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DES GRÈVES

Jusqu'à la Révolution, les coalitions d'ouvriers étaient punies de peines à peu près arbitraires. La Révolution ne fit que légaliser ces peines. Après avoir aboli les corporations, elle crut avoir assez fait en obligeant chacun au plus parfait isolement. Elle comprenait ainsi la liberté, qui était Timpuissance dans la liberté, et la liberté de mourir de faim.

L'Assemblée Constituante fit deux lois très sévères contre les coalitions d'ouvriers, déclarant qu'elles étaient « inconstitutionnelles, attentatoires à la liberté et à la déclaration des droits de l'homme ».

C'est ainsi que la Révolution comprenait la liberté.

La Convention fut encore plus sévère : les coalitions d'ouvriers sont qualifiées par elle « d'attentats à la tranquillité publique ». L'ouvrier n'a pas le droit de quitter son patron sans l'avoir prévenu six semaines à l'avance. Le Consulat se montre un peu moins sévère, mais le Code pénal de 1810 revient à de plus durs procédés ; la République de 1848 adoucit un peu, sans toutefois supprimer les peines.

Ce fut le second empire qui donna aux ouvriers le droit de se coaliser contre le patron. La loi du 25 mai 1864 a enfin rendu aux isolés, aux faibles, le droit de s'unir contre le fort. Elle n a puni que les violences^ les voies de fait, les menaces et manœuvres frauduleuses tendant à amener ou maintenir une cessation concertée du travail.

L'exposé des motifs énonçait l'espoir de voir cesser les grèves, ou du moins l'âpreté des réclamations, par le fait même de la liberté. M.Emile Ollivier était rapporteur de la loi.

Il y a quelque naïveté dans l'espoir témoigné par l'exposé des motifs de cette loi. De ce que les ouvriers

l'organisation des syndicats

obtenaient un droit naturel, celui de travailler ou de ne pas travailler, en Tabsence de tout contrat, il ne s'ensuivait pas que les ouvriers avaient conquis tous leurs droits, car ils n'avaient pas encore le droit de se syndiquer, que la troisième République leur a accordé en 1884, et ils n'ont pas encore le droit de posséder collectivement.

Les grèves ont été inconsciemment — et le syndicalisme actuel l'est encore plus, — un mouvement de réaction contre l'individualisme créé par la Révolution. Les faibles comprenaient qu'ils ne pouvaient quelque chose que par leur union, et ils luttaient par la misère volontaire, héroïquement supportée pendant un temps, jusqu a ce que le patron, réduit à l'impuissance, eût accepté une augmentation des salaires.

S'imagine-t-on que l'ouvrier réclamait ainsi un bien-être extraordinaire ? Mais, le plus souvent, il se contentait de suivre le mouvement de hausse qui se produisait dans les prix de l'alimentation et des loyers. L'ouvrier parisien gagnait, en moyenne, quatre francs par jour, à l'époque de la Restauration, et il pouvait vivre à ce prix. Tout a doublé depuis lors, et la moyenne des salaires n'est pas encore de huit francs. Il s'en faut.

Les grèves cependant n'ont pas toujours été pacifiques; elles ont entraîné souvent de graves désordres et de sévères ou sanglantes répressions. Rien ne montre mieux l'anarchie morale dans laquelle nous vivons : l'ouvrier, dès qu'il fait grève, se croit en état de révolte, alors qu'il ne fait qu'exercer un droit légitime, et, dès lors, il se croit tous les droits. Par contre le gouvernement, qui n'a pas encore su don-

ner au prolétariat une organisation du travail et les droits nécessaires, éprouve une naturelle répugnance à employer la force dans de telles conditions; il tergiverse, essaie de concilier et finit cependant par employer l'armée contre les grévistes, comme à Lorient, à Lens, à Villeneuve-Saint-Georges, quand le désordre est à son comble et que la troupe compte déjà plusieurs blessés.

Devenus révolutionnaires, les grévistes ne connaissent plus aucune mesure. Ils frappent ceux de leurs camarades qui veulent continuer à travailler; ils les pourchassent, jettent des projectiles à la troupe qui a établi des barrages et qui se tient immobile, insulte les officiers, en tue, à l'occasion, comme à Lens, et appelle « assassins » les soldats qui, las d'être insultés et frappés sans pouvoir bouger, finissent par charger leurs agresseurs.

De tels faits excitent les esprits contre les agissements de la Gonfération Générale du Travail, ce qu'on appelle « les syndicats rouges » ; ils desservent la cause des ouvriers.

11 faut se rendre compte, cependant, de notre anarchie sociale et lui attribuer au moins une part de ce désordre.

La grève est une arme de guerre. Le jour où l'entente pourra se faire, l'arme deviendra à peu près inutile ; mais la paix n'arrivera que par l'organisation du travail sur les bases du droit naturel, des droits qui appartiennent à chacun.

C'est le droit et même le devoir des faibles de s'unir contre les forts, pour obtenir pacifiquement j ustice. Passé ce terme, le droit disparaît.

Quand les syndicats professionnels auront traité

l/ORGANISATION DES SYNDICATS

avec le capital, quand les ouvriers auront accepté et signé le contrat passé par leur syndicat, quand ils auront ;rorganisation du syndicat, le droit de posséder collectivement, la sécurité matérielle par la possession de l'emploi, parleur caisse de secours mutuels et par leur retraite, sous quel prétexte pourront-ils encore faire grève?

Ils en auront encore le droit, si le patron ne tient pas ses engagements et s'il refuse un arbitrage. Encore le syndicat pourra-t-il, sans faire grève, citer le patron devant les arbitres et le faire condamner.

Pourquoi se priver de son salaire, quand on peut avoir gain de cause, sans rien perdre?

Il pourra se faire cependant que des circonstances imprévues changent les conditions du contrat. Supposons que le syndicat ait stipulé dans le contrat fait avec le patron que le salaire moyen de l'ouvrier serait de cinq francs par jour: dix, vingt ans se passent; les affaires de l'usine prospèrent, mais tout a augmenté de valeur : la viande, le pain, le charbon, les loyers, les vêtements, et l'ouvrier réclame une augmentation des salaires correspondant aux prix de la vie.

Nous n'hésitons pas à dire qu'il serait, en pareil cas, dans son droit, malgré les termes du contrat, si toutefois il ne s'agissait pas d'une augmentation passagère des denrées.

L'ouvrier serait dans son droit, parce qu'il aurait stipulé, en principe, un salaire suffisant pour vivre. Ce salaire n'étant plus suffisant, l'ouvrier n'en serait pas responsable ; il réclamerait dans l'esprit du contrat, et non d'après la lettre, qui ne saurait être toujours exacte.

11 faut en effet se rendre compte de l'erreur que

l'on commet inconsciemment en prenant l'or comme étalon. C'est une pure convention à l'usage des économistes, pour pouvoir s'entendre plus facilement. L'or est une valeur fictive, un peu moins que l'argent et le cuivre, il est vrai; mais, en fait, c'est une valeur qui varie selon ce qu'on en trouve dans les mines, selon qu'un pays est pauvre ou riche, selon qu'il faut amener les denrées de plus ou moins loin, avec plus ou moins de difficultés.

L'étalon de la valeur des choses, c'est ce qu'il faut à un homme pour vivre pendant une journée, en logement, en nourriture et vêtement. lien coûte peu, en certains pays éloignés des chemins de fer; il en coûte un peu plus dans nos campagnes voisines d'une station; il en coûte le double ou le triple à Paris. L'or n'a donc pas une valeur intrinsèque indiscutable; elle est essentiellement variable dans le temps et l'espace. L'or a perdu les trois quarts de sa valeur, depuis Louis XIV, et les neuf dizièmes de sa valeur depuis le Moyen-Age.

Il est donc certain que ce mouvement de hausse dans la valeur des choses, et de baisse correspondante dans la valeur de For, fausse, au bout d'un certain temps, toutes les appréciations basées sur la monnaie. Cinq francs de salaire correspondaient à cinq francs de frais nécessaires pour vivre ; maintenant ils correspondent à six francs de frais; l'ouvrier se trouve donc dans une situation inférieure aux conditions du contrat primitif, et il demande une juste équivalence.

Pour l'obtenir il s'adressera à son syndicat général professionnel, qui a charge de traiter pour lui. Une correspondance s'établira entre le bureau central du

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syndicat et le palron pour le décider à une augmentation des salaires. Si ]e patron refuse, le syndicat lui proposera un arbitrage, et si le patron refuse encore, la grève pacifique sera de droit, comme dernier moyen d'obtenir justice, ultima ratio.

Il serait difficile en effet de s'adresser, en pareil cas, aux tribunaux, qui ne sont pas faits pour apprécier l'augmentation du prix de la viande et des pommes de terre. L'arbitrage pourra s'imposer.

Pour éviter toute discussion ultérieure, il sera utile de faire les contrats pour un temps limité ou de prévoir, dans le contrat initial, une augmentation des salaires proportionnée à Faiigmentation qui pourrait se produire dans le prix des denrées, et de prévoir aussi lejugement arbitral qui en décidera, à la demande des ouvriers.

Pourquoi interrompre le travail, pour le seul plaisir de gêner un patron? C'est se faire tort à soi-même en se privant d'un salaire indispensable; c'est compromettre le succès de l'affaire dont on vit ; c'est faire tort aux camarades, dont l'argent doit soutenir la grève.

Il est d'ailleurs probable que, dans l'avenir, le travail étant organisé, un syndicat particulier ne pourra pas déclarer la grève sans l'assentiment du syndicat général professionnel qui, pouvant être appelé à fournir des fonds., voudra examiner les raisons, et ne donnera son concours que si les motifs lui paraissent justes. Si le bureau central n'ose pas ou ne peut pas prendre une décision à ce sujet, il consultera les délégués de chaque syndicat particulier de sa profession ; les camarades donneront leur avis, qui fera loi pour les mécontents. Si ceux-ci persistent dans

leur intention, contre le gré des autres syndicats de la même profession, ils n'auront plus à compter que sur leurs propres ressources. De même aucune grève ne devrait être déclarée sans un vote préalable des ayants cause, et aux deux tiers des voix.

11 semble qu'ainsi toute justice serait accordée aux ouvriers, mais, encore une fois, rien ne peut se faire si le prolétariat ne veut pas s'organiser et se solidariser par petits groupes, et par profession.

En ce qui concerne les employés de toute catégorie, ils pourront s'organiser sur le même modèle, tout en modifiant les chiffres, et en tenant compte de l'utilité publique. Le droit de se syndiquer est pour tous; il sauvegardera les droits de chaque carrière, en abolissant le favoritisme et les passe-droits.

Il faut donc réformer la loi de 1884, accorder aux syndicats la personnalité civile, sous le contrôle de TEtat, les rendre responsables collectivement de tout dommage causé volontairement, instituer l'arbitrage prompt, local et gratuit, et obliger le patron qui refuserait l'arbitrage à payer les salaires pendant la grève qu'il aurait provoquée.

Il ne faudrait pas croire que les grèves soient toujours le résultat d'un mauvais vouloir et de prétentions exagérées. Il y a de mauvais patrons, comme il y de mauvais ouvriers. N'a-t-on pas vu, sous l'Empire, les manufacturiers de Rouen et des environs renvoyer leurs ouvriers, pour la plupart, parce que la hausse des laines leur donnait plus de bénéfice en vendant leur stock qu'en continuant à fabriquer ? Ils ne s'inquiétaient pas un instant de la misère qui allait s'abattre sur ces malheureux travailleurs ; ils ne voyaient que leur bénéfice et se moquaient du reste.

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Ailleurs nous pourrions citer une mine importante qui, ayant un stock considérable, continuait à extraire du charbon invendu et à augmenter le stock. Ce que voyant, le conseil d'administration fit venir un meneur, un agitateur des plus réputés, et lui remit une somme pour exciter les ouvriers à demander un salaire supérieur et à se mettre en grève. L'opération réussit à merveille : la mine ne produisait plus ; on vendit peu à peu tout le stock, jusqu'au tuf ; et quand ce fut fini, l'orateur cause de la grève eut mission de la faire finir. « Que voulez-vous, dit-il aux mineurs, vous avez été héroïques, vous avez soutenu la cause du prolétariat contre l'infâme capital : on ne peut pas vous imposer de plus durs sacrifices et puisqu'on ne veut pas entendre vos plaintes légitimes, retournez au travail. Un jour viendra oii toute justice sera rendue au peuple travailleur, et ce jour-là vous serez les maîtres ! »

Cet agitateur a gagné beaucoup d'argent à ce métier et les pauvres mineurs n'y ont vu que du feu. Ils ont été des dupes en faisant la grève. Ils ont procuré un énorme bénéfice à la Compagnie, qui n'avait point de salaires à payer pendant la grève et écoulait toute sa surproduction.

(( Un jour viendra oi^i vous serez les maîtres... » C'est avec cet espoir fallacieux du collectivisme qu'on berne les ouvriers, qu'on leur fait espérer l'impossible, pour leur faire prendre patience dans l'anarchie actuelle. Qu'ils s'organisent, et ils auront du moins force égale et toute justice.

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