COMMENT AMENER LES TRAVAILLEURS AU SYNDICALISME
La compréhension des avantages que nous venons d'exposer suffira à convaincre plusieurs. Qu'une seule profession accepte cette organisation, et l'on verra aussitôt cet exemple devenir contagieux.
Deux faits éloignent les ouvriers du syndicalisme actuel. Plusieurs sont efïrayés de la tyrannie de la Confédération Générale du Travail, et d'autres ne voient pas les avantages du syndicat qui, n'ayant pas encore la personnalité civile complète, ne peut posséder et n'est pas organisé en mutualité.
Puisque les mutualités existent, disent-ils, et ont reçu de l'Etat de grands avantages, pourquoi aller au syndicalisme? Les mutualités ne sont-elles pas une sorte de syndicat qui n'astreint personne dans ses actions et pourvoit aux besoins les plus urgents? On a les avantages sans les inconvénients !
Ce qu'on ne voit pas, c'est que ces mutualités admirablement organisées, œuvre humanitaire au premier chef et dont il faut hautement louer les créateurs, ont précisément le tort de détourner les ouvriers de leur organisation professionnelle et prolétarienne. Peut-être l'Etat ne les favorise-t-il que dans ce but.
Loin de souhaiter leur suppression, nous voudrions qu'elles devinssent syndicales, comme nous l'avons dit; et rien n'est plus facile, par l'organisation que nous venons d'exposer. Chaque syndicat n'aura qu'à s'organiser en mutualité, pour obtenir de l'Etat les' mêmes avantages.
l'organisation des syndicats
La première réforme cependant doit consister dans l'obtention de la personnalité civile pour les syndicats, comme pour les associations, car ce serait puérilité que de forcer les syndicats à s'appeler désormais Association, pour obtenir les avantages de la loi de
Aucune organisation n'est possible, si la collectivité n'a pas tous les droits civils^, comme l'individu, avec une seule restriction, celle de la garantie et du contrôle de l'Etat. Il ne faut pas qu'un groupe soit libre de dilapider ses fonds au profit des vivants, au détriment de ceux qui viendront à leur tour réclamer les bénéfices de l'association. Il ne faut pas qu'un dépositaire des fonds puisse les détourner à son profit(l). L'Etat doit donc être dépositaire sinon des sommes minimes, du moins de la réserve, de la fortune du syndicat, des fonds de la mutualité et de la Caisse de garantie.
Quand nous disons l'Etat, ce peut être aussi bien la Banque de France ou une banque d'Etat spécialement destinée à cette œuvre.
Ainsi les ouvriers peuvent s'organiser en toute confiance, tout en réclamant les droits qui leur manquent encore et sans lesquels ils ne peuvent rien. La République hésiterait-elle à les leur donner? Nous ne le croyons pas.
Il faut cependant quelque chose de plus que des avantages, pour amener les ouvriers au syndicalisme
(1) Gela ne se voit que trop, là où l'orçanisation ouvrière laisse les fonds du syndicat entre les mains d'un trésorier quelconque Dans le premier semestre de 1909 seulement, les trésoriers des associations socialistes d'Autriche ont volé H 9. 512 francs.
professionnel ; il faut leur laisser, en dehors du syndicat, tous les inconvénients de l'isolement : l'absence de statut personnel, la possibilité d'être renvoyés sans arbitrage et sans indemnité, l'absence même de retraite, puisque la retraite doit être faite, comme nous l'avons dit, par le patron et que celui-ci ne doit rien à qui ne lui donne pas de garanties collectives.
Le devoir d'assurer la retraite de ses employés et ouvriers correspond, pour le patron, au droit qu'il a d'avoir une garantie de la part des travailleurs qu'il emploie.
Il ne faut contraindre personne à entrer dans tel ou tel syndicat; il faut simplement obliger tous les travailleurs à faire partie d'une organisation professionnelle, pour que la ruche humaine soit enfin constituée.
LES RETRAITES OUVRIÈRES
Le problème des retraites ouvrières est le plus difficile à résoudre, parce qu'il a été trop longtemps négligé par l'égoïsme humain, qu'il est urgent et qu'il exige de très grands sacrifices, puisqu'il porte sur toute la masse populaire, ou peu s'en faut.
C'est pitié de voir tant d'iiommes et de femmes qui ont lutté pendant quarante années de leur vie active, et même plus, arriver au terme des forces physiques et n'avoir même pas leur pain assuré pendant leur vieillesse.
Rien ne montre mieuxl'état de barbarie dans lequel nous vivons encore.
Sans doute plusieurs auraient pu être prévoyants et ne l'ont pas été; quelques-uns même ont donné au cabaret ou aux plaisirs ce qui aurait pu garantir leurs vieux ans. Mais combien ont eu à peine de quoi vivre, ou de quoi élever leurs enfants ! Et il se trouve que, dans notre société inorganique, ce sont ceux qui gagnent le plus qui sont assurés d'une belle retraite, tandis que ceux qui ont juste de quoi vivre ne peuvent rien attendre de leurs services pour le repos de leur vieillesse.
Rien n'est moins logique ; rien n'est plus contraire au bon ordre d'une organisation sociale.
Le principe de raison, de bon sens, de droit naturel, est que Temployeur, quel qu'il soit, Etat, patron, association, doit à qui lui a donné son effort pendant la période active de sa vie le repos et la sécurité pendant la vieillesse.
Certes il ne doit pas l'intégralité du salaire, mais le minimum de la subsistance, selon la situation acquise et les services rendus. Ce minimum varie selon la fonction et les nécessités qui en sont résultées ; mais ce n'est qu'un minimum ; c'est à chacun de se procurer le surplus du nécessaire, c'est-à-dire l'aisance, par sa coopération à l'œuvre de la retraite, par ses versements personnels à une caisse d'assurance. C'est ce que fait l'Etat pour ses employés, leur demandant une quote-part dans ses versements pour leur retraite, afin de leur donner un meilleur avenir.
On ne saurait exiger cette contribution à laretraite de la part des ouvriers. Elle doit être volontaire de leur part, et la contribution du patron doit être obligatoire.
Est-il admissible qu'un patron ne doive rien à celui qui, pendant quarante ans, a donné ses forces et son habileté à son entreprise? Ce patron a-t-il le droit de dire à ses employés devenus impuissants après tant de labeur :
— Allez-vous-en. Si vous ne pouvez plus m'être utiles, je ne vous dois plus rien. Vous pouvez mourir de faim dans un fossé; cela m'est indifférent !
Ce serait rejeter l'être humain comme un instrument usé, comme le bois pourri ; mieux vaudrait le tuer, comme un cheval trop vieux, comme un chien de garde qui n'a plus ni voix, ni forces. Les Romains eux-mêmes n'osaient pas tuer leurs esclaves vieillis.
LES RETRAITES OUVRIÈRES
Il n'est pas une conscience qui ne se révolte à la pensée de cet abandon, qui n'est qu'un assassinat hypocrite et lent. Il n'est pas un homme de cœur qui ne songe à la vieillesse de ses vieux serviteurs. Il en prend soin, même par testament. Pourquoi cette négligence, cette indifférence criminelle à l'égard des ouvriers et de beaucoup de petits employés?
Pourquoi ? Parce que Tégoïsme sauvage de certains patrons trouve encore une excuse hypocrite dans ce fait que bon nombre d'ouvriers, de serviteurs, d'employés ne font que passer, allant d'un emploi et d'un patron à l'autre, un an ici, quinze jours là, dix ans ailleurs.
Certes on ne doit pas la retraite entière à chacun de ces nomades ; mais on leur doit une part de leur retraite, en proportion du temps qu'ils ont consacré à notre service, ne fût-ce qu'un jour. On verra combien il est facile de pratiquer cette assurance proportionnelle.
Ce qu'on doit à l'ouvrier, au serviteur, c'est le minimum de la retraite, la subsistance. On peut en fixer le chiffre à un franc par jour, avec quoi on peut vivre sainement à la campagne. Mais il faut accepter une moyenne supérieure, parce que nombre de retraités ne voudront pas être séparés de leur famille et de leurs amis pour aller vivre au loin et seuls .
Nous avons dit comment la retenue de garantie, — six francs par an, — leur donnera, à l'heure de la retraite, une somme de 680 francs avec laquelle ils pourront aller se fixer où bon leur semblera et attendre le premier arrérage de leur pension de retraite.
Au lieu de 365 francs par an, nous dirons 300, pour plus de largeur dans l'attribution de la retraite, et aussi
parce que c'est le chiffre que donne le versement de 24 fr. par an, de dix-huit à soixante-cinq ans, à la Caisse Nationale des retraites.
Plusieurs ignorent que l'Etat est aussi assureur. Que n'est-il pas ! Cette Caisse, fondée par le second Empire, a été réorganisée en 1886. Elle ne fait aucun bruit et n'a que peu de succès, bien que ses tarifs soient plus avantageux que ceux des Compagnies d'assurances. N'ayantniactionnaires, ni capital de garantie, ni remises à concéder à des intermédiaires, ni réclame à payer, elle peut accorder de meilleures conditions à ses assurés, mais, pour ne pas faire concurrence aux Compagnies indépendantes, elle n'accepte pas de versements pour une retraite supérieure à 1.200 francs par an.
Elle capitalise à3 1/20/0, ce qui exige unsacrificede l'Etat, le taux normal de l'intérêt ne dépassant guère aujourd'hui 3 0/0.
A cette Caisse nous demanderons la continuation de ses services pour les versements volontaires de chacun, pour le surplus de la retraite que chaque ouvrier voudra se garantir. Nous ne lui demanderons pas l'administration des Caisses syndicales de retraites ouvrières, mais nous demanderons àl'Etat de surveiller l'administration de ces Caisses, d'en exiger des placements sûrs et de garantir la capitalisation à 3 1/2 0/0.
C'est toute la part contributive que nous demanderons à l'Etat» et elle sera, comme on le verra, plus forte qu'on ne pourrait le supposer, d'autant plus que nous allons lui demander dès aujourd'hui, et pendant quarante-sept ans, jusqu'à la moisson des retraites semées et cultivées dès demain, de pourvoir à la subsistance des vieux ouvriers.
LES RETRAITES OUVRIÈRES
Que doit l'Etat? Qu'esfc-ii ?
Il est le syndicat de nos intérêts nationaux; il est la solidarité nationale. Il n'est pas pour cela celui qui doit pourvoir à tout et prendre la place du patron dans l'accomplissement de ses devoirs.
L'Etat, c'est nous tous ; or, quand nous achetons une paire de souliers, nous ne devons rien de plus que le prix demandé et accepté. Est-ce à nous, après cela, de pourvoir à la retraite de l'ouvrier qui a fait cette paire de chaussures ? Si le cordonnier l'a faite lui-même, il a pris un bénéfice suffisant, — qu'on se rassure, — pour sa vie et sa retraite. S'il a des ouvriers, escomptant le bénéfice de leur travail, c'est à lui de pourvoir à leur retraite. L'acheteur n'a pas à s'en préoccuper.
L'Etat ne doit donc pas la retraite à ceux qui n'ont rien fait pour lui. Mais il doit, en tant que représentant de la solidarité nationale, le témoignage d'intérêt, de sollicitude que doit la société à tous ceux qui ont collaboré, par leur travail, à sonbien-être et à sa prospérité. Ce témoignage sera suffisamment exprimé par une garantie d'intérêt qui pourra se traduire en quarante ans, par des milliards, et par certains frais de surveillance et d'administration.
Nous lui demandons cependant autre chose, et c'est de pourvoir, pendant quarante-sept ans, à la subsistance des vieillards hors de service, ou du moins de ceux qui n'auront pas une retraite proportionnelle suffisante.
Nous le lui demandons parce qu'il est responsable, et il est responsable parce que c'est lui qui fait les lois, et il ne les a pas faites jusqu'ici pour garantir la vieillesse des travailleurs. Il n'a pas su imposer aux
patrons les devoirs qui leur incombent ; il a montré la même insouciance, la même indifférence, et, pour cela^ il est responsable.
En bonne justice, il devrait partager avec les patrons le poidsde ce passé indifférent. Mais, outre que la charge serait trop lourde pour l'agriculture et l'industrie, et qu'elle risquerait d'engloutir le vaisseau sous un tel poids, l'Etat est seul responsable, comme le chef qui n'a pas su diriger. Si, dans une bataille, un général n'a pas su donner un ordre qui pouvait assurer la victoire, on ne peut pas s'en prendre aux officiers qui ne sont chargés que d'exécuter et de faire exécuter les ordres reçus. Sans doute, un colonel peut être blâmé de n'avoir pas su prendre une initiative, mais le châtiment s'arrête au blâme. De même nous ne pouvons que blâmer les industriels qui auront considéré jusqu'ici leurs ouvriers comme des machines et les jettent au rebut après usure. Heureusement ils ne sont pas tous de cette sorte et il en est de très humains.
Sans doute aussi, certains ouvriers sont coupables, qui, pouvant songer à leur vieillesse, ont donné au cabaret ce qu'ils devaient à leur propre avenir.
L'homme est égoïste, même contre soi. Il al'égoïsme du présent au détriment de l'avenir.
— Bast, se dit-il; sais-je si je vivrai à soixante-cinq ans! Et si je meurs avant cet âge, j'aurai économisé en pure perte pour ma vieillesse 1 Autant jouir du présent. Advienne que pourra !
Et c'est parce que ces grands enfants raisonnent ainsi, ne se doutant même pas de la solidarité que représente l'assurance mutuelle, que nous devrions pourvoir au juste nécessaire de leur retraite, alors
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même que nous n'y serions pas forcés par la justice, parla raison aussi bien que par le cœur.
La loi d'Assistance aux Vieillards a fait un grand pas vers cette justice. C'est la réparation modeste mais indispensable du passé. C'est la loi la plus humaine que l'on ait faite avec la loi de sursis et les lois sur les accidents du travail, le repos hebdomadaire et la limitation des heures de travail.
Bien ou mal préparées, bien ou mal exécutées, ce sont incontestablement des lois de progrès, et leurs auteurs peuvent en être fiers.
Il suffira d'étendre le bénéfice de la loi d'Assistance aux Vieillards et d'en rég-ulariser le cours en dehors des questions d'opinions et des intérêts électoraux, pour en faire Vmtérim des retraites, la loi de solidarité qui compensera l'oubli des générations et des gouvernements passés. Ce ne sera pas toute la justice, mais un peu plus de justice, et un principe de justice. Les retraites proportionnelles viendront rapidement alléger cette charge.
On ne pourra pas établir le jeu régulier des retraites avant quarante-sept ans d'ici, parce qu'il faut le temps de capitaliser les versements et de constituer le capital nécessaire. D'ici quarante ans, il faudra néces« sairement employer ce qu'en terme de marine on appelle « des moyens de fortune ». Quand le navire fait eau par une brèche, on glisse sur l'ouverture un pallier qui arrête l'invasion de l'eau. Quand le gouvernail est brisé, on le remplace comme on peut. De même il y a là une brèche dans notre société égoïste;
il est impossible de tout refaire en un instant ; nous pouvons du moins employer les moyens à notre disposition pour arrêter le mal, en attendant ce qui doit être.
Le problème de la solidarité ne peut se résoudre en un jour, ni par les lois, ni par une révolution. Bien fou qui veut dépasser les vitesses normales : c'est la culbute fatale. Mais bien coupable aussi qui veut entraver la marche du progrès.
Ainsi le problème des retraites est double : pourvoir à la vie des vieux ouvriers, dès demain, dès aujourd'hui, et organiser les retraites de tous les travailleurs, pour répoque où les résultats se produiront, et les organiser sans le concours des travailleurs, sans rien leur demander pour ce minimum de pension qui doit garantir leur vieillesse.
Bien des systèmes ont été proposés pour l'organisation des retraites. Plus de quarante projets ont été déposés au cours de nos diverses législatures, depuis plus de vingt ans; aucun n'a pu satisfaire ni le Parlement, ni les ouvriers. Les Chambres ont voté un projet, vaille que vaille, à la veille des dernières élections, pour pouvoir dire aux électeurs qu'elles ont tenu leurs promesses. Le premier projet était si mauvais que le Sénat n'en a tenu aucun compte et en a fait un autre que le ministre du Travail a refait et qui impose un versement aux ouvriers. Les ouvriers n'acceptent pas volontiers le versement obligatoire pour leur retraite, et ils ont raison.
Nous parlerons plus loin de cette loi, qui n'a qu'un intérêt de temps et de lieu ; mais, en revanche, ce n'est pas une voix sans autorité qui pourrait modifier les plans adoptés par des hommes de valeur et d'e-
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tude dont le travail est considérable et dont l'erreur provient de difficultés politiques et d'une méconnaissance des principes.
Nous venons de dire quels principes de justice et de raison nous paraissent être en jeu dans cette question. Il nous reste à établir les chiffres et les calculs dont l'aridité éloignera plus d'un électeur, mais dont l'utilité s'impose comme base de discussion.