BounXeiov lepàtev(j.a. Ép. I, chap. il, v
ont été et seront encore le théâtre. Celui des rois de Méroé qui le premier s'affranchit du pouvoir sacerdotal rat Eryamène, et ce coup d'État , qui ne remonte pas au delà du m* siècle avant l'ère chrétienne, fut exécuté par ce prince avec l'atrocité particulière aux révolutions sociales , exagérée ici par la férocité naturelle a la race africaine. Nonseulement le sacro-saint collège des prêtres fut aboli, anéanti, mais les prêtres eux-mêmes furent massacrés, comme si tout progrès devait être icibas scellé, cimenté par le sang.
Exécuteurs et victimes, les prêtres, les rois, la nation tout entière jusqu'au dernier homme, et les monuments même d'une civilisation enfantée dans les larmes et dans le sang, tout a disparu depuis des siècles de la surface du globe pour ne laisser que quelques noms controverses dans l'histoire, quelques débris informes ensevelis dans les sables du désert. Des races inconnues alors ou qui peutêtre n'étaient pas encore nées , des Arabes nomades venus de l'Orient, des Turcs conquérants sortis 1 Tondeurs de l'Asie, quelques rares voyageurs
nous attirés du septentrion par la curiosité, nt seuls aujourd'hui ces solitudes revenues &tat primitif, dressent, en passant, leurs a lieu même où s'élevaient des cités popufont paître leurs chameaux sur la tombe uple à jamais disparu.
Le 10.
J'ai dit que là clairière où nous avions campé était environnée d'arbres : les plus communs et les plus beaux étaient les pins. Il s'en trouvait, entre autres, à quelque distance du camp et juste au-dessus de l'Àtbara qui coulait à vingt pieds plus bas, un magnifique, entièrement isolé, noueux, tordu par les vents et dont les vastes branches auraient abrité un troupeau tout entier.
Je l'avais remarqué le soir en arrivant, et dès le matin je m'y réfugiai pour échapper aux bruits, au mouvement de la caravane. Le ciel était voilé, le soleil d'un blanc d'argent comme la lune, et comme elle sans rayons. Le fleuve glissait lentement à mes pieds; décrivant à perte de vue de gracieux méandres, ses bras, ouverts un instant pour se fermer aussitôt, formaient de nombreux îlots couverts de verdure. De quelque côté que se portât la vue, l'horizon n'était borné par rien et n'avait d'autre limite qu'un ciel gris confondu avec la terre dans les brumes du lointain. Toute montagne avait depuis longtemps disparu, et je devais être bien longtemps encore sans en découvrir aucune. Les eaux calmes étaient muettes et le silence régnait dans cette vaste étendue. La solitude n'y était pas moins profonde. L'œil ne distinguait aucun objet, l'oreille
aucun bruit qui révélassent la présence de l'homme, ni celle même d'un animal. Ce paysage mélancolique et vaporeux n'avait rien d'africain ; il avait au contraire une singulière analogie avec certains sites des environs de Genève, chers à mon enfance, et où l'Arve avec ses sinuosités, ses îles, ses mille bras, ressemble trait pour trait à l'Atbara tel qu'il m'apparaissait en ce moment. Cette lointaine réminiscence de la patrie absente attendrit mon cœur et le pénétra d'une émotion bien inattendue. On aime toujours et partout, même en mourant, dit le poëte, à se reporter en esprit vers la terre natale, surtout lorsqu'on en est si loin :
Dulces moriens reminiscitur Argos.
On marcha plusieurs heures sur un plateau découvert et parfaitement insignifiant, à l'extrémité duquel on traversa à pied sec un bras de la rivière, lequel à défaut d'eau était rempli de cailloux roulants. Bientôt après on repassa à gué la rivière elle-même et l'on quitta, pour y rentrer plus tard, l'île de Méroé. L'espace compris entre le fleuve et le bras desséché que nous venions de franchir, forme, au temps des hautes eaux, une petite île dans la grande, et ce mince îlot se nomme Habsal.
Maître Georges, qui avait naturellement la direction, le gouvernement absolu de la caravane, lui
fit faire halte à cent pas du fleuve, le long d'une rangée d'épines alignées comme une haie vive de nos climats. Je ne sais quel nouvel arrangement de chameaux nous fit demeurer là tout le reste de la journée. Nous n'avions marché que deux heures la veille, et pas beaucoup plus ce jour-là. En allant de ce pas nous risquions fort de n'atteindre jamais Khartoum. Mais la faute n'en était pas à maftre Georges, plus contrarié que nous de ces éternels retards. Les chameaux étaient rares, et, frappés toujours d'une terreur panique à l'endroit des Abyssiniens dont nous serrions toujours de près la frontière, les Bédouins ne consentaient à s'engager, eux et leurs animaux, que pour de très-courtes distances et pour ainsi dire d'étape en étape. Réduits à nous-mêmes et sans les relations personnelles que Gozzika et son vekhil ou représentant avaient dans dans tout le pays, nous n'aurions jamais vu, même de loin, ni chameliers ni chameaux, et nous nous serions consumés dans l'ennui de l'attente , le pire de tous les ennuis. Gela soit dit à la louange d'Yanni, dont l'active prévoyance nous avait préservés de cette calamité.
Cette journée n'en fut pas moins insupportable, grâce au khamsin qui avait recommencé de plus belle : condamné au repos forcé pendant les heures de la plus grande chaleur, j'en souffris cette fois sérieusement et jusqu'à m'en sentir incommodé sous
le maigre ombrage de quelques maigres buissons. Il y avait bien à quelque cent pas au-dessus de nous un village soukria, dont les cris des enfants et des chiens signalaient le voisinage ; mais je n'eus pas même la pensée d'y chercher un abri : car les arbres y manquaient autant qu'au bord du fleuve, et, quant aux cases de nattes des indigènes, elles m'étaient suspectes à plus d'un titre ; je leur préférais encore l'air libre et mes pauvres broussailles. Nous ne reçûmes aucune visite, si ce n'est celle du maire du village, Cheik-el-Beled , qui nous apporta, comme son devoir l'y obligeait, l'inévitable mouton de l'hospitalité.
On ne repartit guère avant neuf heures du soir, après avoir changé pour la seconde fois, depuis Kassala , chameaux et chameliers* Maître Georges avait seul conservé sa modeste monture ; mais tout humble qu'était son fidèle baudet, il n'en rivalisait pas moins de vigueur avec les chameaux et les sur* passait en célérité. Je n'eus d'ailleurs qu'à me féliciter de ce second changement : le dromadaire qui m'échut cette fois en partage était aussi bon que le premier était mauvais. On traversa le village, formé comme les autres de huttes en paille ou en nattes de palmier disséminées au hasard à une grande distance les unes des autres , en sorte que ces vil-* lages occupent d'ordinaire une vaste étendue de terrain. Quoique des feux et des lumières brillassent
en beaucoup d'endroits, il m'était impossible de rien discerner dans l'obscurité. J'entendais seulement des rumeurs humaines mêlées aux aboiements des chiens, au hennissement des chevaux, et ces bruits champêtres de moins en moins distincts troublèrent longtemps, avant de s'éteindre tout à fait, le silence universel.
La nuit était fraîche et sereine. La caravane allait bon train. Devant elle marchait en manière d'éclaireur, le bouclier au bras et la lance au poing, un des nouveaux chameliers, dont je n'apercevais que la silhouette noire au front de la ligne. Je dirais qu'il chantait, si ce mot n'était pas trop ambitieux pour caractériser l'espèce de cri modulé dont il s'accompagnait en marchant. C'était toujours la même note et toujours la même intonation. Tout à coup il se tut, s'arrêta brusquement et se rejeta en arrière en détournant la tête. Ce temps d'arrêt si subitement exécuté imprima un mouvement rétrograde au premier chameau et fit de proche en proche refluer la caravane sur elle-même jusqu'au dernier. Une certaine agitation et comme un frissonnement magnétique succéda à. ce premier désordre, et un conflit de paroles animées, parmi lesquelles on reconnaissait la voix altérée du chanteur, s'éleva entre lui et ses camarades. Que lui était-il donc arrivé ? Quel événement extraordinaire avait pu l'émouvoir à ce point? Il avait vu passer à l'ho-
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rizon le Fantôme de la Chamelle blanche, et cette terrible apparition, présage certain d'une catastrophe, avait causé tout ce trouble, tout cet effroi.
Les Bédouins semblaient consternés; le marchand Ismaïl tremblait pour sa cassette ; les deux soldats eux-mêmes n'étaient point aussi tranquilles qu'ils affectaient de le paraître, et bien que maître Georges se moquât, en bon chrétien qu'il était, de cette panique superstitieuse, il n'était pas sans inquiétude à cause de la responsabilité qui pesait sur lui. Tout le monde cependant, hors le chanteur, aurait pu et dû se rassurer, attendu que la vision fantastique n'est menaçante que pour le visionnaire dont elle a frappé les yeux : or, le chanteur seul l'ayant aperçue, lui seul était menacé. J'ignore si le sinistre présage s'est accompli pour lui ; tout ce que je puis affirmer, c'est que pendant les trois jours qu'il fut avec nous il ne lui advint rien de fâcheux. Il n'en avait pas moins l'esprit frappé, dormit fort peu et ne chanta plus du tout.
Le H.
Ayant marché jusqu'au milieu de la nuit, on ne fut naturellement pas matinal. Les chameaux n'étaient pas chargés ni les tentes abattues, quand passa près du camp une chaîne d'esclaves volés probablement sur la frontière parles jellabs qui les conduisaient. Tous
étaient fort jeunes, et les filles étaient aussi nombreuses que les garçons. Les esclaves que j'avais rencontrés jusqu'à présent dans le désert étaient montés sur des chameaux ; çiais ceux-ci allaient à pied , liés deux à deux à une longue corde qui les empêchait non-seulement de fuir, mais de s'écarter de la ligne droite. Quelle enfance pour ces malheureux ! Quelle jeunesse, quel âge mûr les attendent ! Le cœur se serre et finit par se durcir au spectacle de tant de misères qu'on ne peut soulager, qu'on ne peut pas même adoucir ; car tout ce qu'on aurait tenté en faveur de ces pauvres victimes eût infailliblement tourné non à leur profit , mais à celui des bourreaux , si même le sort de la victime n'en eût pas été aggravé.
Cet événement, qui avait cessé d'en être un pour moi , tant l'habitude endort jusqu'à la pitié , fut le seul de la journée , et l'on ne fit pas d'autre rencontre. Cette journée, d'ailleurs, fut si parfaitement insignifiante, que je ne la mentionne que pour mémoire et qu'elle n'a laissé aucune trace dans mes souvenirs. Tout ce que j'en puis dire et m'en rappelle, c'est qu'on marcha du matin au soir dans une plaine absolument plate, absolument nue, sans horizon, sans accidents, sans intérêt d'aucun genre ; qu'on se rapprocha de l'Atbara non pour le traverser, mais seulement pour y faire de l'eau, et qu'à la nuit tombante on campa en rase campagne sans le
moindre arbrisseau pour abriter les tentes. Depuis trois jours, aucune bête féroce n'avait paru ni ne s'était fait entendre. Le silence du désert ne fut troublé cette nuit-là que par un cri si éclatant, si perçant, qu'on l'aurait pu croire, à en juger par sa puissance, celui de quelque grand animal ; et c'est le cri d'un insecte nocturne moins gros qu'un scarabée. Tout prend sous ces latitudes des proportions gigantesques.
La plaine continue hérissée d'herbes sèches, de quelques épines, et tout aussi monotone, tout aussi fastidieuse que la veille. Vers le milieu du jour on retrouva encore TAtbara; mais cette fois on le franchit, toujours à gué, et l'on rentra dans l'île de Méroë. Elle s'annonce de ce côté par un bois magnifique composé d'acacias si serrés, si touffus, qu'on ne pouvait se dispenser d'y faire une halte sans manquer à tous les devoirs du voyageur : le premier de tous consiste à prendre son bien où on le trouve ; or, le premier bien du désert, c'est l'ombre et l'eau, et nous avions là l'une et l'autre.
Ces parages solitaires sont fréquentés par les éléphants qui viennent boire à la rivière, où ils laissent des preuves non équivoques de leur présence. Ils vont d'ordinaire en troupe sous la conduite d'un des leurs, plus vieux ou plus expérimenté que les autres,
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auquel les naturels du pays donnent, en raison de . son emploi , le nom de Kabir . C'est lui en effet qui sert de guide à la troupe , qui choisit les meilleures routes, dépiste l'ennemi et annonce son approche, découvre les pâturages, les eaux, et il s'acquitte de tous ces soins avec une sagacité merveilleuse. Ceci n'est point un roman ; c'est la vérité pure. Tous les indigènes adonnés à la chasse de l'éléphant, et, à ce titre, versés profondément dans la connaissance de ses habitudes, reconnaissent, à ne s'y pas tromper, le kabir d'une compagnie, et le suivent pas à pas, pour ainsi dire, dans l'exercice de ses fonctions.
Quoique les éléphants marchent très-rarement seuls, leurs traces étaient là si visibles, si fraîches, que j'espérais et désirais passionnément rencontrer quelqu'un de ces monstres étranges chez qui Tinstinct s'élève presque à l'intelligence, bien que leur masse informe et l'exiguïté relative de leur cerveau semblent devoir les reléguer aux derniers échelons du règne animal. On peut leur appliquer tout à la fois et avec une égale vérité, le rudis indigestaque moles et le mens agitât molem du poète latin. Mon désir fut satisfait. On en découvrit un en sortant du bois , et j'avoue que sa vue me fit éprouver un vif sentiment de plaisir et presque d'orgueil : j'étais fier de voir à l'état libre un animal qu'on ne voit en Europe que dans la captivité des ménageries. Une
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émotion non moins vive se manifesta dans la caravane ; mais chez elle c'était la peur. Les Bédouins, couverts de leur bouclier, se disposaient à recevoir l'ennemi à la pointe de leur lance , et nos gens euxmêmes avaient saisi carabines et tromblon. Mais l'ennemi, qui n'est tel d'ordinaire que pour qui l'attaque, ne fit pas même attention à nous ; il continua tranquillement son chemin sans ralentir ni presser le pas, absolument comme s'il eût été seul dans ses domaines. Personne ne songea à l'inquiéter dans sa marche, je ne dis pas dans sa retraite, car ce n'en était pas une, et, si lentement qu'il s'éloignât, j'eus le regret de le voir trop tôt disparaître dans les profondeurs du désert.
Ces vastes solitudes sont également peuplées de rhinocéros, autre monstre herbivore qui a la masse de l'éléphant , mais non son esprit. C'est une bête farouche, solitaire, tout à fait sauvage, qu'on n'approche pas impunément, qui ne s'apprivoise jamais et qui tient à la fois du sanglier par ses mœurs, du taureau par son humeur agressive, indomptable et toujours furieuse. Aussi les indigènes redoutent-ils le rhinocéros beaucoup plus que l'éléphant, et s'enfuient-ils du plus loin qu'ils l'aperçoivent. Il est très-difficile de le tuer, et tout à fait impossible de s'en emparer vivant. On venait cependant d'en prendre deux, mais très-jeunes et par surprise. Ils étaient destinés l'un et l'autre au con-
sul d'Autriche à Khartoum , lequel avait fait battre . le pays bien longtemps en vain, et ils se trouvaient, en attendant qu'il en prit possession, dans un village des environs, nommé Tokka.
Le bois que nous venions de quitter n'est qu'une oasis à la lisière de laquelle la plaine recommence aussi nue qu'auparavant. On y marcha , on y campa comme par le passé. La lune était si splendide depuis plusieurs jours, que sa lumière nous suffisait, sans le secours d'aucune autre, à Gasparo pour faire notre dîner, et à nous pour le manger.
Un tapis étendu par terre nous servait de table et de siège en même temps. Mattre Georges rompait naturellement tous les jours mon tête-à-tête avec l'Anglais que vous savez, et tous les jours j'avais l'occasion d'admirer sa sobriété. La première halte forcée à laquelle j'avais été condamné en plein khamsin, au bord de l'Atbara, m'avait fort éprouvé ; la seconde m'avait achevé; dès lors mon indisposition n'avait fait que croître et embellir ; ce soir-là j'étais tout à fait malade : lourdeur de tête, langueur dans tout mon être. La première condition du voyage est la santé : la mienne s'était jusqu'alors si inaltérablement soutenue, que je ne m'expliquais pas cette défaillance inaccoutumée et ce subit ébranlement Le repos et le khamsin ne les expliquaient pas sufisamment. Je leur cherchais une autre cause, et cette cause, la
voici , pour l'édification des médecins et des voyageurs.
J'ai dit précédemment que nous avions emporté du Caire une provision de vin , et nous avions choisi le marsalla, parce qu'ayant une grande force concentrée dans un petit volume, une quantité moindre était nécessaire, et que rembarras du transport était diminué d'autant. Nous avions calculé qu'en nous rationnant, notre cave ambulante pourrait nous mener jusqu'à Kbartoum, où nous espérions la renouveler. Mais voyant la route s'allonger indéfiniment, nous avions craint de voir notre provision épuisée avant la fin du voyage, et, passant de l'économie à la parcimonie , nous avions réduit de moitié notre ration quotidienne déjà fort exiguë ; encore nous en privions-nous quelquefois deux et trois jours de suite. Or, attribuant mon malaise à cette abstinence, j'en voulus avoir le cœur net, et ce soir même je bus d'un seul coup ma ration de deux jours. Jamais effet ne fut plus prompt, remède plus efficace, guérison plus instantanée. A peine eu s- je commis cet excès, si l'on peut donner ce nom à un verre de vin, que mon malaise disparut comme par enchantement, et oncques depuis il ne s'est reproduit. Vinum l&tificat cor hominis.
Ce petit détail d'hygiène m'a paru utile à consigner, en ce qu'il indique aux voyageurs européens le meilleur régime à suivre au désert pour s'y bien
porter, même en temps de khamsin. Une vie sobre mais tonique y est indispensable, et j'y regarde le vin, pris même à très-faible dose , comme le préservatif de bien des maux. Boire avec excès, c'est boire l'hébétement et la mort. Boire avec modération, c'est boire la vie, la santé du corps et de l'esprit. Aussi les poëtes, et les sages eux-mêmes, depuis Homère et Salomon, ont-ils tous chanté le vin, célébré sa puissance et sa vertu. Pindare seul a chanté l'eau, mais la Grèce entière a protesté par la bouche d'Anacréon. Dans la jeunesse, on abuse du vin comme on abuse de tout ; plus tard on en use avec réflexion, avec science, si j'ose ainsi parler, et c'est alors seulement qu'on apprend à en connaître tous les mérites, tous les bienfaits ; c'est alors qu'on jouit poétiquement par les yeux avant que nul autre sens ne soit matériellement affecté ; qu'on aime à voir étinceler dans le cristal le rubis liquide, la topaze et l'or où le soleil a déposé ses plus purs rayons. Tout se transfigure à travers ce prisme magique : le passé s'évanouit dans la nuit de l'oubli ; le présent s'anime et s'enchante ; l'avenir apparaît, aux regards les plus désenchantés, souriant et rose comme l'aurore du plus beau jour.
Egli è il vero oro potabile, Ghe mandar suole in esilio Ogni maie inrimediabile ;
Ëgli è d'Elena il Nepente, Che fa stare il mondo allegro
Da i pensieri
Foschi e neri Sempre sciolto e sempre esente 1 .
Le 13.
On entra dès le matin dans un bois d'arbres, d'abord petits et clair-seraés, mais qui vont grossissant et se rapprochant à mesure qu'on y pénètre, jusqu'à prendre des proportions colossales. Les pins et les mimosas sont les plus nombreux et les plus épais. Beaucoup, surtout à l'entrée du bois, sont cassés en deux par les vents, et leurs troncs démantelés, desséchés, blanchis par le soleil, se dressent comme des spectres à travers la verdure. Le sol, couvert d'un sable fin, est jonché de leurs ruines ; mais la nature, poursuivant son travail incessant, les décompose à la longue pour engraisser la terre et nourrir de leur substance ceux qu'épargnent les ouragans. Ainsi partout , et dans tous les ordres, dans le règne végétal comme ailleurs, la vie naît de la mort, qui n'est elle-même qu'une métamorphose et une autre forme de la vie universelle.
Nous marchions vite et gaiement sous ces beaux ombrages. J'avais à côté de moi maître Georges,