ET DE LA SYNTHÈSE SUBJECTIVE
A CHAQUE COOPÉRATEUR DU LIBRE SUBSIDE SPONTANEMENT INSTITUÉ POUR LE SACERDOCE DE l'hUMANITÉ
Paris, le jeudi i5 Moïse 69 (i5 janvier i857).
Monsieur,
Après sept ans de pénible préparation graduelle, le subside positiviste a sensiblement dépassé son minimum normal pendant l'année qui vient de finir. Quoique ce résultat ait encore exigé quelques efforts exceptionnels, principalement dus, comme de coutume, à la munificence hollandaise, il annonce une amélioration durable. Cette indication est spécialement confirmée par la permanence spontanée de l'ensemble des sous- ' cripteurs, sauf de rares mutations, dont la plupart sont heureuses. On peut ainsi présumer que les embarras matériels vont désormais cesser d'entraver le développement et l'installation de la doctrine régénératrice, si l'extension du libre protectorat devient assez
conforme à celles du sacerdoce et de l'apostolat. Je dois seulement inviter chaque coopérateur à régulariser la conduite financière en réalisant, pendant le premier semestre, sinon la totalité, du moins la moitié, de sa cotisation annuelle.
Le résultat que je viens d'annoncer ayant immédiatement suivi les explications décisives de ma septième circulaire sur la destination sociale du subside positiviste, je suis ainsi conduit à mieux apprécier que je ne l'avais d'abord fait la principale source d'un tel patronage. Quelques souscriptions conservent le caractère d'une sorte de grâce personnelle, dont je me sens plus gêné que touché ; mais cette participation est maintenant minime, et doit graduellement cesser. Presque tous les coopérateurs, et surtout les principaux, ont essentiellement en vue de seconder la fondation du nouveau pouvoir spirituel qui peut seul terminer la révolution occidentale.
Mes soins exceptionnels envers un grand nombre d'élèves privés, pendant une génération entière (de 1816 à 1849), n'ont jamais déterminé le moindre concours au protectorat volontaire. Il en est de même dans le milieu polytechnique, quoiqu'on y puisse pleinement apprécier l'iniquité de la spoliation qui termina mes dix-neufannées de dignes services (de i832 à i85i). Je n'ai pas trouvé plus de reconnaissance parmi les' nombreux auditeurs des divers cours publics que j'ai gratuitement professés pendant vingt et un ans (de i83i à i85i). La lecture, très propagée, de ma Philosophie posthpe, dont l'édition originale (à mille exemplaires) est depuis longtemps épuisée, et qui fut puissamment
assistée d'une incomparable traduction, n'a pas été moins stérile chez ceux qui se sont bornés à ce début. Si ces divers modes d'ingratitude manifestent l'anarchie spirituelle que le positivisme vient radicalement surmonter, ils font également ressortir la nature sociale et le caractère religieux du noble patronage qui seconde la régénération occidentale en combinant la chevalerie
et le sacerdoce.
On peut ainsi regarder le subside positiviste comme ayant déjà pris une consistance vraiment normale en i856, sous le concours spontané de deux influences croissantes, l'une théorique, l'autre pratique. D'une part, la récente terminaison de ma construction religieuse a dès lors produit son effet naturel, en indiquant la puissance sociale d'une doctrine pleinement capable de guider le présent dans la paisible élaboration de l'avenir. En même temps, l'irrévocable accomplissement d'un grave épisode militaire a partout ranimé, surtout chez le peuple central, les aspirations régénératrices ainsi suspendues.
Ces deux impulsions doivent bientôt se développer en se combinant, à mesure qu'on sentira la connexité naturelle entre le perfectionnement social et la tranquillité politique. Déjà les vrais progressistes reconnaissentl'incompatibilité des aspirations rénovatrices avec les perturbations extérieures. Une équivalente appréciation doit davantage prévaloir envers l'ordre intérieur, dont toute altération suspend les dispositions régénératrices en ranimant des sollicitudes aveuglément conservatrices. Le positivisme consolide ces tendances spontanées en les systématisant, puisque le régime de l'acti-
vite pacifique repousse tout avènement violent. Il dispose les gouvernés à regarder les commotions politiques comme directement contraires à l'élaboration des questions sociales, dont la vraie solution est principalement religieuse. En même temps, il montre aux gouvernants que la prépondérance normale des aspirations régénératrices constitue la meilleure garantie de l'ordre matériel, en écartant l'agitation métaphysique, d'après l'ascendant graduel des devoirs sur les droits. On peut ainsi reconnaître que toute restriction habituelle de la liberté d'exposition et de discussion tend à perpétuer la situation révolutionnaire, en dissimulant l'interrègne religieux qui la produisit et la maintient.
En ce qui me concerne, je dois ici rendre un hommage spécial à la dictature actuelle du peuple central, heureusement qualifiée de socialisme impérial par un éminent positiviste britannique. Si le socialisme parlementaire et démagogique avait momentanément prévalu, je n'aurais point accompli ma construction religieuse avec la pleine liberté dont elle fut dignement entourée, et qui d'avance annule toute tentative oppressive. Mais, quoique mes écrits quelconques, et ceux de tous mes vrais adhérents, aient maintenant acquis une suffisante liberté, je dois toujours demander qu'elle soit convenablement étendue à mes divers adversaires, y compris les plus anarchiques. L'universel affranchissement de la presse, et même de la parole, est désormais indispensable à la réorganisation spirituelle, pour éteindre l'usurpation théorique à laquelle le pouvoir pratique fut de plus en plus conduit depuis la fin du moyen âge. Cette libération exige
que, sauf les ménagements convenables envers les personnes, tous les clergés soient maintenant réduits à la condition actuelle du nouveau sacerdoce, en ne vivant que des Jibres subsides de leurs adhérents rçs-.
gectifs.
Un tel mode, loin de nuire au catholicisme, peut seul procurer à ses vrais organes l'indépendance indispensable à l'efficacité sociale que la foi du moyen âge doit naturellement conserver jusqu'à la fin delà transition occidentale. La situation matérielle oii je me suis irrévocablement placé devient aujourd'hui conforme aux conditions communes de la dignité spirituelle. C'est ainsi que le positivisme instituera la ligue religieuse qui doit graduellement surmonter l'ensemble des tendances irréligieuses, en faisant seule converger le catholicisme, l'islamisme, et même le protestantisme. Nulle autre doctrine ne ferait habituellement prévaloir les sollicitudes spirituelles, quand les gouvernants et les gouvernés ne s'accordent qu'à chercher des solutions purement politiques à des questions essentiellement morales. Seul, le positivisme rétablit et réalise, d'après de meilleures bases, l'irrévocable programme universel que le moyen âge posa : régler la vie humaine, tant privée que publique, en subordonnant au sentiment rintelligence^ et l'actijité, jgue les modernes ont exclusivement cultivées.
Graduellement développée par le protestantisme, le déisme, et le scepticisme, la maladie occidentale consiste dans une révolte continue de la rajson individuelle contre l'ensemble des antécédents humains. Résultée d^lr^BecaSèncT" nécessaire des croyances
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humaines, suivant les lois qui leur sont propres. Depuis la fin du moyen âge, les âmes émancipées manifestent une supériorité spontanée, non seulement d'esprit, mais aussi de caractère, en bravant les diverses peines officiellement liées au rejet de l'ancienne foi. Cest ce qui motiva la qualification que le dixhuitième siècle fit habituellement prévaloir à leur égard. Mais celle qui Tavait longtemps précédée indiquait combien la corruption morale se trouvait fatalement liée à l'affranchissement théorique et pratique, d'après la désuétude croissante de la culture affective. Un tel conflit ne pouvait être radicalement dissipé que par la Religion de l'Humanité, qui rend au sentiment sa prépondérance normale, tout en développant l'intelligence et Ijictivité mieux que sous l'impulsion révolutionnaire. Voilà~comment les dignes positivistes sont les seuls Occidentaux vraiment émancipés dans un siècle où le besoin de construire impose à tous les sceptiques l'hypocrisie la plus dégradante, à la fois théologique et métaphysique.
Il faut maintenant indiquer les principaux développements, privés ou publics, par lesquels le positivisme a spécialement confirmé son opportunité, morale et sociale, pendant l'année qui vient de finir.
Sous le premier aspect, je dois d'abord signaler l'essor spontané des habitudes- religieuses qui, consolidant la véritable unité, peuvent seules assurer la pleine efficacité de la foi régénératrice. Quoiqu'on puisse difficilement instituer le culte intime au milieu d'une anarchie qui souvent altère les types convenables, de dignes positivistes ont déjà recours à ces secrètes pra-
tiques journalières, où J'ai, depuis onze ans, puisé mes principales améliorations de tous genres. Ces fruits décisifs doivent indirectement former le meilleur indice d'un usage peu susceptible de vérification directe.
Quant au culte domestique, seul pleinement appréciable aujourdTïuîTTannée i856 a dignement complété la première application vraiment normale de l'aptitude du positivisme à consolider^et^jgerfectionner le lien fondamental. Un second exemple du chaste préambule caractéristique, dont l'année précédente avait déjà fourni le cas initial, a spécialement manifesté la tendance des âmes régénérées vers les habitudes sagement conciliantes qu'exige leur mission sociale. En prévenant de graves conflits domestiques par la préparation catholique du mariage positiviste, un digne couple a noblement témoigné la déférence civique qu'inspire la religion universelle envers tous les cultes locaux et temporaires.
Plusieurs adhésions précieuses, même féminines, ont récemment confirmé la tendance du positivisme à ralrlier toutes les âmes d'élite par une suffisante conformité de sentiments, de convictions, et de destinations. J'ai spécialment admiré la pleine régénération, personnelle et sociale, d'un jeune révolutionnaire éminent, qui déjà voue au mouvement organique la noble ardeur longtemps appliquée à l'agitation subversive. Cette conversion décisive semble d'ailleurs promettre au positivisme un organe poétique dignement préparé par une éducation encyclopédique.
La même année fournit une seconde confirmation pratique de la noble résolution où mon incomparable
traductrice fit spontanément surgir le meilleur type actuel des moeurs littéraires. Ses deux envois, en 1854 et i856, ont heureusement acquitté le tiers des frais typographiques du tome final de mon principal ouvrage. Cette scrupuleuse conduite d'une célébrité longtemps indépendante du positivisme constitue la meilleure flétrissure des deux écrivains dont la réputation est surtout due à la vulgarisation britannique de la nouvelle synthèse.
Vers la fin de i856, l'évolution positiviste a fait un pas fondamental par la publication du premier volume de ma Synthèse subjective^ Dès ce début décisif, ma construction finale a directement caractérisé le complément nécessaire déjà religion de l'Humanité d'après l'incorporation systématique du fétichisme convenablement développé. La destination spéciale de ce tome initial constate l'aptitude du positivisme à discipliner l'intelligence, en régénérant la science la plus opposée à toute subordination philosophique. Outre son efficacité normale, cette synthèse mathématique, directement émanée de la religion universelle, doit bientôt produire une réaction indispensable à l'ensemble de la transition organique, en dissipant le dernier prestige spéculatif. Pleinement affranchis de la théologie, et même de la métaphysique, les meilleurs positivistes, surtout théoriciens, restent encore dominés, comme je le fus longtemps, par la science proprement dite. Ils ne peuvent dignement conduire la réorganisation occidentale sans avoir convenablem^nrsunnonticfijdernier joug spirituel, plus contraire qu'aucun autre à la juste prépondérance du génie d'ensemble sur l'esprit de
détail. Cette émancipation finale doit surtout résulter d'un traité qui prouve, dans le cas le plus décisif, l'inanité de la science empiriquement isolée de son but social, et dès lors réduite à construire une suite de programmes essentiellement irréalisables.
Trois opuscules caractéristiques ont successivement représenté l'année i856 comme l'époque naturelle où le positivisme, pleinement institué, devait directement inaugurer son ascendant occidental en suscitant un digne apostolat, d'abord pratique, puis théorique. La population centrale, encore préoccupée de vaines tendances politiques, est essentiellement étrangère à cette triple manifestation, due aux milieux où la révolution moderne suscita les trois secousses partielles qui préparèrent la grande crise. En Hollande, en Amérique, en Angleterre, l'insuffisance, pleinement appréciable, des ébranlements préliminaires, dispose les âmes d'élite à mieux sentir l'opportunité de la construction religieuse q^i caractérise le vrai positivisme. Sans doute, la régénération occidentale doft IHalement trouver son principal appui chez les populations méridionales, où les femmes et les prolétaires, évitant le protestantisme et le déisme, ont davantage conservé les traditions sympathiques et synthétiques du moyen âge. Mais la foi régénératrice devait d'abord être spécialement assistée, pour l'apostolat comme envers le subside, par les dignes types essentiellement émanés des peuples prématurément ébranlés.
Du noble foyer hollandais, qui, depuis dix ans, fournit au positivisme le meilleur patronage moral et matériel, a spontanément surgi le premier hommage
public à la religion universelle. Un éminent praticien a pleinement manifesté Topportunité de la réorganisation théorique en proclamant une digne subordination envers un pouvoir auquel il n'aspire pas. Outre leur puissante réaction sur un milieu sceptique, qui ne résiste que passivement à la foi régénératrice', de tels exemples prouvent que les âmes les plus énergiques doivent aujourd'hui devenir les mieux disciplinables, de manière à mériter Tascendant qui leur est normalement promis.
A l'éminent fondateur de notre Église américaine devait naturellement appartenir le précieux opuscule théorique où, vers le milieu de i856, la religion positive trouva, sous un titre trop modeste, sa meilleure appréciation actuelle. La situation générale d'un tel pays est directement propre à manifester la nature, essentiellement religieuse, de la vraie solution occidentale, en montrant l'inanité sociale des remèdes politiques les plus prônés par les docteurs révolutionnaires. Dépourvue d'antécédents spéciaux, la colonie universelle doit mieux sentir le besoin de se rattacher à l'ensemble de l'Humanité. Ses conservateurs sont naturellement exempts des illusions propres aux nôtres sur l'efficacité politique des clergés officiels et des armées permanentes. En même temps, ses progressistes peuvent aisément reconnaître que la suppression de ce double joug laisse pleinement subsister les difficultés sociales partout propres au prolétariat occidental. Privés du pouvoir officiel par les lettrés et les légistes, les riches, actifs ou passifs, y doivent mieux apprécier la religion qui consacre à la fois le
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