distance en arrivant à Kassala. De près, elle est encore plus belle. Rien n'est comparable aux jeux de la lumière sur ce roc vif, aux effets magiques qu'elle y produit à toutes les heures du jour, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil : il se teint tour à tour du rose le plus tendre et du pourpre le plus éclatant; tantôt il nage dans un or fluide, tantôt dans une vapeur argentée ; il passe par tous les tons , toutes les nuances de l'azur, depuis le plus pâle jusqu'au plus foncé, et quand vient la nuit, il tranche en noir sur le fond des étoiles, comme un sombre géant commis àla garde de la cité. Ce rocher, menaçant à la fois et

sublime, est peuplé par des léopards et des lions, qui en descendent à l'heure des ténèbres pour faire la chasse aux troupeaux. Il se nommait Kassala bien longtemps avant que la ville portât ce nom, et paraît avoir été son parrain.

Les deux villes sont enfermées dans un mur d'en* ceinte destiné à leur défense, et la ville neuve sç nomme la Citadelle. Depuis la conquête du pays par Méhéqniet-Ali , il y a un tiers de siècle environ , Ka$r sala est devenu un point militaire et une véritable place de guerre ; c'est le poste avancé de l'Egypte et comme son boulevard contre l'Abyssinie, A ce titre il est pourvu d'artillerie et d'une garnison qui alors, à ce qu'on m'assura , était de trois à quatre mille hommes. Ces troupes sont entièrement formées d'es* claves noirs achetés à cet effet, sinon volés par le gouvernement ou reçus par lui en tribut des population» indigènes, qui elles-mêmes les voient sur les fron. tières. C'est ainsi que se recrute l'armée du Soudan, laquelle est de quinze mille hommes et ne quitte jamais le pays. Ges troupes sont armées , équipées, organisées à l'européenne. Coiffés du tarbousch rouge à flot bleu, qui vient, dit-on, d'être remplacé par le turban, qui l'avait lui-même remplacé d'une manière peu avantageuse, les soldats ne portent, vu la chaleur du climat, qu'une veste et un pantalon de toile blanche; leur visage et leurs mains d'ébène n'en paraissent que plus noirs encore. Us marchent au son du

fifre et du tambour, ont une musique aaseg bonne et toujours triste, comme Us le sont eux-mêmes, car ces malheureux , sans solde , souvent sans pain , sont instruits, conduits, assommés à coups de bâton. Ces faux airs d'Europe que s'est donnés l'Egypte ne sont qu'une vaine apparence, et il ne faut pas gratter beaucoup pour trouver dessous l'Afrique avec toute sa barbarie.

On était en plein khamsin ou simoun , ce scirocca italien élevé à la dernière puissance , et qui souffle au Soudan dans les mois d'avril et de mai. Il régna constamment durant les neuf à dix jours que je demeurai à Kassala. L'air ambiant était si chaud que l'eau paraissait froide et glaçait les dents à 25 degrés au-dessus de zéro. Le thermomètre monta plusieurs fois jusqu'à 40 à l'ombre , et ne descendit jamais au-dessous de 35. Une forte pluie tombée dans la nuit du l" avril ne rafraîchit pas du tout l'atmosphère > et fut absorbée en un clin d'œil par les premiers rayons du matin. On devine combien les raisins dont la ville abonde étaient précieux par une semblable température , et quelle débauche on devait en faire. On supporte en général beaucoup mieux la chaleur en plein air qu'enfermé , en mouvement qu'au repos, fût-ce même en plein soleil. Le soleil, si brûlant qu'il soit, a toujours quelque chose de tonique qui tend , qui fortifie la fibre et l'empêche de s'énerver» Ma vue, déjà profondément

16b KASSALA.

altérée, se trouvait mieux de ce régime; elle s'en trouvai! même tout à fait bien, malgré l'éclat éblouissant de la lumière et la réverbération du sable. Atteint d'une affection incurable 1 , six mois avant d'avoir quitté Paris, le mal rétrograda, bien loin d'avancer , pendant un voyage d'une année et demie, exécuté dans des conditions déclarées funestes par la médecine, ou du moins par les médecins; il ne s'est aggravé d'une manière sensible et de plus en plus menaçante que depuis mon retour en France, sous un climat tempéré et dans la vie sédentaire à laquelle je suis désormais condamné. Ce n'est pas la première fois que l'expérience dément les opinions les mieux accréditées et les théories les plus savantes.

Écrasé, suffoqué le jour, et encore plus la nuit, par cette atmosphère étouffante, je ne sortais gifère du logis, et me tins coi durant presque tout mon séjour. La maison de Cozzika était située à l'une des extrémités de la place, juste en face du rocher qui domine la ville, et que je ne me lassais pas d'admirer. Une poudrière alors pleine de munitions en était si rapprochée que ce dangereux voisinage était un sujet d'alarme sérieuse et bien légitime, vu l'in- — tj. j„„ ulmans en général, et des Africains

enl aons-rétiaien avec décollement île la ré.

en particulier. L'habitation n'avait qu'un rez-dechaussée et pas un seul jour extérieur. Construite en pisé comme la plupart des maisons de la Citadelle, elle était assez vaste et même trop vaste pour son propriétaire, lequel n'était point marié, vivait seul et en voyageur, campé plutôt qu'établi. Son bureau donnait sur une première cour, et cette cour conduisait d'un côté au corps de bâtiment mis à notre disposition , de l'autre dans le logement particulier du maître de la maison, qui s'y tenait peu ; aussi y avais-je, avec son agrément et sur ses instances, fait élection de domicile. Je. m'y trouvais à merveille, car c'était la partie la plus retirée, et partant ]a plus agréable, de l'habitation. Au centre était une cour avec un puits au milieu. Une galerie spacieuse aboutissait à une grande pièce dont la terre nue formait le parquet, afin de pouvoir être arrosée à grande eau pendant la chaleur, et dont les étroites fenêtres avaient vue sur un jardin tout à fait abandonné, mais dont j'aimais les folles herbes, les fourrés impénétrables, les ceps chargés de grappes, les grands arbres pleins d'oiseaux babillards.

Le domestique de Cozzika était en ce moment fort restreint : tous ses serviteurs étaient employés au dehors et voyageaient pour ses affaires, suivant l'usage du pays, où les domestiques ont une large part dans la confiance du maître et sont chargés par lui de missions souvent très-importantes. Il ne lui restait

pour son service intérieur qti'tm jeune esclave noir alors attaqué de la fièvre , et dont mon compagnon de voyage entreprit la cure avec l'aplomb de la présomption. Il se croyait un grand docteur parce qu'il portait avec lui une pharmacie homéopathique. Il fit avaler au patient Dieu sait combien de globuleà ! mais la fièvre suivait son cours; les accès redoublaient de violence et de fréquence. Un beau matin l'esclave disparut; on le crut en fuite; on le crut mort ; mais on finit par le retrouver , savea-vous qù?.«. dans le puits. Il y était descendu volontairement, espérant y éteindre le feu intérieur qtii le dévorait. Aucun médecin , aucune médecine fie se fussent avisés de ce topique, qui guérit le malade de tous les maux : il mourut quelques jours après.

Le service de la maison se trouva par là réduit à trois esclaves noires , dont l'une , une Abyssinienne que je n'ai jamais vue , avait le département de la cuisine et n'en sortait point. Les deux autres étaient deux jeunes filles, Tune de huit ans, l'autre de neuf; toutes les deux très-rieuses, très-jolies et très-coquettes. La première, presque nubile et déjà traitée cotame si elle l'était tout à fait , appartenait à Coz- Êika. Il avait acheté l'autre cinquante talaris pour le compte d'un Grec de ses amis établi à Djeddah , où il devait ïa conduire lui-même à son premier voyagé ; il n'aurait chargé personne , et pour cause , de ce

KÀSSALA. 107

soin délicat : Ë wtètiïè tiergint, me disait-il en mauvate italien ; et, mandataire fidèle, il tetiait à honneur dé la livrer à son àmi dans l'état ^innocence. Oètte jeune Allé, cette ëtifant de neuF ans, était foftnée comme tin femme de dit-huit dans nos climats; mais sa vertu était détendue par une barrière difficile à franchir : c'était ce qu'on appelle au Soudan Une fille cousue, mnhalt, c'eshà^dire qu'elle avait subi dahs soft ënfaftce là bâfbàfë opération du khémti tnôi local qu'on a traduit en français par infibulâtlon. Bon nombre de Voyageurs, le prince Pukler-Musltau entre autres , ayant expliqué ayée grands détails en quoi consiste ce féroee usagé où le rasoir des matrones joue un fôlë si atroce, j'y renverrai pour le moment les lecteurs , bien que j'aie eti moi-même la curiosité de m'édifler ft cet égard complètement» Ne voulant pas, par politesse, être servi dans une maison étrangère par nos propres gens , je ne le fus que par ces deux jeunes filles , qui s'acquittèrent à l'envi de ce devoir avec beaucoup d'empressement, de gentillesse et de bonne hti«meur.

Le tableau d'intérieur que je viens d'esquisse* serait incomplet si je passais sous silence un léopard apprivoisé, qui courait et jouait dans la maison comme un chien. Yattni l'avait eu tout jeune; âgé alors de deux ans, il avait atteint toute sft croissance et toute sa force. C'était un animal superbe. 8a queue

dépassait quatre pieds ; chacun de ses ongles avait la grosseur de mon petit doigt , et si , comme son c^rfère de la fable , il eût joué à la main chaude , les singes en auraient pâti. Quoique son humeur fût très-douce et qu'il n'eût jamais fait de mal à qui que ce soit, son œil jaune n'avait rien perdu de sa férocité : quand sa pupille se contractait en long , s'affilait, pour ainsi dire, comme la lame d'un couteau, et qu'avec cela il couchait en arrière ses deux oreilles, sa physionomie devenait effrayante, et ses puissantes mâchoires, armées de dents formidables , faisaient peur à voir ; mais il n'avait jamais mordu ni fait à personne seulement une égratignure. Lorsqu'il était inquiet ou mécontent, il sifflait comme un serpent, et je ne l'ai jamais entendu rugir, si ce n'est une fois qu'on avait oublié de lui donner sa nourriture quotidienne , ou plutôt semiquotidienne , car il ne mangeait que de deux jours l'un et ne buvait presque jamais. C'était un spectacle étrange que de voir cette énorme bète se rouler sur le dos, vous prendre la jambe entre ses larges pattes, ou la main dans son effroyable gueule , absolument comme un chat qui joue.

Il avait été quelque temps auparavant la cause et le héros d'une scène terrible en apparence , burlesque en réalité. Gomme il se promenait sur la place un jour de marché, il sauta, pour badiner, au museau d'un bœuf; à cette caresse un peu vive,

et dès l'apparition du redoutable animal , une terreur panique s'était emparée de tout le monde : hommes et bêtes avaient pris la fuite en poussant des cris d'effroi , et la place était restée vide en un instant. Depuis cette alerte, on évitait de le laisser sortir, bien qu'il rentrât toujours.exactement au logis, comme le chien le plus fidèle et le mieux dressé. Nous nous étions si bien accoutumés l'un à l'autre qu'il passait la nuit à mes pieds sur le divan même où j'étais couché. A notre départ, Yanni nous en fit présent, et cet enfant de l'Afrique aurait vu pro^ bablement l'Europe, sans une aventure funeste qui lui arriva sur les bords du Nil , comme on le verra plus tard : car il eut , lui aussi , ses aventures , sinon ses impressions de voyage.

Tout négociant qu'était notre hôte, et quoique peu lettré, il avait l'esprit d'observation, et voyageant sans cesse pour ses affaires , il me donna sur le pays des renseignements précieux. Nous discourions en italien , cette langue de ma jeunesse qui m'est restée toujours chère , et qui est aussi nécessaire en Egypte, dans tout l'Orient, qu'en Italie même. Il la parlait assez mal, soit dit sans le blesser, et de plus il estropiait tous les noms propres, arabes ou autres , de la façon la plus outrageante ; ainsi , par exemple , il n'a jamais pu prononcer mon nom autrement que Zizé : Ab uno disce omnes.

! 70 RASSALA.

Arrivé tout récemment d'Abyssinie,*il me raconta comme quoi le roi Cassa, qiii prend ou auquel peutêtre il donnait gratuitement le titre d'empereur, faisait la guerre avec succès dans le Godjam ; comme quoi , encouragé par ses triomphes, il affichait l'intention d'arracher l'Abyssinie à l'anarchie qui la détore depuis tant'd'années, et, la ramenant à son unité primitive, prétendait la ranger sous un sceptre commun, le sien, bien entendu, comme aux beaux jours du grand Negus et de Makàda, qui n'est autre que la fameuse reine de Saba 1 . Pendant qu'il guerroie chez ses voisins, sa femme, du sang de Salomon, demeure à Gondar, sa capitale , après l'avoir été de tout l'empire abyssin ! chargée pat- lui de le représenter, investie, en son absence, de tous ses pouvoirs, absolument comme la reine Blanche gouvernait la France en l'absence de son fils Louis IX guerroyant en terre infidèle, la noire régente africaine remplit ses fonctions tout aussi bien que n'importe quelle régente européenne. Cozzika l'avait tuè plusieurs fois à Gondar, et, fort bien traité par elle, l'avait, en vertu du proverbe , entretenue , par de petits cadeau* , dans ses bonnes dispositions.

1. Depuis que ceoi est écrit, Cassa a presque réalisé Bon projet, et s'est fait couronner, par le nouvel Abouna, souverain de toute l'Abyssinie. On peut Consulter à ce sujet un remarquable iravail de M. le comte de Circourt , inséré dans les Nouvelles annale* des Voyages, de la Géographie et de V Archéologie (juin 1867), sous ce titre : L'Abyssinie et le Bassin supérieur du Nil.

Il se trouve h Kassala Une douzaine de chrétiens , Coptes ou autres , qui tous* nous rendirent poliment visite. Ds venaient le soir, et nous les recevions, afin d'être plus au frais, dans la première cour, pourvue à cet effet d'une demi-douzaine d'angarebs. On pre* fiait le café , le sorbet, et , tout en ftimant , on causait des choses et des hommes du pays. Mais , à vrai dire , je n'ai pas tiré grand'chôse de ces conversations , si Ce n'est (Qu'elles faisaient passer tout doucement la soirée. Et puis c'étaient des coreligionnaires ; or, même dans l'état de tiédeur et de doute, là communauté de religion est , en pays infidèle , le plus fort des liens, et constitué entre tous les hommes c[ui y participent, n'importe leur origine , une étroite fraternité. On n'est ni français, ni Anglais , ni Italien, ni même Européen ou Africain, on est chrétien, et l'on reconnaît un compatriote dans cjtiiconque s'agenouille au pied de la croix. Vbi ûrû,&, ibi patria.

Ne voulant point , comme le géai de la fable , me parer des plumes d'autrui , je me hâte de déclarer que cet admirable mot n'est pas de moi : il a été copié sur le tombeau d'un Irlandais mort au village d'Ars, où il était venu visiter le saint curé Viannay. Cette belle inscription tumulaire en rappelle une autre dont elle est pour ainsi dire la fille : c'est celle de Ludlow, qui, mort à Vevey, où il avait trouvé un asile après la restauration des Stuarls , fit écrire sur

in K AS S AL A.

sa tombe : Ubi bene, ibi patria. Mais l'épi taphe du pieux Irlandais est d'un ordre bien plus élevé , et respire un spiritualisme bien supérieur au sentiment quelque peu matériel qui a inspiré celle de son compatriote exilé.

J'ignore si nos coreligionnaires d'Afrique observent mieux que nous la morale de Jésus-Christ, et s'ils célèbrent exactement les cérémonies du culte. Tout ce que je puis dire, c'est qu'ils font ouvertement profession de christianisme en plein islam, bien qu'ils n'aient pas d'église. Quant aux mahométans, je veux parler de ceux de Kassala , ils ont sans doute des mosquées, mais aucune apparente ; je ne me rappelle pas avoir vu dans la ville un seul minaret, et n'y ai pas une seule fois entendu la voix du muezzin. En revanche , j'entendais tous les jours de brillantes fantasias , tant dans la ville nouvelle que dans la ville indigène : car partout on s'amuse, partout on chante, on danse, comme partout on souffre, on pleure et l'on meurt.

Ce que j'entendais surtout, et cela toutes les nuits, c'étaient les rugissements des hyènes, des léopards, et quelquefois des lions, qui, descendus de la montagne dès que l'obscurité couvre la plaine, tiennent la ville assiégée de tous les côtés. Sans le mur d'enceinte qui la protège, et si les portes n'étaient pas soigneusement fermées , les bètes féroces pénétreraient par bandes, tant leur nombre est

grand, jusqu'au cœur de la place, et pulluleraient dans les rues comme les chiens errants du Caire et de Gdnstantinople. Leurs rugissements redoublés et vraiment effrayants me firent d'abord quelque impression et m'empêchèrent de dormir la première nuit ; mais la seconde j'y étais déjà moins sensible, et je finis par m'y habituer comme les habitants euxmêmes, qui n'y font plus aucune attention et ne lés entendent pas plus que le meunier n'entend le tic tac de son moulin.

Le chrétien le plus important établi à Kassala est un Copte nommé Todéros , c'est-à-dire Théodore , et qui remplit, ou du moins remplissait l'emploi de premier écrivain du Divan. On sait que dans toute l'Egypte ces places étaient exclusivement occupées par les Coptes, qui les remplissaient avec une capacité incontestable ; et quant à Ja fidélité , trouvez mieux en Egypte si vous pouvez. Un décret récent de Saïd-Pacha , le vice-roi actuel , les en a tous ex •• . puisés, sans doute parce qu'ils sont chrétiens, et les déclare inhabiles aux fonctions publiques. Je voudrais bien savoir par qui on les a remplacés , et comment vont sans eux les administrations égyptiennes. Le désordre , si j'en crois ce qu'on m'écrit du Caire, y est plus grand que jamais, et l'anarchie règne dans tous les services. C'est au point que sous ce rapport le successeur d'Abbas fait regretter son prédécesseur.

J74 KiSSALA.

Todéros nous engagea à diner, et Gozz&a nous insinua de sa part qu'il tenait beaucoup à nous traiter dans sa maison, parce que, indépendamment de l'honneur que ce serait pour lui personnelle* ment, cette condescendance de nptre part—c'est lui qui parle— le poserait bien dans la ville, même au* yeux du Divan, .et le ferait briller d'un nouveau lustre. Le moyen de ne pas faire droit à une requête ainsi motivée et de refuser h un honnête homme une satisfaction si parfaitement innocente! Afin d'entrer mieux dans ses vues , nous nous rendîmes à son invitation avec un certain apparat et revêtus de nos habits européens , ce qui le flatta beaucoup. Sa maison , située dans l'intérieur de 1 la ville et d'assez belle apparence, avait une vaste cour qui me fit penser, je ne sais trop pourquoi, peut-être parce qu'elle avait un aspect champêtre, à celles des riches fermes de la Romagne. On y prit le café en plein air, pour jouir de la fraîcheuj* du soir, sur des angarebs préparés lit pour nous recevoir. Il n'y avait que des hommes, nous, Gozzika et quelques amis du maître de la maison. Quoiqu'il fût marié, nous ne vîmes point sa femme, ni aucun membre de sa famille. fin Egypte, les Coptes, et même les juifs, font harem comme les musulmans , c'est-à-dire qu'ils séquestrent leurs femmes et les dérobent aux regards des étrangers. *

Quand la nuit fut tout à fait tombée, on entra

KASSAU- 175

dans une grande salle de plain-pied , autour de laquelle régnaient, suivant l'usage du pays, deç divans en pierre recouverts de tapis.

On préluda par une collation relevée de piments et de sauces piquantes propres à aiguiser l'appétit, le tout arrosé d'araki. C'était l'intermède avant la pièce, Après cette collation, qui à elle seule eût fait le dîner de bien des gens, les domestiques étendit rent par terre un grand tapis et placèrent au milieu une table haute d'un pied, autour de laquelle les convives s'assirent les jambes croisées, et la pièce commença, sans assiettes et sans fourchettes bien entendu, Quel dîner, lecteur ! Les noces de Gamaehe n'étaient que de la parcimonie, de la famine, auprès d'un pareil festin. Le mouton farci de l'hos» pitalMé ouvrit la marche; puis vint encore du mou* ton sous toutes les formes , puis des poulets et des pigeons , puis des légumes , puis des pâtisseries de toute espèce , puis des confitures non moins variées, puis.... que vous dirai-je encore? Nous comptâmes jusqu'à trente plats servis sans ordre les uns après les autres, et avec une rapidité qui les faisait disparaître aussitôt que paraître. Il fallait néanmoins, pour se montrer poli, goûter à tous, ne fût-ce qu'une bouchée. J'en aurais donné volontiers les neuf dixièmes pour une bouteilles de vin ; mais on n'en fait pas à Kassala, malgré l'abondance du raisin, et j'aurais craint d'offenser l'amphitryon en

en faisant apporter de chez nous. Force fut donc de se contenter d'eau claire, fade et morne assiisorinement d'un banquet si fastueux et si copieux.

Kassala, et son territoire, aussi maigre de population que vaste de surface, forme une mudirie ; c'est comme qui dirait une sous-préfecture, en admettant que Khartoum, dont elle dépendait, fût une préfecture. Mais le pacba qui résidait dans cette dernière ville, en qualité de gouverneur général du Soudan, était un beaucoup plus grand personnage que n'importe quel préfet de nos quatre-vingt-six départements. Le mudir alors en fonction était un certain Kosref-Bey, un Turc, pis que cela, un ancien mamelouk d'Ibrahim-Pacha, lequel avait payé ses services, Dieu sait quels services ! en l'élevant de l'antichambre, de plus bas encore, aux fonctions publiques. Son éloignement de Khartoum et surtout du Caire, dont il est séparé par cinq à six cents lieues de déserts, lui créait une indépendance de fait dont il abusait de toutes manières. Il lui était interdit, pour n'en citer qu'une preuve, de faire exécuter aucune sentence capitale sans en avoir référé au pacha de Khartoum. Mais il ne tenait nul compte de cette injonction : un homme condamné à mort, souvent sans preuves et pour les causes les plus légères, était exécuté immédiatement sans appel et sans sursis. Son procédé consistait à faire attacher le patient à la gueule d'un canon chargé

KÀSSÀLA. m

auquel on mettait le feu. Voici, en matière moins grave, un exemple de la pénalité adoptée par ce Sejan au petit pied. Chaque fois que je sortais , je rencontrais sur mon chemin une femme mise aux fers par son ordre, je ne sais pour quelle contravention, et qui circulait librement moyennant une courte chaîne rivée à ses deux chevilles. Sauf un pagne étroit roulé au bas de ses reins, cette malheureuse était entièrement nue, couchait dans la rue et subsistait de la charité publique. Je tais les exactions, les extorsions, les vexations de tout genre, les bastonnades enfin, et autres aménités & l'usage des Turcs.

Émin-Bey, chargé d'affaires d'Abbas-Pacha à Djeddah, m'avait donné une lettre de recommandation pour ce personnage dont il était connu et qu'il connaissait personnellement. Je la lui envoyai dès mon arrivée et lui fis une visite le lendemain. Il ne m'offrit ni la pipe ni le café ; il est vrai qu'il était à son divan, ou bureau, et que là les fonctionnaires sont à la rigueur dispensés de cette formalité, dont ils ne pourraient s'affranchir dans leur particulier sans manquer aux premières lois de la civilité. Je trouvai bien en lui l'homme de ses antécédents et de son premier emploi, un butor ignorant, grossier, dénué de toute instruction et encore plus d'éducation. Deux jours après il me rendit ma visite chez Gozzika, où il vint escorté de plusieurs aco-

lytes , officiers ou autres ; le plus mince employé turc se croirait déshonoré s'il se montrait en publié sans une suite quelconque* Les visites en restèrent là. Bien différent du pacha de Souakin, qui, lui aussi, était cependant Turc, le mudir ne me fit au* cune politesse, ne m'invita jamais à l'aller voir dans sa maison, et de mon côté je ne remis pas les pieds dans son divan. La recommandation d'un homme comme Émin-Bey, sans parler de ma qualité dé voyageur, de Français, méritait assurément plu* d'égards. Mais si j'eus peu à me louer de ses procÊ* dés dans le principe, j'eus dans la suite tout à fait à m'en plaindre.

Il avait fait ou fait faire, trois mois auparavant, une razzia sur la frontière abyssinienne jusque dans le Basa, sous prétexte qu'un tribut qui n'est point dû n'était pas payé. Ses maraudeurs avaient famenè de leur expédition une grande quantité de bétail et trois cent quarante prisonniers, hommes, femmes et enfants. Le tout, gens et bêtes, avait été vendu aux enchères sur la place publique par le divan luimême, sauf toutefois la part de butin abandonnée aux officiers et même aux soldats à titre de solde ; car l'argent manquant toujours au gouvernement égyptien , il paye souvent de cette manière son ar* mée du Soudan, et l'on voit ainsi des esclaves vendre des esclaves. Un missionnaire catholique nommé Stella était Venu à Kassala pour réclamer les captif»,

KAS9ALA. in

qiii tous étaient chrétiens ; mais ils étaient vendus depuis longtemps; et, traité par le mudir avec là dernière insolence, le pieux intercesseur avait dû s'en aller comme 11 était venu, trop heureux encore qu'il ne lui arrivât pas pis. Ce missionnaire, d'ail» leurs» & le juger sur une lettre de lui qui me fut communiquée, était fort peu lettré et nullement à la hauteur de la mission dont on l'avait chargé ou dont s'était lui-même investi.

Les choses en étaient là lorsque j'arrivai à KaSsaUu Trois jours après, le 1" avril, le bruit se répandit qu'Oubié, roi du Semen , prince abyssid , dont les voyageurs ont fait connaître le nom en Europe* était descendu de ses montagrteti avec des trdupes pour tirer vengeance de l'impudente razzia eXéôu* tée sur ses terres. Il avait même, à ce qu'on disait j passé déjà la frontière, enlevant tout sur son pas* âge, troupeaux, chameaux* même les hommes , et ne •• trouvait plus qu'à une ou deux journées de la ville. On s'attendait donc à une prochaine attaque et l'on préparait tout pour la défense. La garnison faisait tout le jour l'exercice à feti* et les quatre pièces de canon dont la place est pourvue étaient braquées sur la partie du désert d'où l'ennemi devait dé* boucher. Privés d'artillerie et d'armes à feu, les Abyssiniens n'avaient à opposer à ces puissants moyens de destruction que l'épée, la lance et le javelot.

Notre position devenait critique : menacés de subir un siège et peut-être enveloppés dans le sac d'une ville prise d'assaut, nous avions tout à craindre des assiégés encore plus que des assiégeants. Il n'était pas impossible , en effet, rien même n'était plus probable qu'en notre qualité de chrétiens, les musulmans, poussés à bout, ne s'en prissent à nous et ne nous rendissent responsables des justes représailles exercées contre eux par les Abyssiniens chrétiens eux-mêmes. Un mauvais coup eût été bientôt fait, et ce n'est certes pas le mudir qui l'eût empêché. Le malheur consommé, toutes les réclamations, toutes les réparations du monde ne nous auraient pas remis la tête sur les épaules une fois qu'elle n'y aurait plus été. Et d'ailleurs, qui nous eût réclamés au fond de ces déserts? J'ai voyagé pendant vingt-cinq ans, et je connais assez nos agents à l'étranger pour n'avoir en eux qu'une confiance médiocre. Leur première pensée est de garder leur place, et ils écartent ou étouffent toute affaire qui pourrait en troubler pour eux la tranquille possession; et puis ils ont toujours peur d'être désavoués et sacrifiés. La protection des nationaux ne vient qu'en seconde ligne et les touche assez peu.

Bien fol est qui s'y fie.

Quant h moi, je ne m'y fiais guère. Il est vrai que

mon compagnon de voyage était Anglais , et que les Anglais sont beaucoup mieux protégés que nous. Les principes du gouvernement britannique, qui soutient toujours ses agents extérieurs, les encouragent, les obligent à un patriotisme plus chatouilleux et plus efficace. Aussi le citoyen anglais est-il ou se croit-il aujourd'hui, dans toutes les parties du monde, ce que le civis Romanus était dans l'antiquité. On verra éclater dans la suite de ce récit la différence des deux systèmes, et comment l'Angleterre fit ce que la France aurait dû faire.

Le droit était du côté des Abyssiniens, et mes sympathies étaient pour eux. Mon premier mouvement* avait été de modifier mon itinéraire et d'aller rejoindre Oubié, au lieu de l'attendre à Kassala. Je m'en ouvris à Cozzika, qui, sans combattre mon idée, m'en fit voir les difficultés pratiques. Je n'aurais trouvé ni un guide ni un chameau pour réaliser ce projet hasardeux; car le guide eût été traité par le mudir en déserteur qui passe à l'ennemi, et le propriétaire du chameau eût éprouvé le même sort. Je n'eusse pas été moi-même beaucoup plus en sûreté : en supposant que Khosref-Bey n'eût pas osé s'opposer ouvertement à mon départ, j'avais à craindre qu'il me jouât sournoisement en route quelque tour de son métier ; et dans ce cas, sa responsabilité eût été doublement couverte : d'abord parce qu'il

n'eût point paru/jet qu'ensuite je me fusse compro*mis moi-même par une démarche au moins risquée, presque suspecte. D'autres motifs non moiu* puissant? Achevèrent de me détpurner d'un dessein (pi m'avait d'abord séduit : l'état de ma vue ne me permettait pas d'aller courir le* aventures, et je »V vais pas en ppche l'argent Nécessaire 4 toutes leç éventualités d'une semblable équipée.

Renonçant donc, non sans crève-cœur, à vçir r Abyssinie , cette contrée originale , étrange , dont

j'étais si près, je pi'e» tins k mon premier itinéraire ;

mais pour l'exécuter il fallait des chameaux, Or» ce

n'était pas cbnse facile que de s'en procurer dans

les conjonctures actuelles, vu la perturbation qui régnait dans tout le pays. Il nous en fallait aumoinç jusqu'à Aboukbara sur le NU Bleu, où mm devions mw embarquer pour Khartomn, si l'état du fleuve la permettait* Nous en avions informé KJwwef-Bey lorsqu'il était venu nous rendre notre visite, gt $& le lendemain, 2 avril, pressé, à ce qu'il parait, de se débarrasser de nous» il nous fit dire que les chameaux étaient prêts , mais seulement pour la moitié de la route et pour le double du prix courant, J'in* çlinaig popr accepter la proposition ; mais Go^ika me pria de n'en rien faire. Cette augmentation arbi* traire du tarif établi cachait, suivant lui, une in* délicatesse; de plus notre exemple, si nous nous laissions surfaire, ferait planche pour l'avenir et

KÀS3AU, 183

créerait ub antécédent dont il ferait , après notre départ, te première victime: il employait toute l'année un grand nombre de chameaux pour le transport de ses marchandises : si nous consentions à payer deux talaris ce qui n'en valait qu'un et ne 3e paye jamais plus, on en exige* rait autant de lui sans aucun doute, et ses intérêts seraient sérieusement lésés, Nous nous rendîmes à ses raisons çt refusâmes net les chameaux du mudir.

Ce refus l'irrita fort, et Ton devine jusqu'où la colère doit entraîner un homme de cette espèce, 11 se répandit contre nous en injures, en menaces, et nous apprîmes par Todéros qu'il nous avait traités de mendiants en plein divan-, ajoutant que nous nous en repentirions. Il menaça sous main du bâton quiconque nous servirait de guide ou nous louerait un seul chameau. Toutefois , il dissimula vis-à-vis de nous son ressentiment jusqu'à nous envoyer par Todéros des lettres que nous lui renvoyâmes, et il nous fit offrir une escorte que nous n'acceptâmes pas davantage. Nous n'avions pas refusé les soldats de l'aimable Nourreddin-Pacha pour nous embarrasser des siens; sans compter qu'il était homme à nous faire servir par eux , pendant le voyage, quelque plat de sa façon; et, quanta ses lettres, qui sait si ce n'étaient pas les lettres de Bellérophon 1

Le môme jour, Cozzika dépêcha un messager à l'un de ses amis du désert , le cheik Beschir, campé du côté de la frontière abyssinienne, pour qu'il nous envoyât tous les chameaux dont nous avions besoin. Trois joursaprès, Beschir fit répondre que la chose lui était impossible, parce que les Arabes de sa tribu avaient fui presque tous l'approche d'Oubié, et que le petit nombre de ceux qui n'avaient pas pris la fuite se tenaient cachés dans les bois, d'où ils ne voulaient sortir à aucun prix, dans la crainte de tomber eux et leurs chameaux dans les mains des Abyssiniens. Cette crainte n'était pas fondée, car un domestique d'Yanni, arrivé d'Abyssinie, dans la nuit du 5 au 6, avait annoncé que l'ennemi se' trouvait encore sur son territoire et se contentait de faire, de temps en temps , des razzias de troupeaux sur l'extrême frontière égyptienne. Ne nous en voilà pas moins bien embarrassés. Mais Cozzika n'était pas Grec pour rien : c'était un homme de ressource , et il le prouva bien dans cette occasion. J'ignore de quel côté il se retourna ; toujours est-il que le soir même du jour où la réponse du cheik Beschir nous était parvenue, il nous vint annoncer qu'il avait trouvé des chameaux, et que nous pourrions partir le 7, qui était un vendredi , après la prière de l'Asr. Cette nouvelle m'agréa fort. J'avais assez de Kassala : outre que notre position y était fausse, le mauvais vouloir du mudir

KASSALÀ. 185

n'était pas fait, malgré l'hospitalité d'Yanni, pour m'en rendre le séjour agréable. Toutefois il me restait un fond d'inquiétude. Je craignais un coup de jarnac au dernier moment. On a tout à redouter de la fourbe d'un Turc. J'en fus quitte cependant pour la peur. A l'heure dite, tout était prêt pour le départ, 'et nous partîmes sans encombre.

Pour en finir tout de suite avec Khosref-Bey et n'avoir plus à revenir sur ce sujet déplaisant, je vais anticiper un peu sur l'avenir, en racontant, avant de quitter Kassala , comment les choses s'y passèrent après nous , et comment , en définitive , elles ont tourné pour lui.

Soit effet du hasard, soit que Gozzika eût pris ses mesures en conséquence, le mudir ne connut notre départ que lorsque nous étions déjà bien loin. Il entra en fureur en l'apprenant, et, dans sa colère, fit bâtonner plusieurs employés de la mudirie, Todéros entre autres , à ce qu'on m'écrivit , sous prétexte qu'ils s'étaient joués de lui. Gela était vrai quant à Todéros, mais non pas comme l'entendait le mudir. Notre ami le Copte ignorait lui-même notre départ; il était donc sur ce point blanc comme neige , et s'il avait trompé Khorref , c'était à propos des lettres que celui-ci l'avait chargé de nous offrir. N'osant lui avouer que nous n'avions pas voulu les recevoir, de peur que la responsabilité d'un refus si blessant ne retombât sur lui, il fit croire au mudir

«86 KASSÀU,

que n'ayant pu nom les remettre en mains propres avant notre départ , il nous les avait expédiées par un exprès, Il n'en était rien* Tpdéros les avait tout uniment brûlées. Khosref ignora donc, h mon grand reçret, ou ne sut que beaucoup plus tard le sort qu'avaient eu ces fameuses lettres de recommandation, offertes avec trop d'insistance pour n'être pas suspectes à nos yeux*

Quand il eut passé sa première colère sur les gens de sa dépendance, il s'en prit à. Cozrika, et s'il n'osa pas le faire bâtonner, ce dont il avait pourtant bien envie , il lui fit essuyer toutes sortes d'avanies. Il défendit à tous les chameliers de lui fournir à l'avenir des chameaux, à tous les écrivains de lui prêter leur ministère pour sa correspondance et pour ses marchés , & tout le monde enfin, sans exception, de se charger de ses messages ; si bien qu'ayant à nous écrire, Yanni fut obligé de porter lui-même sa lettre jusqu'à l'Atbara, d'où un homme sûr nous la trans* mit h Khartoum où nous étions alors, d'est précisé» ment cette lettre qui nous informait des faits que je viens de raconter, Ces faits étaient graves , mais en voici de bien plus sérieux,

Indignés , révoltés comme ils devaient l'être de l'odieux acte de violence dont ils avaient été victimes #n pleine paix et contre le droit des gens, les Abyssins avaient porté leurs plaintes et leurs réclamaions au consul ou vice-consul anglais à Massaoua ,

KASSALA. iST

ville turque située sur la mer Rouge, h l'extrême frontière abyssinienne, le suppliant d'intervenir auprès du gouvernement égyptien pour obtenir de lui la délivrance des prisonniers et une réparation assurément bien due, Je n'ai jamais pu savoir d'une manière certaine si une démarche semblable avait été faite également auprès du consul de France. Si elle ne le fut pas, cela prouve que les Abyssinien* ont plus de confiance dans l'Angleterre que dans la France. Si elle le fut, elle demeura sans effet, l'agent français s'étant abstenu de toute intervention. Fidèle , au contraire , & la politique britannique, qui a pour principe de prendre en main la défense des opprimés , sinon par humanité, du moins par intérêt, afin de se créer partout une clientèle et des influences, l'agent anglais prit & cour cette affaire, au point de faire en personne le long et pénible voyage de Massaoua à Kassala pour procéder sur place à une enquête et pour demander au mudir des explications, M< Plawden (c'était le nQin du consul) arriva dans celle dernière villç peu de temps après que nous l'avions quittée, et n'y reçut pas un meilleur accueil que le missionnaire Stella. Joignant l'ineptie k l'insolence , Kbosref-Bey s'avisa de traiter le re~ présentant de la Grande-Bretagne comme il avait traité Cozzifca, entravant sa correspondance , ses moyens de transport , le gênant , en un mot , dans toutes ses démarches. On devine bien qu'une pa-

reille conduite n'arrangea pas ses affaires, et que H. Plawden ne manqua pas de s'en plaindre au Caire dans les termes les plus énergiques.

Quant à nous, qui avions aussi un compte à régler avec Khosref , nous n'attendîmes pas d'être au Caire pour lui donner de nos nouvelles. A peine à Khartoum, nous portâmes nos griefs au Divan. Malheureusement le poste de gouverneur général du Soudan était alors vacant, et le mudir de Lobéïde , venu du Cordofan pour remplir l'intérim , ne se crut pas suffisamment autorisé pour prendre en cette circonstance un parti décisif, d'autant plus que le nouveau gouverneur était attendu d'un moment à l'autre. Nous résolûmes donc d'aller au-devant de lui jusqu'à Sourourab, un village bâti près du Nil, à huit heures de Khartoum, où il devait séjourner un jour ou deux. Nous l'attendîmes là cinq jours. Enfin il arriva.

J'aurai sans doute par la suite l'occasion de raconter avec quelque détail mon entrevue avec ce pacha, un Turc de la pire espèce, et la scène caractéristique qui se passa entre nous. Il me suffira de dire aujourd'hui que je le trouvai peu disposé à nous donner satisfaction. Nous ne lui demandions point la révocation du mudir, sachant que cette mesure outre-passait ses pouvoirs ; nous exigions seulement qu'il le suspendît de ses fonctions et le rappelât à Khartoum en attendant qu'on eût statué au Caire

sur son sort ultérieur ; et comme le pacha s'entêtait dans sa résistance , nous finîmes par lui déclarer nettement que nous ne quitterions pas la place , ni ne sortirions de son divan, qu'il n'eût fait droit à nos réclamations. Vaincu par notre résolution, il céda enfin, et nous promit de faire ce que nous exigions, promesse de Turc dont le consul d'Autriche à Khartoum, présent à la conférence, se chargea de surveiller l'exécution, et qui, grâce à cette précaution, fut remplie exactement. Quant à notre ami Cozzika, voulant le mettre à l'abri des vengeances de Khosref et de vexations nouvelles , nous priâmes le consul autrichien de le prendre officiellement sous sa protection , ce qu'il fit immédiatement en lui envoyant à Kassala un passe-port autrichien.

Cette première satisfaction obtenue, je comptais bien n'en pas rester là. De retour au Caire deux ou trois mois plus tard, ma première pensée fut pour Khosref-Bey; mais comme j'allais reprendre la suite de fties démarches et porter mes griefs à Saïd-Pacha lui-même, investi depuis peu de l'autorité viceroyale, j'appris que les plaintes de M. Plawden avaient porté leur fruit, et que le compte de Khosref avait été réglé. Àbbas lui-même avait, très-peu de temps avant sa mort, destitué l'ancien mamelouk de son prédécesseur, et il était alors question de lui faire son procès. S'il a été traité selon ses mérites, il doit être en ce moment aux galères. Le consul

190 ÏÀftSALA.

général de la Grande-Bretagne eut tout l'honneur de celle affaire, i l'eidusion de h France qui pourtant tarait dû prendre rinitiatire, puisqu'elle affiche de* puis Loui* XIV la prétention d'être la fidèle alliée et la protectrice des Abyssiniens.

(SUITK.)

Ici je reprends, arec ou sans la permission dû lecteur, le journal de voyage interrompu par mon séjour à Kassala, qui avait duré neuf jours pleins» et pour le narré des événements qui Font suivi*

Le 7 avril 1854.

Nous avions, comme k notre départ de Souakin, douze chameaux et cinq chameliers. Ces derniers, Arabes de la tribu des Halangas, ressemblaient prèsqu'en tout point à nos vieux amis ou ennemis les Bi* charis, linon pourtant que leur peau était plus foncée, qu'ils paraissaient moins vigoureux, moins fiers, et qu'ils portaient des sandales tandis que les autres allaient nu-pieds. Ils étaient d'ailleurs habillés ou plutôt déshabillés comme eux, sans autre vêtement

VH J0LR5AL DU DÊSEKT.

qu'un pagne de tofle à la ceinture ; du reste, même lance, même bouclier, même couteau à gaine, et mêmes amulettes au bras. Nous n'avions point de kabir ; mais Cozzika nous avait donné, pour nous en tenir lieu, un vieux chrétien de ses amis établi à Kassala depuis quinze à vingt ans, investi de- tous ses pouvoirs pendant ses fréquentes absences, et qui connaissait parfaitement le pays, où il "était luimême connu de tout le monde. Mallam Girgis, ou maître Georges, ne parlait qu'arabe, montait un âne en guise de hedjin, au demeurant le meilleur homme du monde. Yanni nous avait également donné, pour nous accompagner, deux de ses domestiques rentrés la veille à Kassala, tous les deux Nubiens, tous les deux à dromadaire, et qui nous rendirent, l'un surtout, nommé Saleh, de grands services.

La caravane s'était de plus renforcée d'un soldat qui suivait la même route que nous, d'un Égyptien nommé Hassan, qui, lui aussi, avait été soldat, et qui allait reprendre du service à Khartoum ou à Berber, partout où l'on voudrait de lui. Moyennant sa nourriture et l'autorisaticn de monter, de temps en temps, sur les bagages, nous eûmes en lui, pendant tout le voyage, un véritable domestique. À quoi il faut ajouter un marchand du pays, du nom dlsmaïl, qui avait sollicité et obtenu l'honneur, c'est-à-dire la sécurité de notre compagnie.

Grâce à ces diverses recrues, le personnel de la caravane était de dix-sept hommes, sans compter le léopard privé que nous avait donné Cozzika, et qui, enfermé dans une cage d'osier, occupait à lui seul un chameau. Il supportait sa captivité avec une résignation exemplaire, et quand il avait soif, ce qui lui arrivait rarement, il demandait à boire par un sifflement aigu semblable à celui d'un oiseau. On le lâchait de temps en temps ; après une course dans le désert pour se dégourdir les jambes, il revenait de lui-même et rentrait dans sa cage sans difficulté. Cependant, malgré la douceur de son commerce, les chameliers en avaient peur et ne se sont jamais accoutumés à lui. Il est juste de remarquer à leur décharge qu'inoffensif pour tout le monde, il préférait cependant très-visiblement les blancs aux noirs.

Il était cinq heures quand nous sortîmes de la ville. J'étais fort mal monté : mon dromadaire n'était bien cette fois qu'un chameau très-lent, trèslourd, et dont j'avais bien du mal à faire quelque chose. En revanche, j'avais échangé mon bât de Souakin contre une selle nubienne dont Cozzika m'avait fait cadeau, et qui, placée au sommet de la bosse, rembourrée de coussins à l'intérieur pour ne pas blesser l'animal, était bien loin d'avoir l'ampleur, la commodité des selles du Hedjaz. Il me fallut quelque temps pour m'y habituer; mais je finis par m'y trouver très-bien. Notre hôte nous accom-

i94 JOURNAL DU DÉSERT.

pagna assez loin, monté sur une mule, et en se séparant de nous il me dit avec effusion : « Vous êtes mon père ; je suis votre fils ; je n'ajoute rien. » Or, notez qu'à peu d'années près, nous étions du même âge, et que son épanchement oriental n'était pas du tout fait pour me flatter. Le rôle de Pater JEneas ne flatte personne. C'est ici le lieu de faire ma confession sur un point délicat et tout à fait intime, que j'ai jusqu'à présent laissé dans l'ombre.

Apprenez donc, lecteur, que j'avais laissé croître ma barbe autant pour n'avoir pas l'ennui de la faire tous les jours que pour m'attirer la considération des Bédouins, qui, à l'exemple de Lycurgue, estiment peu les mentons *asés. Mais cette barbe, qui en fort peu de temps avait pris des proportions respectables, était entièrement blanche comme le sont mes cheveux depuis l'âge de vingt-cinq ans, et, toute coquetterie à part, elle me vieillissait de vingt ans. Aussi passais-je tout à fait pour un vieillard, et étaisje traité comme tel par tout le monde : « Voyez ces Européens, disaient souvent les Arabes avec une surprise mêlée d'admiration; ils ne craignent pas de quitter leur patrie dans un âge si avancé pour visiter les pays lointains. » Ceci pouvait me flatter comme Européen, mais beaucoup moins comme homme, pour peu que j'eusse eu des prétentions personnelles ou que les femmes fussent en jeu dans les pays musulmans, comme elles le sont en pays

chrétien. Ajoutez à cela que les Arabes ne manquaient jamais de me donner, comme Cozzika vient de le faire, le titre de Père, Âbou; ce qui est de leur part une politesse et une preuve de respect. Même chose arriva, il y a quelques années, à un diplomate français envoyé au fond de l'Orient et que sa mission avait beaucoup vieilli. Les indigènes le traitaient aussi d'Abou ; mais moins philosophe que moi, il leur répondait par des injures.

Le mogreb nous prit au milieu d'une forêt de mimosas qui commence presque à la porte de la ville, et où Cozzika prit congé de nous. Le soleil se cacha derrière les arbres longtemps avant de se coucher et ne révélait sa présence que par une épaisse vapeur rouge étendue sur les bois comme une pluie d'or. Les roucoulements du soir nous environnaient de toutes parts : palombes et tourterelles préludaient par des gémissements éplorés au silence de la nuit. A la sortie du bois, on traverse une plantation de doura, dont les gigantesques feuilles nous enveloppaient comme une autre forêt. On entre ensuite dans une plaine crevassée, lézardée par la chaleur, toute hérissée d'une herbe sèche et dure comme la paille d'un champ fraîchement moissonné. Il régnait dans la caravane un si grand désordre, qu'elle alla tomber et s'enchevêtrer au milieu de l'obscurité dans une autre caravane survenue du côté opposé ; c'étaient des Bohémiens, nommés ici Ghadjars, race partout étrangère

et encore plus étrange, qui conserve dans les déserts de l'Afrique, comme dans les cités populeuses de l'Europe, les caractères indélébiles de son origine indienne. On se démêla non sans peine les uns des autres, et, poursuivant notre marche à la clarté des étoiles, nous la prolongeâmes, ce premier jour, jusqu'à près de minuit, escortés par le hurlement des chacals et des hyènes.

Le 8.

Le premier objet qui me frappa les yeux en sortant de ma tente fut le rocher de Kassala que nous avions laissé bien loin derrière nous, mais que son isolement et la transparence de l'air faisaient paraître infiniment plus près qu'il ne l'était en réalité. On l'eût pris à cette distance pour la pierre tumulaire de quelque Encelade du désert. On se demande par quel singulier phénomène géologique cette masse isolée a surgi de terre en cet endroit, tandis qu'autour d'elle, dans un rayon de plusieurs journées, le sol n'a pas la plus légère excroissance. Visible, malgré son éloignement toujours plus grand, pendant toute la matinée, pourvu, bien entendu, qu'on tournât la tête, car il s'élevait maintenant au nord, et nous marchions dans la direction du sud, ce roc monumental est le seul accident du paysage, tant la plaine est nue et l'horizon plat. Si quelque gros d'Abyssiniens était venu nous surprendre en cet

endroit, j'aurais béni leur présence, ne fût-ce qu'à titre de distraction; mais quoique nous fussions trèsprès de leur frontière, il n'en parut pas un seul; rien ne vint interrompre la monotonie de cette journée d'autant plus ennuyeuse pour moi que mon chameau ne voulait ou ne pouvait pas marcher. J'étais toujours en arrière de la caravane, en compagnie de Gasparo, qui, le fusil à la main, se donnait le plaisir d'aller à pied, nonobstant une chaleur de 35 degrés. S'il avait compté pour notre dîner sur un gibier quelconque, son attente fut cruellement déçue :

C'était un grand hasard

Si Ton voyait passer seulement un lézard.

J'atteignis de cette manière , déjà fort avant dans l'après-midi , une chaîne de collines basses du sein desquelles je descendis dans l'ouadi Hammed, où les arbres reparaissent tout à coup et se multiplient à chaque pas jusqu'à former des bosquets , puis des bois. L'ouadi donne son nom , à moins qu'il ne le reçoive de lui , à un grand village bâti en nattes et habité par les Soukrias, une tribu considérable, d'origine arabe , ,comme toutes celles que nous avons rencontrées depuis la mer Rouge, et qui de l'Atbara s'étend jusqu'au Nil Bleu. Achmet Aboussine , leur cheik , que je devais connaître plus tard ,

est le plus puissant de tous ces déserts. Les Soukrias ne se distinguent d'ailleurs que par le nom des Ha~ langas avec lesquels ils confinent, et qui eux-mêmes ne se distinguent pas davantage des Âdendoas , ni même des Bicharis. Tous venus à la même époque de la péninsule arabique, ils ne sont, sous des noms divers , que les enfants d'une même famille , et (a mère patrie revit en eux, si ce n'est pourtant que l'Afrique , où ils se sont acclimatés depuis plusieurs siècles, a déteint sur eux, les a rendus plus rudes et plus sauvages. Resté , j'ai dit plus haut pourquoi, en arrière de la caravane avec Gasparo , nous traversâmes seuls ce village qui est très-populeux , trèsvivant , très-bruyant , plein de chameaux , de troupeaux, et dont les habitants , accourus sur notre passage avec curiosité, nous témoignaient à l'enviles uns des autres un intérêt non suspect. A en juger par cet échantillon, cette tribu doit avoir conservé, sous le ciel africain, les traditions de l'hospitalité arabe. Je rejoignis la caravane au bord de l'Àtbara, où elle était déjà campée. Cette rivière , qui coule à cent pas du village , descend des montagnes d* Abyssinie, où elle porte le nom de Tacazé, et, après un cours de quatre à cinq cents lieues, partie sur le territoire abyssin , partie dans le Soudan oriental , se jette dans le Nil aux environs de Damer, dans la haute Nubie. Elle était alors fort basse , mais elle double et triple de volume à la saison des pluies ;

on peut estimer la masse d'eau qu'elle roule à cette époque par l'étendue de son lit ; une moitié à peine en était alors, remplie ; l'autre moitié , restée à sec , était couverte de sable fin et de cailloux roulés. Des buttes de terre boisées courent de chaque côté , et les deux rives sont bordées en cet endroit de pins chevelus dont la crinière verdoyante pend sur les eaux. La rivière était du plus beau bleu et d'une parfaite limpidité. De nombreux troupeaux s'y venaient abreuver sous la conduite de bergers noirs et nus, dont les cris de ralliement se mêlaient au bêlement des brebis. Couché au bord du fleuve sur une pelouse verte , chose rare en ces contrées , je passai une soirée calme et fraîche au milieu de ces bucoliques africaines, et, quand je revins au camp, j'y trouvai le cheik du village qui, pour acquitter la dettç de l'hospitalité, nous avait apporté du lait, des

moutons , même des poulets , et c'est ainsi que la

soirée racheta pour moi l'ennui, le vide et la chaleur de la journée.

I/Atbara était le premier grand cours d'eau que je rencontrasse depuis que j'avais quitté les bords du Nil , et la vue de ce beau fleuve me fit éprouver un plaisir d'autant plus vif que les rives en sont richement boisées. Je compris là, une fois de plus, le paradis de Mahomet et la description si souvent répétée, bien que toujours la même , qu'en donne le Koran : écrit au désert par un homme et pour des

hommes du désert, il est naturel qu'il leur promette dans l'autre monde ce dont ils manquent le plus dans celui-ci, des eaux et des arbres. Les Arabes de cette région ont donc le paradis dès ici-bas, sauf pourtant les houris, à l'éternelle jeunesse desquelles leurs femmes si vite fanées ne sauraient faire concurrence, non plus qu'aucune de celles dont le créateur a émaillé la terre, fleurs d'un jour offertes à l'homme pour son bonheur ou pour son malheur.

On approchait de la saison des pluies. Déjà à Kassala j'en avais eu un avant-goùt dans l'averse tombée le 1" avril. Il plut encore cette nuit, et le vent souffla avec une telle impétuosité qu'il arracha les piquets de ma tente, et que je me réveillai en sursaut coiffé par elle. Le jour pointait par bonheur quand in'advint cette catastrophe, et, comme j'étais matinal, gran madrugador, ainsi que Don Quichotte, je me levai définitivement. Le ciel était orageux : de grands nuages noirs bordés de festons jaunâtres roulaient dans l'espace et semblaient annoncer un [c; mais le soleil dissipa ces sombres ! ciel eut bientôt repris son implacable imp à la rivière, il n'y avait qu'un pas :

mmédiatementet la trouvai littéralepar une multitude d'Arabes petits et

grands , qui venaient s'y baigner en faisant retentir de leurs cris perçants l'écho des deux rives. C'était affronter bien témérairement et de bien près la formidable gueule des crocodiles qui hantent ces eaux paisibles; mais l'habitude du danger, quel qu'il soit, familiarise tellement avec lui, que les baigneurs n'y songeaient même pas. J'imitai leur exemple et fis comme eux , au milieu du fleuve , mes ablutions du matin , bien que la blancheur de ma peau me signalât de plus loin que la peau noire des naturels à la dent des crocodiles.

Les chameaux que Yanni nous avait procurés avec tant de difficulté ne devaient nous conduire que jusqu'à l'Atbara. Vu les circonstances politiques, les chameliers avaient refusé formellement d'aller plus loin et n'avaient même consenti à venir jusque-là que par une faveur spéciale , parce qu'ils étaient en relations continuelles d'affaires avec notre hôte. Il fallait donc se pourvoir ici d'autres chameaux , et c'est à quoi maître Georges avait avisé dès notre arrivée. Il connaissait le cheik d'Ouadi Hammed, et il était connu de lui personnellement ; aussi l'affaire s'arrangea-t-elle entre eux facilement; seulement, il nous fallut attendre les nouveaux chameaux jusqu'à l'Asr, trois heures après midi. L'attente me parut longue : un khamsin brûlant et tel que je n'en avais pas encore éprouvé régna toute la journée. Les arbres m'en défendaient mal , ma tente pas du

4tf* r<sat àe nca* et i

<\-& le* antre* mt nuia réairaynt vîâfe, mais à di*UAce et ea^èfODcst ▼o^e, m pîeis et aux mains pré», par on ample Témmt de coton Ueo.

Ij?% bruit* du tilia?e armaient fcien aosn jusqu'à moi ; mais, quoiqu'ils aimmifMsrnl par kor intensité continue mie population très-nombreuse, ils ne m'apportaient rien de distinct , rien surtout d'agréable, Ksfril besoin d'ajouter qu'excepté moi, qui ne dors jamais pendant le jour , même an sein des plus grande* fatigue*, toute la caravane était plongée dan* un sommeil profond 1

Knlln le* chameaux arrivèrent à l'Asr, et l'on parti t immédiatement, à ma grande satisfaction, car à peine on selle, je ne m'aperçus plus du simoun. On cou i mença par remonter l'Atbara dans le lit alors desuM\à do» grandes eaux, et quelquefois à l'ombre des pin* HicvoIuh dont il est bordé. On traversa ensuite I» rivière à la faveur d'un gué très-large, mais peu profond , et. après avoir escaladé une butte de terre rouverte de maquis, ou vint camper, dès cinq heures, nu iiiUUni d'uno jolio clairière environnée d'arbres,

d'arbustes de toute espèce , et d'où Ton descendait au fleuve par une pente douce d'une centaine de pas. Ce lieu solitaire est fréquenté par les crocodiles qui viennent y dormir au soleil ; pourtant nous n'en vîmes pas un seul. Nous étions en revanche assourdis par le cri sec de l'oiseau qu'on dit leur ami, parce qu'il les réveille , à ce qu'on prétend , à l'approche d'un ennemi. Cette fable vient de ce qu'il cherche et saisit jusque dans la gueule béante du monstre endormi les insectes dont elle est toujours pleine. Cet oiseau est le trochilus d'Hérodote, qui raconte de lui la même chose. Le kamsin avait cédé , et la soirée fut aussi fraîche que la journée avait été étouffante. Je la passai sur un tertre de gazon baigné par les eaux , et où j'aurais pu me croire partout ailleurs que sous le tropique africain. Nous étions entrés , en passant l'Atbara , et nous nous trouvions par conséquent alors dans cette fameuse lie de Méroë, siège et berceau de l'antique civilisation éthiopienne, et qui joue dans les premiers âges de l'histoire un rôle si considérable, bien qu'encore si mystérieux. On a prétendu que les anciens avaient donné à cette partie de l'Afrique la dénomination d'île, parce que, dans leur ignorance de la géographie , ils la croyaient bornée par la mer. C'est une erreur grossière : les anciens n'étaient pas si ignorants qu'on veut bien le dire ; ils . savaient aussi bien que nous où était située la mer

Rouge, et si Méroê était pour eux une île , c'est que c'est une lie, en effet, formée d'un côté par le Nil, et de l'autre , celui-là même où nous sommes, par l'Atbara.

Quoi qu'il en soit, Méroë, dont les monuments ont servi de modèle à ceux de l'Egypte, offrait le spectacle d'une théocratie pure et sans mélange. Cette forme de gouvernement qu'on retrouve à l'origine de toutes les sociétés , à mesure qu'on remonte plus haut dans l'humanité , est celle des peuples enfants, parce que chez eux la notion de pouvoir est inséparable de la notion de Dieu , de qui émane et qui consacre à leurs yeux toute autorité. Aussi les deux puissances spirituelle et temporelle leur semblentelles inséparables et les confondent-ils dans leur représentation matérielle : le dépositaire de l'une est le dépositaire de l'autre. Des philosophes ont conclu de ce fait constant, que Dieu dut gouverner directement à leur berceau les hommes créés par lui, comme le père gouverne encore aujourd'hui ses enfants mineurs. De là le gouvernement patriarcal qui suivit immédiatement le gouvernement divin, dont il n'était qu'une conséquence, le patriarche ou père étant le délégué de Dieu lui-même dans sa famille. Mais depuis que la famille s'est transformée en tribu et la tribu en nation , la théocratie a dû cesser parce? qu'elle n'avait plus sa raison d'être, et de spirituel le pouvoir est devenu temporel. A me-

sure que les peuples d'abord mineurs atteignent leur majorité, ils s'émancipent par là même, et, progressivement déplacé, le principe d'autorité passe du prêtre, du père et du prince dans l'individu. C'est ce que l'apôtre saint Pierre , premier représentant lui-même , du moins en principe , de la théocratie catholique, veut faire entendre lorsqu'il dit que le parfait chrétien est investi d'une sacrificature royale 1 ; ce qui veut dire en style profane que tout homme parvenu à la plénitude de son existence et en possession de soi-même, est à la fois prêtre et roi . Pour en revenir à Méroë , cette Salente africaine où régnait la justice, le pouvoir sacerdotal y régit la société fondée par lui, aussi longtemps qu'il lui fut nécessaire. Tout lui était subordonné : les rois n'étaient que des magistrats civils ou militaires nommés par lui, relevant de lui seul , inspirés, jugés, déposés, immolés même au besoin par ce redoutable dépositaire de la puissance divine. Quand son œuvre fut consommée et que l'heure du pouvoir temporel eut sonné, cette seconde forme de l'autorité se résuma, s'incorpora dans un prince ou chef émancipé qui remplaça le prêtre après l'avoir détrôné, détruit, accomplissant à ces époques reculées une révolution semblable à celles dont l'Egypte ensuite et plus tard la Grèce, l'Italie, l'Europe entière,

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