SCÈNE II
Les MÊMES, arrivée de MATELOTS
UN MATELOT, s' adressant à ses compagnons qui viennent derrière lui.
Elpénor ! Elpénor ! Les satyres sont là !
DEUXIÈME MATELOT, apercevant Silène.
Les satyres, Silène ! Alors toute la lyre !
Les chansons, le bon vin, l'amour et le délire !
PREMIER MATELOT
Vous ne répondez pas?... N'est-il donc plus permis De montrer de la joie en voyant ses amis?
ELPÉNOR
Quelle aventure nous ménageait la fortune !
LE SATYRE
Oh 1 pour une aventure, en effet, c'en est une ! Reste à savoir s'il faut vous en réjouir tant.
SILÈNE
La Fortune est trompeuse et change à chaque instant.
ELPÉNOR
Et que faites- vous là, dites-moi, dans cette île?
SILÈNE
Ce qu'on fait après les naufrages, de la bile.
PREMIER MATELOT
Bah ! Ton teint reste frais et ton œil réjoui !
Le vin est capiteux? La chère bonne? Oui?
Tout va bien. Quant à nous, lors de notre naufrage.
Les dieux n'ayant noyé qu'un quart de l'équipage
Et rassemblé le reste, ainsi que tu le vois.
On a pu réparer sa coquille de noix
Et s'en aller encor tous à la découverte.
LE SATYRE
Repartez. Ce pays causerait votre perte. Vous avez abordé dans l'île de Circé.
ELPENOR
Et quel est ce péril dont on est menacé?
LE SATYRE
Cette île est le séjour d'une magicienne...
PREMIER :MATEL0T
Autrement dit, ça sent ici l'histoire ancienne.
Mais un vieux chien de mer, un routier comme moi,
En a trop vu, pour qu'on lui donne de l'émoi
Avec des contes à raconter aux nourrices !
De Charybde et Scylla j'ai vu les précipices.
Et sur l'Etna fumant, tels qu'on les aurait peints.
Les grands Cyclopes, hauts comme les hauts sapins
Qu'ils avaient arrachés pour s'en faire des armes.
Puis les Sirènes, dont les chants avaient des charmes
Tels, qu'en les écoutant, le navire enchanté.
Pour jamais sur la mer se serait arrêté
Avec son équipage immobile et de pierre.
Ne crois pas, avec tes histoires de sorcière,
Épouvanter des gens au sort habitués,
Qui, déjà tant de fois, auraient été tués
Si la mort les avait voulus.
(Circé apparaît sur le fond de la scène et s'installe à sa tapisserie.)
SILÈNE
Signe de pluie, La magicienne vient à sa tapisserie.
PREMIER MATELOT
Qu'elle est belle !
DEUXIÈME MATELOT
Je vois s'entr'ouvrir doucement Ses lèvres de corail.
TROISIÈME MATELOT
Quel spectacle charmant !
CIRCÉ, sur un ion chantant de mélopée.
J'ai la beauté perfide et calme de l'eau verte Et mes yeux sont les lacs de la sérénité. Mon âme ouvre à l'amant le palais enchanté Construit de marbre rare et baigné de clarté Où, sur les flots d'oubli, s'endort la rame inerte.
Les Nautoniers errant dans les immensités Ont vu, dans la torpeur chaude des soirs antiques. Glisser sous le royal ennui de leurs portiques, Leurs cheveux balayant au loin les mers baltiques, Le blanc troupeau lascif des tristes déités.
Nos yeux, doux et profonds comme une eau solitaire. Sont les étangs où boit la nostalgique Mort. Le Rêve, tel qu'un roi malade, près du bord, Retient d'un geste las son cheval par le mors. Comme pour écouter les pas sourds du Mystère.
UN MATELOT
Sa voix pure m'enchante ainsi que ses bras blancs !
DEUXIÈME MATELOT
Que ses gestes sont fiers ! Que ses yeux sont troublants !
TROISIÈME MATELOT
Quel maintien de déesse et quel beau front de reine !
QUATRIÈME MATELOT
•Qu'a-t-elle dit?
LE SATYRE
C'est la chanson de la Sirène.
PREMIER MATELOT
Je n'avais jamais rien entendu de pareil!
LE SATYRE
Je vous crois, car elle est la fille du Soleil.
ELPÉNOR
Elle vit seule?
LE SATYRE
Non, car elle a pour compagnes Les nymphes des ruisseaux, des bois et des montagnes.
DEUXIÈME MATELOT
Belles?
LE SATYRE
Vous jugerez.
DEUXIÈME MATELOT Farouches?
LE SATYRE
Nullement.
PREMIER MATELOT, s' adressant aux autres. Je crois que nous aurons ici de l'agrément. Camarades.
LE SATYRE
Fuyez au plus tôt ce rivage, Vous dis-je, le conseil est amical et sage.
PREMIER MATELOT
Nous en a^'ons assez d'un voyage sans fin. Nous sommes las, nous avons soif, nous avons faim Et depuis trop longtemps nul sourire de femme N'est venu réjouir ni nos yeux, ni notre âme.
SILÈNE
Pour être bien reçus, vous serez bien reçus. VictuaiUes de choix et vins de premiers crus, Et même on vous ménage, après un miel qui grise, A la fin du repas une grosse surprise.
PREMIER MATELOT
Regarde. Elle nous a fait signe. Elle sourit.
DEUXIÈME MATELOT
Elle s'ennuie ici seule et sans un mari.
TROISIÈME MATELOT
Elle ne doit avoir pas souvent de visite,
Quand il passe quelqu'un, sans doute elle l'invite.
ELPÉNOR
Les Satyres ont dit qu'il s'en faut méfier.
PREMIER MATELOT
Les Satyres, avec leurs cornes de bélier,
Leurs pieds fourchus, n'ont rien qui doive plaire aux belles.
Elle leur aura fait quelques farces cruelles.
DEUXIÈME MATELOT
Rentrons-nous, Elpénor, ou ne rentrons-nous pas? Resterons-nous ici, les jambes en compas.
Comme sur le vaisseau, les jours de canicules.
Hésitant sur ce qu'il faut faire, ridicules.
Sous le regard d'une déesse aux blanches dents?
Ulysse nous a dit de nous montrer prudents.
UN MATELOT
Voyex-vous ce poltron? Il a peur de son ombre.
Que crains-tu de fâcheux? Sommes-nous pas en nombre?
DEUXIÈME MATELOT
Suivez-moi, mes amis. Je donne le signal. Et que voulez- vous qui nous arrive de mal?
TROISIÈME MATELOT
Honnis tous les trembleurs que la crainte admoneste î Entrons. Vive l'amour et le vin.
ELPÉNOR
Moi, je reste.
SILÈNE, expliquant à mesure les choses qu'il voit se passer à Viniérieur du palais.
Malgré tes bons conseils, puisqu'ils viennent d'entrer, Avançons donc un peu pour les voir manœuvrer. Le spectacle en vaudra la peine, je t'assure. Tu n'auras jamais \u plus drôle d'aventure. Rien qu'en la racontant, tu pourras, si tu veux. Régaler de gaîté tes arrière-neveux...
Donc à se dévêtir, voyant qu'on les invite. C'est à qui se mettra le plus nu, le plus vite. Us ne se doutent pas de ce qui les attend.
Ils ne comprennent pas, les niais, qu'en quittant
Ce vêtement qu'ils croient une simple guenille.
C'est leur humanité dont on les déshabille.
Clignant d'un air farceur et modeste les yeux.
Ils font les puérils et les facétieux.
De persil et de thym, ils couronnent leurs têtes.
Est-il possible d'être et plus laids et plus bêtes?
Mais on les mène à table, ils vont goinfrer, bien sûr.
La déesse s'approche et ses grands yeux d'azur,
Froids comme un lac tirant des neiges ses eaux vives,
Dardent, inquiétants, leurs feux sur ses convives.
Ceux-ci, calmes, sereins, joyeux, ne doutent pas
Qu'ils doivent cet accueil à de secrets appas.
Circé, d'un bras de marbre écartant sa tunique,
Leur offre le gâteau de miel au suc magique.
A belles dents, ils y mordent. Leur compte est rond.
Un petit coup de sa baguette sur le front.
Et tous, à l'instant même, ils tombent sur leurs pattes.
Un dur sabot étreint leurs mains peu délicates,
Leur nez, par la stupeur allongé tout à coup.
En un disque troué s'aplatit par le bout,
Que flagelle le poids des oreilles épaisses.
De plantureux jambons leur succèdent aux fesses.
D'où s'élève un panache et se recourbe en nœuds
Une queue où revit la fierté des aïeux...
Et maintenant, au trot, Satyres, je vous prie.
Vite, conduisez-moi ces porcs à l'écurie !
MARSYAS
Ce n'est pas nécessaire. Ils y foncent tout droit. Si pressés que le porche est presque trop étroit.
ELPENOR
De terreur tout mon poil se hérisse. Je n'ose, Tremblant d'être touché par leur métamorphose. Dans les sons que j'émets, reconnaître ma voix.
LE SATYRE
Pour moi, c'est en lapin surtout que je te vois, A moins que ce ne soit en daim ou bien en lièvre.
ELPENOR
Ne parle pas ainsi. Tu me donnes la fièvre.
Crois-tu vraiment qu'on puisse en bête être changé !'
LE SATYRE
Certes, tu le pourrais et sans trop déroger.
On voit dans ce pays des choses plus énormes.
Le Monde est jeune encor et peu sûr de ses formes.
Quant à l'homme, penseur manqué, faux instinctif,.
On peut dire qu'il n'a rien de définitif.
Dans son humanité proche du quadrupède,
Il est comme un danseur, sur une corde raide.
Le moindre choc l'oblige à faire le grand saut.
Il a de l'esprit juste assez pour être un sot.
Le résultat vaut-il tout le mal qu'il se donne
Pour tenir toutes ses vertèbres en colonne?
ELPÉNOR
Insensé que je suis, que fais- je encor ici Au lieu de prévenir Ulysse de ceci?
(Il s'éloigne en hâte.)
MARSYAS
[On dit que l'oiseau qui porte la huppe, En Thrace fut un roi puissant, Qu'en son palais que Diomède occupe, On retrouve encor des traces du sang Que versa ce prince farouche.
Tu le sais, rossignol des bois.
Ce souvenir aussi te touche.
Hirondelle, fille des rois, Et jadis princesse d'Athènes !
Car vous étiez deux soeurs, Philomèle et Procné, Dont le cœur si pur fut traîné
Dans une affreuse trame et de mort et de haines. Sous vos fins plumages d'oiseaux,
On devine, Procné, ta royale naissance.
Mais tout entière à ta souffrance,
Philomèle, tu vas la redire aux roseaux. Et la huppe, dressant la tête, Comme troublée à cette voix, Relève l'orgueilleuse aigrette.
Reste du cimier d'autrefois, Et qui fit pâlir plus d'un roi Dans quelque hâtive retraite.
Lorsque Térée au front étroit De rude dompteur de cavales, La hérissait dans les rafales De la tempête et des combats,
Là-bas !
Mais, que viens-je parler d'Athènes?
Laissons là Pandion, le père de Procné,
En son palais antique, orné De la mousse et de l'or des légendes lointaines. Comme il s'agit bien de cela !
Est-il possible que l'on puisse Comparer à ces héros-là Les pauvres compagnons d'Ulysse?
(A vrive Ulysse accompagné d'Elpénor.
ULYSSE
C'est vrai, ce que me vient de conter Elpénor (i)?]
SILÈNE
On fait de tes soldats de la viande de porc. C'est très exact, hélas ! quoique assez regrettable.
ULYSSE
Tu connais le chemin qui mène à leur étable?
SILÈNE
Quoi? Si je le connais? N'ai- je pas là dedans Le grade de porcher en chef et d'intendant?
As-tu sur toi les clefs?
(i) Le passage entre crochets est coupé à la représentation. Raccord :
ELPÉNOR, rencontre Ulysse et dit :
Tes compagnons, Ulysse...
ULYSSE
Eh bien ! parle.
ELPÉNOR
Je n'ose.
Ils viennent de subir une métamorphose Affreuse...
ULYSSE
Quoi ! C'est vrai, ce que dit Elpénor?
SILÈNE
Une barre de hêtre Qu'on enlève et remet lorsqu'on les mène paître Suffit. C'est primitif comme appareil, tu vois. Quatre murs en pisé, quelques châssis de bois Font l'installation. C'est moi qui l'ai construite.
ULYSSE
A ce triste logis conduis-moi tout de suite,
SILÈNE
Je crois qu'il serait mieux de voir d'abord Circé.
Je la verrai plus tard. Allons au plus pressé.
SILÈNE
Cette façon d'agir m'inspire des scrupules.
ULYSSE
Si tu marches, du vin ! Des coups, si tu recules î
SILÈNE
J'aime ce regard droit, cet air fier, ce ton bref. Il faut en convenir, tu parles comme un chef, Ulysse, à tes conseils pervers je m'abandonne.
( S' adressant aux satyres.)
Vous, veillez pour que l'on ne soit vu de personne.
(Ulysse et Silène sortent.)
MARSYAS
Un petit pas de danse au son des tambourins Serait hygiénique et rendrait à nos reins,
Que raidit trop l'expectative,
L'élasticité primitive.
Qu'en penses-tu, cher Elpénor?
A quoi bon ressasser encor
Tant de motifs de te déplaire
Qui te feront perdre le Nord,
Pilote, et l'étoile polaire?
La danse expulse les soucis.
Ses rythmes exaltent le buste.
Elle habitue au geste juste
Et forme aux mouvements précis.
Qui la pratique en terre ferme
Garde toujours le pied marin.
Et son cœur, devenu d'airain.
Du voyage étemel, sans hâte, attend le terme !
(Ulysse revient avec Silène.) ELPÉNOR
Quel effet ta visite en a-t-elle obtenu?
ULYSSE
Les malheureux ne m'ont pas même reconnu : Ils sont couchés là-bas, le nez dans leur mangeoire, Ne songeant qu'à dormir, qu'à manger et qu'à boire. Vainement, j'ai voulu remuer leurs esprits. L'âme comme le corps, chez eux, tout est bien pris.
Ils ouvrent en bâillant un œil féroce et rouge
Où pas une lueur de souvenir ne bouge.
Le regret du passé semble à jamais éteint
Dans leur cœur paresseux qu'éclaire seul l'instinct.
Mes larmes, goutte à goutte, en tombant sur leurs têtes.
N'ont provoqué chez eux qu'un grognement de bêtes.
Je ne sais pas comment les retirer de là.
Je ne puis pourtant pas partir comme cela.
Sans rameurs, je ne puis m 'éloigner de la côte.
J'ai pour tout équipage, Elpénor, mon pilote.
Dussé-je par son art être aussi terrassé,
Il faut que j'aille voir cette infâme Circé.
ciRCÉ, apparaissant sur le seuil de son palais.
Ne te chagrine pas, Ulysse, Si tes compagnons de jadis Ont ainsi changé de pelisse, C'étaient des pourceaux, je te dis.
Circé, des vieilles lois suprêmes Ne fait point plier les ressorts.
En changeant les hommes en porcs, Je les réintègre en eux-mêmes.
Je romps des nœuds désobligeants Et des attaches scélérates Qui retenaient debout des gens Faits pour marcher à quatre pattes.
Ceux-ci pourtant que tu connus De caractères difficiles, As-tu vu s'ils sont devenus Tout à coup contents et dociles?
C'est qu'ils ont senti sous ma main Leur direction véritable.
Sans hésiter sur leur chemin, Ils ont couru droit à l'étable !
Découvre-leur donc un défaut Dans la marche ou dans l'attitude.
Ou la trace d'une habitude Rappelant un passé plus haut?.
Dans l'étable, mieux qu'en des chambres, Ils goûtent l'infini repos D'être enfin dans leurs propres peaux.
De jouir vraiment de leurs membres.
Pour la première fois, enfin.
Ils en peuvent faire à leurs têtes.
Comme leur regard est plus fin Depuis qu'ils sont devenus bêtes !
Je viens de les débarrasser
De cet appareil à penser
Si lourd à toute chair humaine.
Grâce à moi, plus rien ne les gêne.
Comment, et par quel jeu cruel.
Avaient-ils subi la torture De ceindre une double nature Qui tenait leurs instincts en duel?
Sans doute quelque Démiurge Facétieux ou pris de court.
Les voyant au fond d'une cour, .
Avec leur museau qui s'insurge,
Se sera dit : « Et pourquoi pas?
La moitié de l'ouvrage est faite.
Dressons-les, mettons-les au pas Et la ressemblance est parfaite !
Bien en chair, avec de grands yeux Largement taillés en amande.
Et du ventre, ce qui commande Le respect des gens sérieux.
Ils se tireront de leur rôle
Et drapés dans de grands manteaux.
Si je leur donne la parole.
Ça fera des sentimentaux.
Les femmes trouveront des charmes Au commerce de leurs esprits, Et les devinant incompris, Avec eux mêleront leurs larmes ! »
Mais on ne mêle point en vain L'âme et la chair toujours en lutte,.
La pensée, élément divin.
Avec les instincts de la brute.
Pour ces êtres, c'était assez D'avoir de l'orge en abondance.
Par sa généreuse imprudence.
Qu'en fit le dieu? Des déclassés.
Des mécontents, des anarchistes, Salissant ce que nous touchons.
Des hommes, cela?... Des cochons l Et qui pis est, des cochons tristes 1
Mais quant à toi, je t'attendais, Je connaissais ton nom, Ulysse, Et j'élevais avec délice Mon rêve sur toi comme un dais.
Toi, venu du fond de mes songes.
Héros de si loin annoncé.
Sois le bienvenu chez Circé,
N'apporterais-tu, fiancé,
Que de doux et brillants mensonges !
Déesse, je voulais me plaindre. A ton aspect Ma colère domptée a fait place au respect. Et c'est en suppliant que, vers toi, je me penche. Visage de lumière, apparition blanche.
Et cherchant de tes yeux la fuyante clarté, Je crains pour ma mémoire et pour ma volonté. S'il est vrai que, devant tes yeux, j'ai trouvé grâce. Sois, par pitié pour moi, moins sévère à ma race Et ne méprise pas ainsi l'humanité.
De sa misère même est faite sa beauté. C'est dans l'âme à demi chamelle que s'élève Cette fleur maladive et fière qu'est le rêve ; Respecte l'homme au cœur double et mystérieux Qui, les pieds dans la faune et la pensée aux yeux. Tout étourdi du sang qui lui bat à la tempe, Monte du noir chaos, portant au front sa lampe. Loin de le repousser en l'ombre dont il sort. Tends-lui la main, Circé, seconde son effort. Et que ton art puissant devenu secourable L'aide à se dégager du lourd poids qui l'accable.
CIRCÉ
Tu crois tes compagnons meilleurs qu'ils ne le sont.
N'importe ! Je veux bien leur rendre la raison.
Ce que l'Amour requiert, même alors qu'il s'abuse.
Il ne sera pas dit que l'Amour le refuse.
Entre dans ma demeure, Ulysse, et dès demain,
Tu les retrouveras sous leur visage humain.
ULYSSE
Jure, par cette bouche à la ligne si pure, Que tu feras ainsi que tu dis.
Je le jure !
ULYSSE
Je te suis.
(Se tournant vers Elpéiior.)
Ce palais est terrible, Elpénor.
Elle songe peut-être à me changer en porc. Je n'ai pu lire au fond de ses yeux redoutables. Son cruel amour sert à peupler ses étables. Il ne revoit jamais son pays, l'insensé. Qui s'endort une fois dans les bras de Circé ! Je veux revoir le mien, je veux finir ma tâche.
ELPÉNOR
Fuyons.
ULYSSE
J'y ai pensé, mais il faut que j'arrache Mes pauvres compagnons à leur destin cruel. Entre ma ruse et sa beauté s'ouvre le duel. Adieu !
MARSYAS
Moi, je n'ai pas des craintes si moroses Et suis sûr que l'amour arrangera les choses. Aux faiblesses du cœur, il faut être indulgent. C'est égal, mes amis, sous sa coiiïe d'argent,
Je crois que la Lune
En verra, ce soir.
Autant qu'on peut voir.
Si, par infortune.
Son œil empressé
Oui partout se glisse
Aperçoit Ulysse
Dans tes bras, Circé !
Pleine d'épouvante,
Si son cœur, pourtant,
Trouvait, en partant,
La scène émouvante.
Si toute la nuit,
Dans un chaste ennui,
La Lune, troublée
Par la vision.
Cherchait, désolée.
Son Endymion.
Aidé d'Aphrodite,
Ne pourrais-je pas
Attirer les pas De ma déesse favorite?
Même, à la rigueur.
Offrir à son cœur Un Endvmion de rencontre?
Suis-je donc si laid Que, s'il le fallait, Je ne puisse pas faire montre De mon visage amoureux, moi,
Pauvre Satyre en émoi.
Dont la cervelle fantastique Garde, sous un front crénelé D'une double corne rustique.
Plus d'un bleu flocon envolé, Lune, ma tendresse première, De ta quenouille de lumière?
(Rideau.)