LE DROIT A L'INSTRUCTION
II est parfaitement vrai que, dans une société civilisée, tout être humain a droit à Finstruction primaire gratuite. C'est un droit naturel, comme le droit aux secours mutuels, comme le droit à la protection de l'Etat contre les bandits.
C'est un droit naturel, parce que tout homme qui reste dans l'ignorance demeure en état d'infériorité vis-à-vis des autres hommes. Il peut être aussi naturellement intelligent que les plus instruits; il n'en sera pas moins en état d'infériorité, parce qu'il lui manquera l'arme de la lecture et de l'écriture pour défendre ses intérêts.
C'est un homme désarmé en face d'hommes armés.
Est-il juste que des enfants soient privés de cette arme essentielle, parce que leurs parents n'ont pa^ de quoi payer l'école ?
L'instruction primaire est le complément indispensable de la vie dans une société civilisée oii tout se fait par écrit.
Et quelques-uns, un grand nombre même, en seraient privés parce que l'argent a fait défaut ?
Une telle conclusion est inadmissible.
Si les diplômes universitaires de l'instruction secondaire ne sont pas d'un grand secours, eu dehors des
LE DROIT A l'instruction
carrières, en revanche, l'instruction primaire est aussi indispensable aujourd'hui que le pain, le logement et le vêtement.
Le droit à l'instruction primaire gratuite est donc un droit naturel parce qu'il correspond à une nécessité.
L'instruction secondaire n'est qu'une utilité, car, le travail manuel étant à la base de la société, le nombre restreint d'employés, de lettrés et de savants dont la société a besoin ne comporte pas l'instruction secondaire pour tous. La société 'peut et doit l'accorder gratuitement aux intelligences précoces qui se font connaître par des examens ; elle doit les recruter habilement dans la proportion voulue pour l'avantage de tous, pour le profit de la nation, leur accordant même l'instruction supérieure gratuite, dans les conditions où celui qui obtient ces faveurs s'engage pour un temps donné, soit dans l'enseignement, soit dans les fonctions oii il peut être recherché.
L'instruction primaire est donc seule de droit naturel pour tous. Elle est un devoir pour le futur citoyen qui est appelé à prendre part aux affaires publiques, par la puissance de son vote. Comment pourrait-il se rendre compte des affaires publiques, s'il ne sait ni lire, ni écrire ?
Mais de ce que l'instruction primaire constitue un devoir de la part de l'Etat, du département ou de la commune, s'ensuit-il que cette instruction doive être donnée au goût de l'Etat, du département ou de la commune? Ici le gouvernement est athée, là il est catholique, ailleurs protestant : dès lors, tous les enfants devraient recevoir l'enseignement qu'inspire le gouvernement, et c'est ainsi qu'on pourrait arriver à cette fatale unité morale ?
Rien n'est plus tyrannique, parce que c'est abuser de la force, et de la force la plus basse, celle de l'argent dont dispose l'Etat.
C'est avec les impôts, c'est-à-dire l'argent de tous, qu'un gouvernement entend faire prévaloir ses idées, n'osant pas encore interdire les autres écoles, mais y ' arrivant peu à peu, en retirant le droit d'enseigner à une catégorie de citoyens, et en contraignant tout ce qui dépend de lui à favoriser l'école dont il prend soin.
En sorte que ceux qui ne veulent pas de l'école anti-religieuse, sont forcés de payer pour l'école dont ils ne veulent pas, et pour l'école dont ils veulent. C'est double impôt pour ceux qui veulent échapper aux idées philosophiques du gouvernement.
On aura peine à croire, dans cent ans, qu'un tel abus de pouvoir ait pu se glisser dans le gouvernement d'un peuple civilisé, dans un gouvernement républicain, et dans un pays comme la France, après cent ans de révolutions, de proclamations de la liberté et de l'égalité.
L'Etat enseignant une doctrine est une bouffonnerie. L'Etat ayant une opinion philosophique, en de-^ hors de la morale universelle, est une niaiserie. L'Etat, c'est tout le monde, et ce n'est personne. Il n'a aucun droit contre un groupe social. Il est le syndicat de nos intérêts : rien de plus.
Ce n'est pas davantage au département ou à la commune à diriger l'instruction primaire, parce que dans telle commune on enseignerait d'une façon, et dans la commune voisine on entendrait l'enseignement de toute autre façon. Ce serait blesser ici et là une partie des habitants de la commune.
LE DROIT A l'instruction
Ce que doivent l'Etat et la commune, c'est la subvention nécessaire à chaque école libre et gratuite, ou bien c'est l'école neutre où il ne faut pas enseigner ce qui nous divise, mais ce qui nous unit. Ce qui appartient à l'Etat, c'est la surveillance et le contrôle, et non l'enseignement.
La surveillance implique les garanties morales et intellectuelles que peuvent offrir l'instituteur et son enseignement, et l'hygiène de l'école ; le contrôle implique l'attribution des brevets d'instruction, à tous les degrés de l'échelle, et la vérification des comptes.
En dehors de ces droits et de ces devoirs, l'Etat est exclu de tout autre droit. Il n'est pas de raisonnement qui puisse plaider sa cause comme distributeur d'idées. On ne peut y réfléchir sans hausser les épaules.
Ici, comme ailleurs, c'est le régime de la liberté qui seul peut donner une solution favorable.
Sans doute la loi doit obliger chaque commune à avoir au moins une école, plusieurs même, selon le nombre des enfants à instruire ; mais que l'instituteur n'ait pas charge de diriger la conscience de ses élèves ; qu'il leur enseigne le B, A, BA, la lecture, l'orthographe, la grammaire, l'arithmétique, la géographie, les grandes lignes de l'histoire sans entrer dans aucun détail, l'histoire des progrès de la science, qu'il leur enseigne la vie, qu'il leur donne l'éducation, qu'il leur enseigne la morale universelle, et c'est assez. En quoi l'histoire de Philippe-Auguste et même de la Révolution peut-elle intéresser les enfants ? Mieux vaudrait leur enseigner la politesse, les égards dus aux personnes, la propreté, l'hygiène, la gymnas-
tique, l'organisation économique du pays et surtout leur donner la connaissance des professions, des ressources du travail. C'est à l'instituteur à étudier les caractères et les aptitudes des enfants, à les éclairer sur leurs possibilités, et à les détourner surtout des stériles ambitions, des petites vanités d'emplois publics, alors que le travail manuel, par l'indépendance qu'il donne, élève l'homme bien au-dessus des petits emplois.
C'est à la famille seule à guider les idées des enfants.
Là serait la liberté et la justice.
Et c'est ce dont on ne veut pas, ce contre quoi s'insurge tout un parti décidé à imposer ses idées, et qui, maître de l'Etat, dispose des fonds publics au profit de ses idées.
Là aussi est l'incohérence et l'anarchie dont il faudra sortir avant longtemps.
LES DROITS DE LA FAMILLE
On est allé plus loin cependant, parce que le fanatisme ne recule jamais devant une absurdité. On est allé jusqu'à nier les droits du père de famille sur l'éducation de ses enfants, jusqu'à affirmer que l'Etat avait des droits primordiaux!
Nous avions déjà l'Etat-marchand de soupe, et l'Etat-pédagogue ; voici l'Etat-papa, et nous aurons bientôt l'Etat-nourrice. Hélas! il ne l'est que trop pour quantité de parasites!
Quelle singulière aberration d'esprit peut conduire des hommes qui ont tout leur bon sens sur d'autres questions à s'imaginer que, parce qu'ils sont au pouvoir, ils ont tous les droits, même contre les droits naturels les plus essentiels, les plus indiscutables?
Ont-ils créé l'enfant? L'ont-ils soigné dans ses premières années? L'ont-ils fait vivre? Ont-ils veillé sur son berceau? Ont-ils penché leur front soucieux sur les vagissements du pauvre être malade ? Lui ont-ils donné cette tendresse qui, plus encore qu'un fait brutal, constitue la paternité? Et la mère? Ont-ils aussi la prétention d'avoir plus de droits qu'elle sur son enfant?
On croit rêver en entendant de pareilles billevesées heureusement timides encore, mais demain effrontées.
On ne peut les dévoiler sans en rire, mais ce n'est pas tout ce qu'elles méritent.
Ce même parti s'est insurgé dans l'Europe entière il y a cinquante et quelques années, lorsque Pie IX fit enlever, à Rome, le petit Mortara, baptisé en secretpar une servante, et fils d'un Israélite. Personne ne saurait contester que ce fut là un abus de pouvoir, et c'est précisément cet abus qu'on veut renouveler, à un autre point de vue, dans le camp opposé, non pour un, mais pour tous les enfants.
On s'est indigné avec raison contre les procédés prussiens voulant obliger les enfants polonais de la Silésie à réciter leur prière en allemand, à l'école, les fouettant en cas de refus, allant jusqu'à soustraire un enfant à sa famille, pour le germaniser de force. Certes, ce sont là des procédés barbares et odieux. C'est pourtant, à part le fouet et la prière, le régime de violence que certains voudraient appliquer en France. Ce n'est ni plus, ni moins, qu'un retour en arrière, vers les plus mauvaises époques de notre histoire. De tels hommes sont des réactionnaires dans le plus mauvais sens du mot ; ils voudraient nous ramener au plus odieux césarisme.
L'autorité de la famille sur l'enfant, jusqu'à son émancipation, est de droit si naturel que jamais aucun peuple, aucune secte n'a jamais essayé de la nier. C'est un droit qui n'a même pas besoin d'être défendu, tant il est naturel. Que diraient ces exaltés, si un événement imprévu amenait un gouvernement opposé à leurs idées, et si ce gouvernement prenait leurs enfants malgré eux, pour leur inculquer un enseignement dont ils ne veulent pas? Ont-ils oublié cette parole que répète vainement, il est vrai, la sagesse des
LES DROITS DE LA FAMILLE
nations : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même ! »
C'est déjà trop de toute Tinfluence et de tout l'argent dont dispose TEtat en faveur des idées d'un parti. Le jour oii la France comprendra par quel abus de pouvoir on est arrivé à ce résultat, il faudra que cet abus disparaisse.
L'Etat n'a d'autre devoir moral dans l'instruction publique que celui de maintenir l'enseignement de la morale universelle, comme éducation, et d'empêcher un enseignement immoral ou anti-national. Il a le droit de contrôle sur l'hygiène morale et physique, sur les résultats des études et même sur les manuels pour empêcher qu'on n'y enseigne des faits contraires à la vérité historique, et ce droit de surveillance appartiendrait aussi aux pères de famille et à ceux qui accordent leur patronage à une école, dans un pays libre où l'école serait libre.
C'est l'enseignement utile qu'il faut vouloir.
Pourquoi tants'occuper d'histoire devant des enfants de huit à douze ans? Quand on leur aura raconté, comme le faisait naguère un instituteur des environs de Paris, que, dans les cachots de la Bastille, on a trouvé, le 14 juillet 1789, des prisonniers qui avaient perdu la vue, tant ils étaient restés longtemps privés de lumière, s'imagine-t-on que ce mensonge grandira le moral des enfants?
Quand on leur aura dit que la Révolution a affranchi le peuple, ce qui n'est pas vrai, puisqu'elle n'a
prolilé qu'à la bourgeoisie, s'imagine-t-on qu'on aura amené un progrès dans l'esprit des masses?
Quand on aura enseigné à ces enfants, comme quelques-uns le font, que l'argent est tout, s'imaginet-on qu'on aura moralisé les générations nouvelles?
Moins d'histoire, et plus de morale; moins d'instruction et plus d'éducation ; moins de choses inutiles et plutôt une instruction professionnelle.
On crée dans ces jeunes cerveaux des ambitions impossibles qui deviendront des rancunes. On leur laisse croire que l'instruction mène à tout, au lieu de leur faire comprendre que c'est une arme défensive et non offensive, un bouclier et non une épée. Il faut leur faire entendre que cette instruction primaire n'est un développement de l'intelligence que par l'instruction que chacun peut ensuite acquérir volontairement. Il faut leur dire qu'ayant leur premier brevet de capacité ils ne savent encore rien, sinon qu'ils peuvent apprendre, et que, même en apprenant, ils n'auront droit à rien, à aucun emploi, à aucune faveur. Le savoir est un honneur avant d'être un droit.
L'instituteur ne doit pas être seulement un pédagogue ; il doit faire ce que tout père de famille ne peut pas faire; il doit étudier ses élèves et leur montrer doucement la profession qui peut convenir à leurs aptitudes. Il doit connaître et faire connaître les différentes professions, en montrer les avantages et les inconvénients, enseigner un peu d'agriculture dans les communes rurales, et les métiers dans les villes.
Là serait l'œuvre seconde de l'instituteur, et elle serait aussi utile que la première.
LES DROITS DE LA FAMILLE
Il est inutile, ce semble, d'insister sur tant d'abus commis dans cette question des écoles primaires ; mieux vaut reconnaître que les droits incontestables de la famille sont cependant limités précisément par l'abus qu'on y peut faire de l'autorité. La société a le droit et le devoir de soustraire l'enfant aux mauvais traitements de ses parents, et aussi à leurs mauvaises passions. La police doit écouter sans tarder la plainte des voisinsetde l'enfantlui-même. Déjà une loi excellente a limité dans ce sens la puissance paternelle. Il est regrettable que nos lois ne soient pas plus sévères pour les mauvais traitements des parents à l'égard de leurs enfants.
Combien d'enfants-martyrs ne trouve-t-on pas chez les alcooliques, chez les mauvais ouvriers qui boivent leur salaire et répondent par des coups aux plaintes affamées de leur famille !
L'abus de la force est le crime le plus odieux : il est deux fois punissable quand il s'attaque à la faiblesse qui ne sait pas et qui n'ose^rien, et quant au lieu d'affection, c'est la mort lente et horrible par l'abandon, la faim et la brutalité, qu'un père ou une mère donnent à leur enfant. Il n'est rien au monde de plus révoltant, et nos lois, qui se souviennent trop de leur origine romaine, punissent à peine de tels crimes qui méritent pourtant les galères et pour longtemps. Le crime contre l'enfant égale le parri- . cide.
Plus un droit est naturel et respectable, plus il implique de devoirs, et plus aussi la violation de ce
LA CrtK FUTURE
droit ou de ce devoir appelle l'indignation publique et la sévérité des lois.
Souvent, hélas I le sentiment de la justice n'apparaît chez riiomme qu'avec la souffrance, de même qu'on apprécie la chaleur par le froid, la lumière par Tobscurité. Il faut avoir souffert pour connaître l'humanité; il faut avoir été opprimé pour vouloir et aimer la justice. Malheureusement aussi il arrive que ceux qui ont souffert oublient, dans la bonne fortune, ce qu'ils ont désiré pour tous. Les partis sont encore plus férocement égoïstes que les hommes.