L'ALLOCATION VIAGÈRE
D'ici quarante-sept ans,... « le roi, l'âne ou moi seront morts », comme dit la fable de La Fontaine, et il faut pourvoir aux retraites pendant c{uarante-sept ans, ou tout au moins aux pensions viagères qui seront reconnues nécessaires.
Gomme nous l'avons démontré, l'allocation viagère de 120 fr. par an, qui est un minimum, exigera 320 millions par an, s'il faut la donner à tous.
Pour ce motif il conviendra d'adopter le programme de la loi d'assistance aux vieillards, afin de ne pas donner à qui possède, et d'étendre simplement le bénéfice de la loi jusqu'à soixante et même cinquantecinq ans d'âge, en cas d'impuissance de travail.
Pour éviter les fraudes, il conviendra de consulter les électeurs de la commune, ou le syndicat, selon la situation du travailleur. Les maires ont des motifs de protéger ou de persécuter; ils ont des intérêts électoraux. Le vote est toujours plus sûr, en y joignant l'avis du dernier patron, et du médecin inspecteur.
On pourra alléo;"er la charge de l'Etat par quantité d'emplois faciles qui peuvent être réservés à ces hom-
EN ATTENDANT LES RETRAITES
mes. On doit tenir compte de ce que possède le postulant, de la situation de ses enfants, car la famille est aussi une mutualité : les parents commencent par donner gratuiiement ; les enfants, devenus grands, doivent donner à leur tour ce qu^ils ont reçu, si leurs charges personnelles le leur permettent. La loi a d'ailleurs prévu le cas en ce qui concerne l'Assistance aux vieillards.
En second lieu, les retraites proportionnelles pourront commencer dans dix ans.
îl y aurait enfin un moyen d'alléger les charges de l'Etat et de pourvoir en partie à l'allocation viagère, par la création d'un impôt nouveau. « N'en avonsnous pas assez? » dira-t-on. Certes on s'est plu, depuis trente ans, à doubler les impôts, et ce n'est pas le cas de les augmenter. Celui-ci du moins serait volontaire et ne porterait que sur le vice le plus dangereux pour la race et par conséquent pour l'avenir du pays.
Il suffirait de mettre une taxe de un à deux francs par litre ou bouteille de liqueur, eau-de-vie ou absinthe, en taxant ces boissons selon leur degré d'alcool.
Cet impôt ne porterait ni sur les producteurs, ni sur les débitants, mais seulement sur les consomm^ateurs.
Lorsque l'Allemagne a voulu créer sa flotte, elle a mis un impôt semblable sur toutes les bouteilles de vin mousseux, Champagne ou imitation du Champagne. Une banderole entourait le goulot de chaque bouteille avec mention : « Pour la flotte allemande. » Combien plus intéressante serait une indication de ce genre : « Pour les retraites ouvrières. »
Chacun est libre de ne pas prendre de boissons alcooliques, ou de n'en prendre que fort peu. Dans ces conditions les consommateurs ne feront de tort ni à leur bourse ni à leur santé.
Que ceux qui abusent de ces boissons et qui se condamnent ainsi, eux et leur race, à une mort précoce, ou tout au moins à des tares irrémédiables qui les rendront impropres à tout travail, se résignent à assurer la vieillesse de ceux qui, n'ayant pas ce vice, auront mérité de vivre. Ce sera œuvre de solidarité au premier chef. Les alcooliques payeront d'avance pour ceux qui se seront privés de ce vice.
On peut évaluer le revenu de cet impôt à plus de cent millions par an (1), surtout si l'on comprend les « apéritifs )) dans la classe des boissons alcooliques, en exceptant toutefois les vins naturels sansmélang-e. L'exportation serait naturellement exemple de cet impôt, mais l'importation devrait le subir.
Le consommateur payerait le petit verre un peu plus cher, et si la consommation diminuait, on ne pourrait que s'en féliciter comme d'un grand bénéfice moral et physique pour la race qui déjà, en certaines provinces, se ressent de l'alcoolisme.
Si le débitant, pour éviter l'impôt, achetait les boissons alcooliques en fût, et s'abstenait de les mettre en bouteilles, il paierait plus au lieu de payer moins. On doit exiger la mise en bouteille avec l étiquette vraie. Toute fraude serait passible d'une amende assez forte pour intimider les fraudeurs et tout consommateur serait appelé à la constater.
(1) On consomme, en France seulement, plus de trente millions de litres d'absinthe, sans compter ce que la fraude dissimule.
EN ATTENDANT LES RETRAITES
Cet impôt, joint aux conditions de la loi sur l'Assistance aux vieillards, permettrait de réduire les charges de l'Etat, surtout si Ton ajoute à ces ressources une partie du prélèvement des droits sur le pari mutuel et de l'impôt sur les cercles.
Rien n'est plus équitable que l'impôt volontaire, et surtout l'impôt sur le jeu et l'alcoolisme. Il est inconcevable que des maisons de jeu puissent ouvertement réaliser des bénéfices fabuleux, et ne cèdent pas au moins les trois-quarts de leurs bénéfices aux œuvres sociales. C'est un scandale que ces fortunes particulières édifiées sur le vice.
Les taxer, c'est, il est vrai, reconnaître leur industrie.
On l'a fait, mais on l'a fait de façon si bénigne que l'on ne peut comprendre par quelle raison on a agi de la sorte. Il faut, ou fermer les maisons de jeu, ou ne laisser à leurs tenanciers qu'une faible part des bénéfices. On ne saurait se dissimuler que le vice est indéracinable, que l'obliger à se cacher, c'est le rendre plus dangereux encore, et que mieux vaut le canaliser et le faire servir au bien public. Il ne faut pas en faire le vice triomphant, mais un tributaire de l'utilité publique. Le vrai scandale ce n'est pas le vice qui est impérissable, mais son succès au détriment de l'honneur et du travail.