‹ Cite? futureChapitre 4 sur 47 · POURQUOI CE LIVRE VII · texte numérisé non relu

POURQUOI CE LIVRE VII

à secourir les infortunes, la nation qui se relève, encore qu'on la croit perdue, et qui, même enlisée dans le bien-être, peut, à tout moment, retrouver des idées ou des énergies nouvelles qui étonnent le monde.

i^'^ octobre 1910.

Le titre de ce livre, la Cité future, n'est pas une propriété littéraire. Il se complète par le nom de l'auteur. Deux ouvrages portant ce titre ont déjà paru chez Stock, un autre à la librairie Fasquelle. Les ouvrages édités sous ce titre par la librairie Stock sont la Cité future de M. Tarbouriech, et la Cité future de M. Le Drimeur.

L'équité me fait un devoir de signaler ces ouvrages dont je n'ai pu apprécier la valeur, n'en ayant eu connaissance qu'au moment où ce livre allait paraître. Le nom des auteurs est cependant une garantie de savoir et de talent.

LA CITÉ ANTIQUE ET LA CITÉ MODERNE

Selon qu'on tourne ses regards vers le passé, le présent ou l'avenir, on trouve des points de vue si différents qu'il faut, en quelque sorte, changer de mentalité pour bien comprendre ce que l'on aperçoit. De là viennent tant d'erreurs dans l'appréciation des faits et des idées. Nous ne pouvons juger ni le passé, ni l'avenir, avec les idées du jour. 11 faut, à mesure qu'on recule dans l'histoire, rétrécir le champ de son rayon visuel, et l'élargir à mesure qu'on se rapproche du présent ou qu'on avance vers l'avenir.

C'est le plus sûr moyen de comprendre l'histoire et d'en tirer profit pour deviner tant soit peu ce que nous réserve l'incertain devenir.

A quoi servirait l'étude du passé, si l'histoire ne prédisait pas l'avenir, en nous montrant la marche des idées, ce qui constitue la marche invincible de l'humanité vers le but plus parfait auquel elle tend sans cesse?

L'évolution est sa loi, alors que les animaux et les arbres restent identiques à eux-mêmes, sans progrès, sans perfectionnement d'aucune sorte, si ce n'est par le dressage ou la culture dont l'homme est capable à leur égard.

Trop souvent cependant, on confond un progrès avec l'autre, et comme on se targue d'une partie de civilisation, on croit la tenir tout entière. Il en est pour qui le confort et la bonne cuisine sont tout le progrès; d'autres pour qui la science est tout.

Le progrès est triple en son essence : il est matériel, intellectuel et moral. Rarement, il faut le reconnaître, ces trois progrès marchent d'accord; peut-être jamais. On ne peut pas tout faire en même temps. Une civilisation cependant n'est complète que par ces trois conditions ; c'est assez dire qu'aucun peuple n'a encore atteint ce rêve de patiente évolution. Il y faudra peutêtre encore un long temps, bien qu'à mesure que nous avançons tout marche plus vite et se hâte, comme si nos découvertes dans les moyens de locomotion et de communication influençaient le développement et la marche des idées.

D'abord stagnante et ténébreuse, l'humanité a attendu, on ne sait combien de siècles, un progrès quelconque. Illimitée dans ses désirs, bornée dans ses moyens d'action, elle subissait les lois de l'animalité. Elle a subi toutes les lois brutales indiquées par Darwin : le fort profitant de la faiblesse des races inférieures, et la sélection se faisant par la lutte des mâles pour la possession d'un idéal de beauté, ou simple, ment de richesse. L'humanité, il faut cependant le reconnaître, était plus près de son but lorsque les hommes se battaient pour la possession d'une jolie

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fille qu'à l'heure où l'on se dispute, par intrigue et faux amour, la possession d'une grosse dot.

Le premier progrès est venu de l'esclavage. On peut s'en étonner aujourd'hui, comme indigné à la seule idée de l'exploitation de l'homme par l'homme ; et cependant l'esclavage a été un progrès dans l'humanité primitive. La lutte des mâles ne connaissait aucune loi de pardon ; le vaincu rendait le dernier soupir en tombant, et sa famille était immolée après lui. Quand les forts sont devenus riches et paresseux, ils ont pensé à faire grâce aux vaincus, pour se faire servir par eux, pour les obliger à travailler la terre à leur profit, pour en faire des soldats au besoin. Les femmes leur ont été de bonne prise quand elles étaient belleS; et les enfants ont été épargnés pour en faire de futurs esclaves.

Telle apparaît la vérité historique pour les premiers âges de l'humanité, et l'on ne peut que sourire à l'idée d'un contrat social primitif, comme Fa imaginé Jean-Jacques Rousseau.

La vue s'élargit dans les civilisations égyptienne, indienne, grecque et romaine. Un peu de pitié entre au cœur des hommes, à l'égard des faibles : le parcere subjectis et debellare superbos du poète latin est la devise de Rome, et c'est, tout à la fois, intérêt politique et poussée d'honneur.

Athènes et Rome avaient affranchi la femme. Platon avait posé les bases d'une civilisation de douceur, d'amour et de justice ; le christianisme est venu apporter comme suprême consolation la justice de l'au de, là. Il a enseigné la résignation, qui n'est pas une loi de progrès social, mais il a enseigné le pardon, qui est une loi de progrès moral.

Le Coran, comme la loi de Moïse, fut une doctrine complète, religieuse, morale, civile, politique etsociale, et même une loi d'hygiène et de propreté. Pour cela, il ne put s'appliquer qu'à une race, celle au milieu de laquelle vivait Mohamed ; et parce qu'il s'agissait de races inférieures, cette doctrine sensuelle et tolérante est restée le partage de ces races.

Parce qu'il n'est pas une doctrine complète, visant l'organisation politique et sociale, et parce qu'il a enseigné la résignation à une époque barbare oii la révolte était inutile, le christianisme est rejeté de nos jours, comme un instrument d'oppression et de soumission. Il n'est ni l'un, ni l'autre ; il n'est qu'une règle intérieure dont le rayonnement doit agir, par la douceur et la bonté de chacun, sur l'universalité des hommes.

Le christianisme n'a pas amené la fin de l'esclavag e ; il a cependant favorisé le mouvement de l'humanité vers la dignité humaine et la liberté, en disant qu'il valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Par cette parole il a fait les martyrs et il a vaincu les Césars de Rome. Mais il y a mis trois siècles, et l'on ne veut plus de ce genre d'opérations.

Qui le croirait : un progrès est venu des invasions barbares.

S'ils ruinèrentla civilisation la plus brillantequi ait paru jusque-là, les barbares apportèrent du moins leur principe d'hommes libres et frères, à tel point que le mot ft Germain « est devenu dans notre langue synonyme de « presque frère », dans « cousin germain », et

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synonyme de (f frère », dans la langue espagnole, hermano pour gerv.iano.

C'était l'égalité des hommes au point de vue du droit, mais aussi Tégalité dans le devoir, sous la hiérarchie des chefs. De là sont nées toutes nos conceptions vers l'égalité et la liberté.

Les Francs aussi nous ont laissé l'empreinte de ces idées, dans les mots franchise, affranchissement . Franc est synonyme chez- nous de loyal et de libre.

Les barbares toutefois n'ont pas admis les vaincus sur le pied d'égalité avec eux ; ils ont été une aristocratie nouvelle implantée dans la civilisation écrasée, et toutes nos luttes sont venues, depuis lors, du désir et de la volonté d'acquérir le bénéfice des idées apportées par eux : la liberté, Végalité, la fraternité, qui sont des idées essentiellement germaines, et qui ne sont revenues à fleur d'eau, on pourrait dire « à fleur de peuple », que parla partie germaine de l'ancienne Gaule.

Préoccupés de jouir de la conquête, les barbares ont pris les terres, mais sans atteindre le travailleur. Ils se sont simplement substitués à l'ancien maître, et ils ont dit au cultivateur : « Continue à labourer ton champ, à semer, à moissonner. Je te protégerai. Tu garderas pour toi le nécessaire, et tu me donneras le surplus. »

Le cultivateur n'était pas esclave, et plus d'un prit la fuite pour échapper aux rigueurs ou aux brutalités du nouveau maître à demi sauvage.

Qu'allait devenir la terre sans le paysan, et quel revenu en attendre, si le cultivateur l'abandonnait? Le maître courut après le déserteur et l'obligea durement à continuer son labeur. Ce fut le servage.

L'homme n'était plus esclave de l'homme, mais esclave de la terre et du labeur qui lui incombait. Il devait plus encore par la corvée.

Il n'était plus une chose, mais un être humain pensant et agissant à sa guise, en dehors de la tâche imposée. Le progrès était minime et ce fut cependant un progrès, d'autant plus que le serf parvint à rache- ;ter son entière liberté et à fonder la « commune», c'est-à-dire la commune libre, petite république au sein de la féodalité.

Malgré tant de défauts, d'abus de toute sorte et de barbarie, la féodalité reposait sur un principe social qui était juste à cette époque, et qui était un progrès. Ce principe était que « celui qui vit du travail des autres doit à ceux-ci aide et protection, l'impôt du sang en échange de Fimpôt du travail ». Qa'est devenu ce principe dans notre société moderne?

Le propriétaire, le seigneur, en échange de ses droits, avait donc pour devoirs le service militaire personnel, la justice locale, l'administration, l'entretien des voies et des moyens de communication. Il avait toutes les charges de l'Etat, il était un Etat dans l'Etat. Et c'est ainsi que la France et la plupart des pays d'Europe renfermaient alors des gouvernements petits ou plus grands, en nombre infini, dont le roi n'était que le président héréditaire : Primus inter pares, « le premier entre ses égaux >).

Mais bien différent fut le sort de ces petits gouvernants. Tandis que les barons anglais s'unissaient, se liguaient contre la monarchie, pour lui imposer, avec leur(( Grande Charte », le premier parlement et tout ce qui fut le principe des libertés publiques, les grands vassaux français se jalousaient entre eux, se

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faisaient la guerre, appelaient le roi contre leur voisin, et laissaient à la monarchie toute facilité pour les annihiler les uns après les autres, par leurs propres divisions. La royauté arrivait ainsi, peu à peu, au pouvoir absolu et à la propriété seigneuriale universelle.

Pour arriver plus sûrement à son but, elle favorisait lafFranchissement des serfs, rétablissement des communes, quitte h reprendre ensuite à celles-ci les privilèges c|u'elle leur accordait. Elle s'appuyait siir le peuple; elle créait une bourgeoisie qu'elle appelait insensiblement à la noblesse, pour l'opposer aux vieilles races, et en cela seulement elle se trompait, car tel était le prestige de l'ancienne aristocratie que les nouveaux venus en prenaient aussitôt les avantages, les traditions et les préjugés.

Cependant la monarchie sapait le pouvoir de l'aristocratie par des coups habiles dont la portée échappait à plusieurs. Hardis, violents, orgueilleux et ignorants, les anciens seigneurs ne voyaient pas qu'en se chargeant des services publics, comme la justice, les voies de communications, l'administration, le roi leur enlevait une partie de leur raison d'être. Mais le couple plus rude qui mit fin, en principe, à la féodalité,lui fut porté à l'instigation de Charles VII en 1439, par les Etats Généraux d'Orléans : défense était faite aux seigneurs de lever des hommes d'armes, ce droit étant réservé au roi seul. Ce fut le principe de l'armée permanente.

On ne fait pas assez attention à cette date dans notre histoire. C'est la plus importante de toutes celles qu'on a marquées pour clore la période du Moyen-Age et de la féodalité. Elle seule mérite d'être retenue. Ni

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la prise de Constantinople par les Turcs, ni l'invention de rimprimerie, ni la découverte de TAmérique n'ont eu chez nous une influence comparable à celle de cette réforme.

Qa'est-ce qu'une aristocratie sans le pouvoir? Ce n'est plus qu'une noblesse, un souvenir. La richesse disparaît elle-même lorsqu'elle n'est plus conservée par la puissance.

; Un plus rude coup cependant avait été porté à la noblesse, sans qu'elle en appréciât les conséquences, par la conscription édictée sous Louis XIV. La propriété féodale, résultat de la conquête, ne tenait que par le contrat de réciprocité entre le maître et le travailleur. Si les travailleurs devaient aussi l'impôt du sang, même dans la proportion d'un sur dix, que devenait le droit du maître qui n'était plus le seul à devoir l'impôt du sang ?

Mauvaise en soi, puisqu'elle est impôt de hasard, la conscription a dénaturé le droit de propriété^ puisque l'impôt du sang n'était plus réservé exclusivement à ceux qui profitaient du travail des autres. Plus contraire encore au principe féodal, le service obligatoire aurait fait tomber toute raison d'être de la propriété seigneuriale, si la Révolution n'avait pas confisqué cette propriété avec celle du clergé, et si, depuis lors, le principe de la propriété ne s'était pas transformé complètement. Bien avant la Révolution, cette transformation avait commencé; elle n'a fait que s'achever brusquement à la fin du dix-huitième siècle, et depuis lors la propriété n'est plus le fruit de la conquête ou de la faveur ; elle est et ne peut plus être que le fruit de l'épargne, parce que la fortune ne peut plus être que de l'épargne condensée.

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Or rien, mieux que l'épargne, résultat du travail, ne légitime la propriété.

Ainsi la noblesse dont une partie seulement, et la plus restreinte, provenait de l'ancienne aristocratie, et l'autre trop souvent de l'enrichissement et de la faveur, ne correspondait plus, à l'époque de la Révolution, à sa raison d'être ; elle avait des droits sans devoirs équivalents, et ce fait est toujours signe de décadence et de révolution, aussi bien pour les partis et les gouvernements que pour les classes sociales.

C'est d'ailleurs ce que nous voyons aujourd'hui. La monarchie était, en 1789, dans une situation aussi fausse que la noblesse. Depuis la fin de la féodalité, la France n'avait plus de principe social. Elle allait à l'aventure, absorbée peu à peu par le pouvoir royal qui visait naturellement au pouvoir le plus étendu et le plus absolu. Ce n'est pas ce qu'il faut lui reprocher, car il en est de même de tous les partis vainqueurs. D'ailleurs cette ambition de nos rois a fait l'unité nationale ou peu s'en faut, et elle a créé l'organisme judiciaire et administratif qui a rendu la vie plus facile et moins opprimée. Par cette ambition encore, la nécessité de trouver des alliés l'a obligée à relever la situation des classes populaires et à favoriser la bourgeoisie.

L'œuvre de la monarchie fut donc excellente jusqu'à l'accomplissement de cette tâche, et ce point culminantapparaîtverslemilieudu règne de Louis XIV à la suite du traité d'Aix-la-Chapelle, car dès lors la monarchie, enflée de puissance et d'orgueil, devient césarienne et manque ainsi à son utilité. Instrument d'équilibre entre les classes sociales, la monarchie avait, par de persévérantes combinaisons, établi cet

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équilibre. Elle seule, parmi les classes de ce peuple léger, insouciant, vif, désuni, avait montré de la suite dans les idées, une volonté raisonnée, une sagesse agissante.

Cet équilibre établi, elle ne songe plus qu'à le détruire à son profit, pour un triomphe de tous les jours. U n'y a plus d'Etats Généraux, alors que ces grandes Assemblées ont toujours été, avec la monarchie, la base de notre organisation politique. Le roi absorbe tous les pouvoirs; il est la personnification de la patrie, de l'Etat, de l'autorité, de la justice, du gouvernement, de la Providence même; en vérité c'est trop pour un seul homme, et c'est ainsi qu'à partir de ce point culminant de la monarchie se prépare sa chute non par faiblesse, mais par pléthore.

En faussant son principe, en supprimant son contrepoids naturel, la représentation nationale, la monarchie se condamnait elle-même et l'on pouvait s'attendre à ce que devait amener la tardive convocation des Etats généraux en 1789. Il y avait là un phénomène de réaction inévitable :1e pouvoir négligé avait une revanche à prendre ; il devait s'imposer à son tour.

Il y a plus encore : c'est une loi humaine et presque fatale que; la besogne une fois accomplie, l'instrument est rejeté. La monarchie avait à peu près organisé la France ; elle s'était arrêtée au point oià son ambition était satisfaite. On lui a fait crédit pendant un siècle; on l'a supprimée comme une sinécure, comme un obstacle, pour achever une tâche si bien commencée et trop tôt suspendue.

Sur qui, sur quoi la monarchie pouvait-elle encore s'appuyer ?

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Elle avait tour à tour élevé, abaissé et restauré lo Parlement de Paris, lui donnant une force à laquelle il n'avait aucun droit, lui laissant prendre une importance que ne justifiait aucun mandat, Fhumiliant, le chassant, le rappelant ensuite par faiblesse.

Abaissant, flattant, ruinant, secourant la noblesse, elle Pavait réduite à un tel rôle de vanité et de soumission, lui inculquant jusqu'à l'orgueil de la servitude, qu'elle ne pouvait plus en attendre aucune initiative dans l'Etat, aucun courage civil, aucune protection efficace.

Elevant et fortifiant la bourgeoisie, elle l'avait appelée individuellement au pouvoir, donnant aux élus l'importance et les honneurs équivalents, laissant les autres dans une condition humiliée, excitant ainsi leur jalousie et blessant leur amour-propre.

Quant au peuple, elle ne lui accordait aucun droit, interdisant même à l'ouvrier de devenir patron en dehors de l'étroite filière des corporations.

La monarchie ne pouvait donc compter sur personne pour la soutenir et, devenue césarienne, elle devait en subir les conséquences, tomber dans le vide qu'elle-même avait creusé à ses pieds.

Plus on étudie l'histoire et plus on voit que le césarisme est la forme décadente des institutions, le pronostic de la fin. La dictature peut être utile et même nécessaire pour un temps, avec un programme déterminé d'avance, dans des circonstances graves oii toute discussion publique ne ferait que retarder la marche des affaires. Le césarisme, c'est-à-dire l'absolutisme irresponsable et permanent, qu'il appartienne à une race, à un homme, ou à un parti, est toujours de l'anarchie et un signe de décomposition dans les socié-

tés policées. Il n'a de raison d'être que chez les barbares, pour amener graduellement une race à la civilisation. Il fallait un Pierre le Grand à la Russie.

Les idées cependant avaient marché sous l'autocratie des derniers Bourbons. Elles avaient couvé en quel" que sorte, comme le feu sous la cendre, et avaient jeté des lueurs dans toute l'Europe, jusqu'en Amérique, oii elles avaient affranchi un peuple et lui avaient suggéré la plus belle constitution républicaine dont le bénéfice, après un siècle et quart d'expériences, ne nous est pas encore revenu. Nous sommes loin d'avoir une constitution politique aussi bien équilibrée dans le jeu des pouvoirs, aussi bien faite pour garantir la liberté et tous les droits de l'homme.

Notre grande Révolution, il faut le reconnaître, n'a été, dans ses résultats, qu'une Révolution politique et bourgeoise.

Elle visait à tout refaire : elle n'a fait que des ruines. Elle a démoli : elle n'a pas rebâti. Quel principe social a-t-elle établi? Elle n'a fait que l'individualisme, et l'individualisme, c'est l'anarchie.

L'homme est si peu de chose individuellement dans la marche des événements et des idées qu'il lui arrive souvent de gâter son rêve, de perdre la route qu'il s'était tracée, et de gâter lui-même la besog-ne qu'il s'était proposée. C'est ce qui est arrivé aux hommes de la Révolution : les uns ont pris peur; les autres ont voulu courir comme des fous ; ils se sont détruits entre eux et ont fait crouler dans le sang tout

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l'échafaudage qu'ils avaient élevé aux applaudissements de tous.

L'enthousiasme du début était tombé : il ne restait que la méfiance, la haine et la peur.

Et tout cela finit misérablement dans l'orgie du Directoire, dans le despotisme du Consulat et de l'Empire qui affubla les plus farouches jacobins de ses galons, de ses panaches, de ses titres et de ses décorations.

La bourgeoisie s'était servie du peuple pour renverser l'édifice lézardé de l'ancien régime: elle garda pour elle tout le bénéfice de la Révolution.

On affranchissait l'ouvrier de la servitude des corporations, mais on créait le fatal individualisme, l'isolement forcé du faible et l'on amenait son inévitable écrasement en interdisant àces ouvriers de s'entendre « sur leurs prétendus intérêts communs ».

On maintenait le crime de grève ; on punissait toute entente entre travailleurs : on livrait le faible à la discrétion de l'argent, et le riche seul était électeur.

On avait démoli la Bastille et supprimé les lettres de cachet : mais nous avons autant de Bastilles que de prisons, autant de souverains pouvant disposer de lettres de cachet que de procureurs et de juges d'instruction, libres de faire perquisitionner chez nous, d'emporter nos papiers les plus intimes, de nous incarcérer, de nous maintenir en détention provisoire, autant que bon leur semble, de s'en aller en congé ou en vacances pendant que nous attendons, et de nous renvoyer ensuite sans excuses et sans regrets, sans indemnité, si aucun chef d'accusation ne peut être retenu contre nous.

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Quelle garantie la Révolution et les gouvernements qui l'ont suivie ont-ils donnée à notre liberté individuelle, à nos droits naturels ?

Il est beau de proclamer la liberté : encore faut-il la garantir, ou bien ce n'est qu'un mot^ une dérision,

Quelle égalité, quelle fraternité la Révolution a-telle créées, alors qu'elle étouffait la liberté dans le sang et guillotinait quiconque ne pensait pas comme les maîtres du jour ? Il ne suffit pas de s'appeler « citoyen » et de se tutoyerpour créer une fraternité. On n'embrasse pas pour mordre.

La Révolution a supprimé les privilèges et elle en a créé d'autres en faveur de la bourgeoisie, en créant le vote censitaire, et en lui donnant le plus odieux des privilèges, le plus infâme au point de vue social : le droit de se libérer avec un peu d'argent, du service militaire, le droit d'acheter un homme, comme au temps de resclavage,de profiter de la misère du remplaçant, et de l'envoyer se faire tuer à la place du riche.

Tant qu'il y aura des riches et des pauvres, le devoir des riches sera de se faire tuer, en cas de guerre, pour ceux qui les font vivre. A eux, tout d'abord, appartient le service obligatoire, alors que, de droit naturel, tout soutien de famille doit eu être exempté.

La Révolution n'a donné à la France ni le suffrage universel, ni l'instruction gratuite, ni l'assistance obligatoire aux vieillards, ni le droit de coalition et d'association.

Elle a supprimé la noblesse et elle a favorisé la plus redoutable des aristocraties, celle de l'argent dont le pouvoir n'a été contrebalancé que bien longtemps plus tard, par le droit de coalition accordé aux ouvriers.

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Elle a supprimé la religion et elle a oublié de la remplacer par un principe moral quelconque.

Mais elle a créé, pour l'argent devenu sacré, le délit de vagabondage, le délit de misère !

Elle n'a proclamé aucun principe social et nous avons continué de vivre en anarchie sous divers gouvernements, avec les formes les plus variées, à tra~ vers plusieurs révolutions. Nous campons au milieu des ruines ; nous vivons sous la tente, en attendant que de ces ruines sorte la cité de l'avenir.

Et cependant cette Révolution estapparue au monde comme une aurore nouvelle venant éclairer Thumanité.

Elle a créé l'équilibre entre la nation et le souverain et si elle a bientôt détruit cet équilibre en supprimant le souverain, elle a du moins établi pour toujours la liberté politique collective. De loin en loin, cette liberté a gagné tous les peuples et submergé toutes les autocraties.

Les temps n'étaient pas venus pour une réforme sociale : on le fit bien voir à Babeuf, sous le Directoire, en renvoyant à l'échafaud, La grande préoccupation était alors de conserver les biens nationaux achetés à vil prix. On voulait, avant tout, consacrer les positions acquises. La bourgeoisie triomphait !

La Révolution a cependant fait un grand pas au point de vue social : en abolissant le droit d'aînesse, elle a amené le morcellement de la propriété et l'a rendue accessible à l'épargne du cultivateur. Il n'y a point de pays où la propriété rurale soit aussi divisée qu'en France, et ce n'est pas de quoi se plaindre, car nulle part la terre n'est aussi bien cultivée et ne produit plus de richesse. Si la grande propriété est plus

favorable à la culture scientifique et économique, rien n'empêche les petits cultivateurs de s'unir dans le même but, et c'est ce que font les syndicats agricoles, ce dont l'avenir développera les moyens.

Enfin la Révolution malgré ses fautes et ses crimes a entrouvert les portes du progrès social; elle a rendu possible toutes les réformes, et tout ce qui s'est fait, depuis lors, est sorti de là, même dans les monarchies qui ont évolué sans révolution.

Mais une révolution bien plus grande s'est accomplie depuis lors. Le suffrage universel a donné le pouvoir à la démocratie ; le droit de coalition a permis aux ouvriers de se défendre. Le droit au syndicalisme et à l'association, bien qu'encore incomplet, leur a donné la possibilité de s'organiser et de préparer l'avenir.

La Révolution voulait abolir la tyrannie politique, et elle n'a pas même songé à détruire la tyrannie de l'argent, collective ou individuelle, plus redoutable encore.

Pour le prolétaire qui doit subir les lois personnelles que lui impose le capital, la conquête des libertés politiques n'était pas et ne saurait être ce qui peut le toucher le plus. Le clitellas dum portera meas est toujours vrai; la nécessité du travail et du devoir, sans droits compensateurs, rend tout le reste indifférent. Que l'on parle, que l'on discute, que l'on fasse de beaux discours ou que l'on s'injurie dans un Parlement, et que l'on appelle cela la liberté,est-ce de quoi persuader celui qui n'a aucun recours contre Tinjustice dans sa vie de labeur, et qui, esclave du travail, doit se courber sous la volonté d'un homme, peut être chassé par caprice et condamné à mourir de faim où bon lui semble ?

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^ La société antique avait fait l'homme esclave de l'homme ; le moyen âge l'avait fait esclave de la terre ; la société sortie de la Révolution l'a fait esclave de l'argent ; où est le progrès ?

Est-ce une société organisée, celle où la faim remplace, comme châtimen t de l'esclave, la chaîne, le fouet, le bâton^ la potence ou la hache ?

Est-ce une société civilisée celle où le maître peut dire aux travailleurs : « Prenez ce que je veux bien vous donner pour votre labeur, ou bien mourez de faim; et si vous vous concertez pour m'imposer un prix supérieur, c'est la prison qui vous attend. »

Voilà pourtant ce qu'avait fait la Révolution. Tout y a été organisé pour le triomphe de la bourgeoisie, et c'est pour elle encore que le peuple a fait, avec son enthousiasme irréfléchi et sa naïveté payée de grands mots, les Révolutions de 1830 et de 1848. Cette dernière cependant, faite pour les intellectuels, a donné tout l'avantage à la démocratie, à la masse populaire, par le suffrage universel.

C'était si bien, jusque-là, le règne de la bourgeoisie, le triomphe de l'argent, que cette nouvelle aristocratie, plus avisée que l'ancienne, avait voulu avoir la puissance et les armes : elle constituait la Garde Nationale. Et tel était le pouvoir de cette petite bourg-eoisie armée que Charles X lui-même avait cru devoir en porter l'uniforme. Louis-Philippe, proclamé, par elle, « Roi des Français », n'osait pas lui résister aux journées de février 1848, et disait dans son exil : « Je lui devais le trône ; je ne pouvais pas la combattre. »

La vraie Révolution n'est pas celle de 1792, mais

celle de 1849, la simple loi qui institua le suffrage universel et créa ainsi de toutes pièces l'Etat démocratique.

Depuis soixante ans que le suffrage universel existe en France, la démocratie cherche à s'organiser, et elle n'y est pas encore parvenue, détournée sans cesse de son but par des guerres, ou des querelles d'intérêt se- , condaire, et nous continuons à vivre dans un inorganisme absolu, moins dur qu'autrefois, mais tout aussi néfaste.

Des progrès ont été obtenus : le droit de coalition accordé par le second empire, premier pas vers Taffranchissemenl;le droit au syndicat, accordé par la République, en 1884, mais encore incomplet ; le droit d'association, l'instruction gratuite et obligatoire qui permet au peuple d'apprendre et de réfléchir; les lois sur le repos hebdomadaire, sur les accidents du travail, sur les mutualités, sur l'assistance obligatoire aux vieillards, et enfin, si imparfaite qu'elle soit, la loi sur les retraites ouvrières.

La loi de solidarité est loin d'être achevée, et c'est de la lenteur qu'on y met que naît le rêve d'un impossible collectivisme. De là aussi celte résistance des uns à tous progrès, et cette frayeur des autres cherchant des dérivatifs et des concessions bâtardes sur la voie qui mène au but.

Toute notre histoire peutse résumer en quatre pages où l'on voit le pouvoir se déplacer et rester cependant identique dans son absolutisme. Période aristocratique : la féodalité ; période monarchique : de 1439 à 1789 ; période bourgeoise : de 1789 à 1849; période démocratique. Et de 1849 à aujourd'hui : c'est toujours le parti vainqueur qui impose ses lois et les fait à sa guise.

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A vrai dire, nous ne sommes pas absolument en démocratie, parce que cet état est des plus difficiles dans un grand pays accoutumé au mode césarien : nous sommes en « oligarchie démocratique «.C'est ce que donne notre parlementarisme souverain. La souveraineté du peuple est comme celle des rois constitutionnels : le peuple règne et ne gouverne pas. Il subit les lois que font ses élus et n'a aucun recours contre elles. On ne le consulte pas. Il n'a pas, comme les Suisses, le droit d'appel, le droit de cassation, par le référendum.

Nous sommes donc en Oligarchie démocratique, ou, Si l'on préfère, en césarisme parlementaire, puisque rien ne peut faire obstacle, ni droit, ni force, aux volontés du Parlement.

Nous ne sommes donc pas encore sortis de l'inorganisme social et politique.

Quand on a dit « le régime démocratique » ; on croit avoir tout dit, et l'on n'a rien dit, car le mot n'est rien.

Qui pourra nier le césarisme parlementaire, quand on a vu la Chambre évoquer une affaire à ^sa barre, comme un souverain absolu, et donner les pouvoirs judiciaires à une commission parlementaire ? Montesqmeu a trop bien qualifié cette confusion des pouvoirs pour que l'on ait à insister.

Que faire ?

N'hésitons pas :

11 faut aller hardiment à cette solidarité sociale qui est le droit, la justice et la civilisation, hors de laquelle il n'est que barbarie, et dont la crainte, souvent égoïste, engendre le rêve et la révolte.

C'est le principe social qu'ont amené le suffrage

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universel et le service obligatoire. Nous avons les charges sans en avoir les bénéfices.

Ni réaction, ni comnaunisme, telle est la pensée de ce livre. Ce à quoi il faut arriver, et le plus vite possible, c'est la sécurité matérielle et, autant qu'on le 'peut,|le bien-être pour tous, la solidarité complète des associés dans une société humaine que l'on appelle la patrie, et dont la principale raison d'être est de constituer pour les associés une société d'assurances mutuelles, à l'intérieur et à l'extérieur.

Ce qu'il faut vouloir pour sortir de l'anarchie où nous vivons depuis si longtemps, c'est la justice dans l'organisation sociale et politique ; c'est aussi une loi morale commune à tous, qui convienne à tous les partis, aux incroyants comme aux croyants, qui nous sauve des querelles de la conscience individuelle, et encore plus de l'inconscience ; une loi morale qui nous donne un terrain commun à tous, accepté de tous, assez fertile pour produire des fruits de vie et de grandeur, alors que, dans la veulerie universelle, nous allons à l'universelle inconscience et à la barbarie. Cette loi, c'est l'honneur.

Le principe de solidarité sociale a été proclamé depuis longtemps :

Là où chacun se doit à tous, tous se doivent à chacun.

Le principe de justice est facile à formuler : Pas de devoirs sans droits proportionnels. Pas de droits sans devoirs équivalents.

Pas de droits sans garanties.

LA CITÉ ANTIQUE ET LA CITÉ MODERNE

Pas de devoirs sans responsabilités.

Et comme base de tout droit et tout devoir: les droits et devoirs naturels.

Nous voici donc dans la cité moderne que nous a faite le suffrage universel, bien loin encore de la cité que l'on pourrait fonder avec une plus juste organisation sociale.

Qui profite de l'inorganisme actuel le trouve parfait; cela va sans dire. Ainsi, sous tous les gouvernements, dans toutes les formes sociales, les maîtres ont toujours trouvé leur domination excellente. « Pourquoi changer, disaient-ils, puisque cela va ainsi. Les innovations sont toujours des perturbations! »

Et c'est ainsi que, pour ne rien changer, on arrive à une Révolution qui brise tout et inonde de sang des ruines fumantes.

^ La société bourgeoise est aujourd'hui dans la même situation et le même rôle que Louis XVI, à Faurore de la Révolution; et le parti radical joue le même rôle que les Girondins. Les rôles se déplacent avec le temps etse trouvent cependant identiques à des degrés inférieurs. Sur le théâtre de l'histoire, les acteurs ont vieilli d'un acte à l'autre, et ce sont des jeunes qui reprennent au second acte le rôle desprécédents.

Lesidéesincomplètesvieillissentcommeles hommes. Nous sommes en démocratie inorganique, parce que le pouvoir parlementaire est sans contrepoids. La liberté ne résulte que de 1 équilibre des pouvoirs, de l'appel d'une juridiction à l'autre et d'une efficace garantie de tous les droits naturels. Or la démocratie

parlementaire est devenue césarienne, comme l'était devenue la monarchie, comme le devient tout pouvoir qui ne veut pas d'obstacles. Rien n'est plus humain, et rien n'est plus contraire aThumanité. Le roi disait: « Parce que tel est notre bon plaisir »; la démocratie dit : « C'est la loi! » Qui fait la loi? C'est elle; ce sont ses mandataires, qui ne sont même pas l'expression du plus grand nombre. Ce sont des majorités d'aventure ou de coalition qui, au parlement, édictent les lois, selon leur fantaisie; et le gouvernement et ses organes répètent : « Il n'est rien au-dessus de la loi. Inclinez-vous, »

Il y a cependant quelque chose au-dessus de la loi, et ce «quelque chose » qu'on oublie, qu'on néglige, qu'on étouffe, c'est simplement le Droit!

Les ((Droits de l'homme» n'ont-ils pas inscrit comme un devoir à l'égal d'un droit celui de se révolter contre les lois injustes?

La République actuelle n'a pas fait état des Droits de l'homme et surtout de ce principe. Elle vit sur une Constitution faite par les monarchistes de l'Assemblée Nationale de 1871, et elle s'en trouve fort bien. Elle a jeté un voile sur cet article embarrassant des Droits de l'homme, et elle répète sans cesse : la Loi, la Loi! sans jamais parler du Droit.

Ainsi l'histoire se renouvelle avec les mêmes errements, et les époques qu'on appelle « des siècles de lumières » ne sont pas exempts des procédés les plus arriérés et les plus barbares.

Le mode de coercition s'est adouci ; on ne tue pas, mais on pousse, on écarte, on crée une classe de parias.

11 faut cependant comprendre que l'Etat n a pas à

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discuter les idées des uns et des autres, et n'a rien à y voir tant que ces idées ne compromettent pas sa sûreté et les bonnes mœurs. Ceux qui veulent sincèrement le progrès le veulent par la justice, par la liberté pour tous, et non par la violence, par des lois d'exception, par des mesures arbitraires.

Certes l'instruction obligatoire et gratuite a été un progrès, mais ceux qui l'ont voulu ont moins visé ce progrès que la propagande de leurs idées, et l'école laïque, payée par les deniers de tous, est devenue une école de guerre contre les idées de la majorité des Français.

On s'est dit qu'en façonnant le cerveau des enfants on arriverait plus sûrement au but, et cette grande et généreuse idée de l'instruction publique est devenue une mesquine pensée, une arme de combat contre une opinion différente.

Ce n'était pas assez : comme la liberté de l'enseignement existait encore, on a rétabli une sorte d'inquisition, disgraciant le fonctionnaire, jusqu'au simple cantonnier, qui n'envoyait pas ses enfants à l'école sans Dieu.

Bientôt on supprimera cette liberté de l'enseignement que la République de 1848 avait si largement donnée.

Enfin l'on est allé jusqu'à nier l'autorité de la famille : « Tout pour l'Etat, et par l'Etat. »

Rien n'est plus commode que cette formule quand on est maître de l'Etat. Elle n'est pas nouvelle ; tous les tyrans s'en sont servis.

« L'enfant n'appartient pas à la famille, » ont dit audacieusement les radicaux réunis au congrès de Nantes, au mois de septembre 1909.

Qui donc le leur a donné? D'où leur vient ce droit contre nature? Tiendraient-ils le même langage si un Etat catholique préconisait le même principe, et venait leur arracher leurs enfants pour les livrer aux jésuites ou aux frères des écoles chrétiennes ?

On a peine à concevoir chez un esprit cultivé un tel paroxysme d'exaltation, un tel fanatisme, disons le mot, une telle aberration,

La famille est la cellule sociale : rien ne changera cette loi delà nature. Ce n'est pas l'Etat qui donnera le sein aux enfants, qui les changera de langes, qui veillera sur leur berceau. L'autorité ne vient pas de la force, dans une nation civilisée, mais des services rendus, de ceux que l'on peut attendre, et c'est ce qui rend inviolable l'autorité de la famille.

L'Etat! toujours l'Etat!

Louis XIV disait : « L'Etat, c'est moi ! » Qu'y a-t-il de changé? Il n'y a qu'à renverser la proposition pour comprendre ce qui se passe, car l'Etat pourrait dire aujourd'hui : « Louis XIV, c'est moi ! »

On nous obsède avec les droits de l'Etat. L'Etat n'a d'autres droits que les nôtres; l'Etat n'estrien que par la collectivité de nos intérêts; et si l'Etat, aux mains de quelques-uns, peut devenir, à son tour, un tyran, il faut hardiment l'abaisser dans la personnalité du gouvernement.

L'unité morale! Tel a toujours été le rêve des fanatiques de droite ou de gauche. Et il n'est pas de rêve dont l'impuissante réalisation ait coûté à l'humanité autant de larmes et de sang. Les guerres ont fait moins de mal. Elles ont du moins exalté le courage, l'abnégation, le dévouement; elles ont souvent développé la science et l'industrie ; le rêve d'unité morale

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n'a amené que la soumission lâche, l'abrutissement, la délation, le crime, et finalement la révolte, et, par réaction, la même tyrannie en sens contraire.

Rêve impuissant, car, alors même qu'on amènerait une nation à penser de même sur un principe général, on se querellerait, on se battrait encore pour des nuances. N'avons-nous pas vu, au seizième siècle, des chrétiens, partagés en catholiques et huguenots, s'entretuer pour la Bible et l'Evangile interprétés différemment ?

Nous revenons aux temps barbares par de tels procédés, et c'est sous le couvert de la République ; idéal de justice et de liberté, qu'on émet de telles théories et qu'on applique de tels procédés !

On peut tout pour l'avenir, pour la liberté, pour la justice, avec l'étiquette de la République ; nous voyons qu'on peut aussi s'en servir pour la pire des tyrannies, celle qui veut atteindre jusqu'aux consciences, jusqu'à la pensée.

Et rien ne s'oppose à une telle tyrannie ; aucun recours n'est possible auprès d'une juridiction qui soit la sauvegarde des droits naturels contre toute oppression, et qui puisse faire valoir le droit contre la loi.

On fait valoir la volonté nationale, le droit du nombre, et c'est une erreur, car les élus qui forment la majorité parlementaire et qui édiclent ces lois ne représentent jamais la majorité des électeurs français. Ce n'est qu'une majorité relative aux minorités partielles et aux abstentions. On en a fait le compte : on le trouvera plus loin.

Cette tyrannie n'est donc que le résultat d'une majorité de surprise, obtenue par toutes les ressources

électorales dont dispose le gouvernement, faveurs, intimidations, promesses, et par Tarmée des fonctionnaires dont le nombre atteint près d'un million et qui forment au moins le douzième des électeurs, fonclionnaires dont le vote n'est pas libre et qui doivent même influencer leurs proches et leurs amis en faveur du gouvernement.

Nous sommes revenus, moins ouvertement, mais plus efficacement, à la candidature officielle.

On a fortifié l'État de façon à ce que tout dépende de lui, et c'est ainsi que le gouvernement, lié à sa majorité, tient les électeurs dans sa main comme de simples écoliers.

Tout est faussé dans le primitif organisme politique dont nous disposons, où le nombre relatif fait la loi, et où le nombre, fùt-il réel, ne serait pas encore le droit, car, au-dessus du suffrage universel, il y a le droit naturel qui est la justice invariable et incoercible.

Gambetta disait que le principe de la République était au-dessus du suffrage universel : il admettait donc que le suffrage universel n'avait pas tous les droits. N'eût-il pas mieux fait de dire qu'il n y avait pas de droit contre le Droit, que la République n'est qu'une étiquette, une enseigne, comme la Monarchie ou FEmpire, que les institutions valent mieux que les étiquettes, et qu'au-dessus de toute volonté, de toute passion, une nation civilisée doit placer les droits naturels et leur garantie indispensable.

Le pire, dans un gouvernement, est de faire des lois d'exception et aussi un Tribunal politique, un Tribunal d'exception. Les lois ne valent que par leur universalité ; les tribunaux ne valent que par leur impartialité avérée.

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Ainsi se juge la cité moderne, tant au point de vue politique qu'au point de vue social.

On veut arriver aux réformes utiles ; on les cherche, mais toujours avec une arrière-pensée politique, et la politique, trop souvent, pourrit tout ce qu'elle touche.

Les étiquettes ne sont rien ; les principes et leurs garanties sont tout. L'Angleterre, qui est en monarchie, et l'Allemagne, q.ui est presque césarienne, ont plus fait pour les réformes sociales, ou donné plus de liberté que notre République.

Si maintenant nous examinons l'état moral du pays, nous voyons que l'instruction de l'école laïque n'a nullement donné cette éducation morale et civique qui est le corollaire essentiel de l'instruction.

Et nous voyons aussi qu'on y tolère parfois les plus fâcheux enseignements, l'histoire faussée à dessein, le mépris de toute croyance, et la haine au lieu de la bienveillance que se doivent les hommes civilisés.

La criminalité augmente surtout parmi les jeunes, et le nombre des conscrits illettrés augmente au lieu de diminuer.

On s'est étonné des phénomènes anarchistes; mais ce qui est étonnant, c'est qu'ils ne soient pas plus nombreux, car ce sont les fruits naturels de l'anarchie dans laquelle nous vivons. Nous n'avons ni principe social, ni principe moral, ni principe de justice politique. « Nous vivons dans l'incohérence », comme l'a dit un président du conseil des ministres. Est-il

étonnant que, dans cette désorientation générale, il y ait tous les éléments du désordre et de la décadence?

Est-ce la décadence ? On serait tenté de le croire, à voir les progrès de l'alcoolisme et de la prostitution, la diminution des naissances, l'augmentation des divorces, l'incohérence et l'impuissance des lois, rabaissement même de cette probité qui était jadis traditionnelle dans notre race, et toute cette série de scandales qui ont éclaté depuis trente ans.

Rien, heureusement, n'est irrémédiable.

Si 1 on juge les classes conservatrices, on découvre chez elles un tranquille égoïsme, avec l'unique préoccupation de vivre en paix. On y découvre aussi des qualités d'intelligence, de bonté, et de bonne volonté, de nombreuses aptitudes devenues malheureusement inutiles par l'exclusion des partis au pouvoir; chez quelques-uns aussi on aperçoit une juste apprécialion de notre état social, mais cette clairvoyance est accompagnée de craintes qui les obligent à louvoyer, à céder quelque chose et à ne le céder que dans de mauvaises conditions qui rendent la concession stérile, sinon dangereuse : telle la loi sur les syndicats, qui n'a pas accordé à ces groupements le droit de posséder.

Mais la démocratie également doit être jugée avec une entière impartialité, sans faiblesse, sans flatterie, avec la perception nette de ses qualités, de ses défauts, et surtout de son avenir, qui est celui de la nation tout entière.

Réservoir d'humanité d'où sortent incessamment des forces et des fleurs nouvelles, la démocratie n'est plus une plèbe ignorante, une foule quelconque; c'est

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une agrégation consciente, une base ferme et inébranlable, une armée qui se donne des chefs, mais qui trop souvent veut être obéie par eux.

On la dit versatile^ et elle l'est sur bien des points. Seule, cependant, de toutes les classes sociales, elle a un programme et un but; elle sait ce qu'elle veut et elle le veut énergiquement. Elle n'ignore que les moyens d'y arriver. C'est pourquoi, dans son impatience et dans le brouillard du chemin, elle rêve parfois d'une révolution sociale, pour trouver, dans le désordre, l'incendie et le sang, tout ce qu'elle désire, tout ce qu'elle espère.

Elle comprendrait alors, trop tard, que les révolutions peuvent donner une nuit d'orgie, pleine de terreur et de crime, et que jamais elles ne donnent ce qu'on en pouvait attendre.

Nous avons vu ce qu'avait donné la Révolution de 1792. Celle de juillet 1830 n'a guère donné plus de liberté que la Restauration et n'a rien fait pour le peuple, conservant le vote censitaire, refusant aux intellectuels les mêmes droits qu'aux bourgeois, et s'appuyant sur la Garde Nationale bourgeoise qui pourtant, en février 1848, renversait ce régime qu'elle avait créé, La République de 1848 fut une République de braves gens et d'idéalistes qui ne surent même pas se préserver d'un coup d'Etat, donnèrent et restreignirent le suffrage universel. Le second empire, puissant à l'extérieur comme à l'intérieur, a rassuré les intérêts déjà menacés par le socialisme, et confisqué la liberté. Et cependant, tout en tenant le pays sous sa main, Napoléon HI rêvait d'une solution de la question sociale, et c'est à ce César que Ton doit le fonctionnement du suffrage universel, plus largement

qu'il n'est pratiqué aujourd'hui, puisque l'armée votait. C'est encoi'e à Napoléon III que l'on doit le droit de coalition que les révolutions précédentes avaient refusé aux ouvriers, si bien que c'est au césarisme impérial que la démocratie doit d'être devenue ce qu'elle est, le premier pouvoir dans l'Etat.

Rien ne montre mieux comment chaque gouvernement, bon gré, mal gré, par la force des choses, a apporté son contingent aux solutions inévitables, et combien l'histoire est fausse quand elle attaque ou condamne un régime, tout d'un bloc. Chacun a appor. té sa pierre à l'édifice encore inachevé.

La révolution du 4 septembre nous a valu la République actuelle qui a fait plusieurs pas de plus vers une solution, et qui cependant tâtonne et aboutit à des réformes incomplètes et stériles ou dangereuses. Ainsi l'impôt sur le revenu, qui n'est que le socialisme d'Etat mal déguisé; ainsi les retraites ouvrières, oi:i l'on n'a pas osé appliquer les vrais principes.

Le paysan français est travailleur, économe et ferme. L'ouvrier est franc, ouvert, intelligent, enthousiaste, courageux, mais imprévoyant, impulsif et entraîné vers la violence. Flatté, adulé, excité par qui veut monter sur ses épaules, il en est arrivé à se considérer comme étant toute la démocratie, toute la France, et, plus encore, le maître absolu dont les volontés ne doivent pas être contrariées. Il se croit tous les droits : tout lui appartient ou devrait lui appartenir; la propriété n'est qu'un vol entre les mains des autres. Quand il y arrive, il change d'avis; et parfois, devenu patron, il est plus dur pour ses ouvriers que ceux d'une autre classe qui sont allés à l'industrie.

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Limité dans son champ visuel, il ne voit pas ces différences; il ne se dit même pas que là ou quelquesuns font fortune par leur savoir et leur intelligence pratique, d'autres se ruinent sans résultat pour personne.11 croit à la légitimité d'une spoliation générale, ou il feint d'y croire pour intimider les classes possédantes.

En attendant, la démocratie revient au temps des privilèges. Elle obtient pour elle le même privilège qui l'avait tant excitée contre la noblesse, au dix-huitième siècle : l'exonération de l'impôt.

Peu à peu, sous l'influence de ces idées, l'ouvrier devient plus exigeant : il trouve que tout est injustice dans l'inégalité sociale, qu'il est sans cesse exploité, même quand les salaires qu'il exige au milieu d'une entreprise ruinent l'entrepreneur; et il « sabote ». Il lui arrive même de renier ses engagements récents sous le prétexte le plus futile. Il refuse le travail à la tâche, seul contrôle efficace, et persécute ceux qui l'acceptent. Il boycotte et frappe les camarades qui ne se soumettent pas aux ordres du syndicat révolutionnaire et tient pour rien la liberté du travail, qui est pourtant le droit de vivre. Il sourit de ceux dont on fait l'éloge comme de bons travailleurs, et les considère comme de mauvais camarades, de faux frères qui gâtent le métier. Finalement il perd l'ardeur au travail, cette qualité si essentiellement française, qui a fait la prospérité de tous; et il pense en faire assez avec un salaire double, en ne donnant que la moitié de l'effort qu'il donnait autrefois.

Tel est le résultat des folles prédications des collectivistes et des anarchistes dans les milieux ouvriers où elles pénètrent. Aussi la proportion dans laquelle

augmentait notre richesse nationale commence à décroître, tandis qu'augmente celle de l'Allemagne.

Cet état d'esprit, ce relâchement au travail, cette augmentation indéfinie du prix de la main d'oeuvre comportent nécessairement une conséquence : l'augmentation du prix de la vie et des produits manufacturés ; par là une impossibilité de lutter, au dehors, avec les produits étrangers.

' Sans doute il arrivera une époque où chaque pays, ayant son outillage complet, se fournira lui-même sauf pour les produits du sol et les matières premières que la nature lui aura insuffisamment donnés. Mais si la France, dès demain, devait renoncer à l'exportation de ses produits industriels et vivre sur ellemême, il y aurait aussitôt plus de cent mille ouvriers sur le pavé.

Si notre main d'œuvre continue à renchérir, on verra bientôt se produire ce dont on peut constater le commencement : l'envahissement de la France par les produits étrangers. Ce sera Tappauvrissement du pays. Et la vie sera de plus en plus chère.

La politique suivie par les syndicats révolutionnaires nous mène donc directement à la ruine, et à la misère pour la classe ouvrière; elle sape elle-même la maison qui l'abrite et en prépare la chute inévitable. Les premières victimes seront nécessairement les plus pauvres !

C'est donc encore de l'incohérence et l'on ne voit pas comment sortir de cet état d'anarchie morale, de ce désordre dans les idées.

Pour en sortir nous chercherons par quel principe de justice et d'équité sociale on peut équilibrer les droits et les devoirs de chacun et comment on peut

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rendre à chacun ce qui lui est dû, sans empiéter sur le droit des autres.

Comment pourrions-nous chercher une base solide pour la cité nouvelle, sans cette analyse du terrain, sans cette franchise à l'égard de tous? On n'ose guère tenir pareil langage aux ouvriers ; on préfère abonder dans leur sens : cela est plus profitable. On se dit qu'il ne faut rien attendre de personne quand on est sincère ; les partis n'aiment pas qu'on leur dise la vérité quand elle les concerne ; on n'admet la vérité qu'à l'égard des autres.

Il y a pourtant, dans l'âme de la classe ouvrière, assez de générosité, de cœur et de loyauté, pour comprendre ce qui précède.

Et tous nous devons comprendre que, si l'on aime les hommes pour leurs qualités, il faut aimer l'humanité pour ses défauts.

Pour être plus sincère encore, il faut dire que tout n'est pas sans encourir de plus graves reproches dans l'organisation politique actuelle. Tout se concentre dans l'idée dont il faudrait pourtant se séparer, que la France appartientà un parti. Alors même que toute la nation mettrait ses pensées à l'unisson avec le parti vainqueur, il resterait encore à dominer l'humanité par ces idées, et il faudrait se demander si elles sont conformes au droit, àla justice et à la loi d'évolution.

Un pays comme la France n'a pas le droit de ne songer qu'«^ soi. 11 doit l'exemple.

Ou nous sommes un pays en décadence, irrémédiablement condamné, ou nous devons nous relever par

un grand exemple donné au monde, par une nouvelle émanation de notre vitalité, de notre cerveau et de notre cœur. Les vraies victoires viennent de l'idée et l'accompagnent.

Ayons un idéal de beauté, de grandeur, de justice, de bonheur pour tous, et lereste nous sera facile. Nous ne pourrons rien sans cela, sinon nous déchirer nousmêmes.

Ce n'est pas en amenant à soi la couverture que Ton fait bon ménage^ mais en conciliant les droits de chacun.

Pour élargir la manière, il faut renoncer aux lois d'exception, aux procédés d'intimidation, aux promesses de faveurs, aux récompenses que dicte l'intérêt politique, aux délations, à l'exclusion des hommes dont la soumission n'est pas parfaite, à cette vaine et cruelle tentative d'unité morale, dans un pays où la diversité des opinions est le premier gage de la liberté et la floraison la plus abondante.

Est-ce demander l'impossible ? mais alors c'est affirmer la décadence irrémédiable.

Le voudra-t-on? Alors tout est possible.

Pour élever le but, il faut résolument chercher ce qui doit achever notre évolution, ce qui doit fatalement aboutir tôt ou tard^ et le vouloir plus tôt.

Ce n'est pas en échafaudant des systèmes que l'on aboutira, mais en secondant ce qui se montre incertain de la route, en menant logiquement à son but de justice et non de réve, tout l'effort inconscient de l'humanité.

Pour élever le but, il faut aussi ouvrir les barrières qui gênent encore l'organisation du travail ; il faut pousser les travailleurs dans la voie où ils se sont

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instinctivement engagés, et où ils semblent se décourager déjà, si l'on en juge par la diminution du nombre des syndiqués.

Il faut aussi réformer notre organisme politique et social, sur les bases du droit naturel et de l'équilibre des forces, afin qu'il n'y ait plus de tyrannie possible m d'une classe, ni d'un homme, ni d'un parti.

C'est par le manque d'initiative et d'union que nous péchons toujours. Nous avons des colères subites pour tout briser, mais en dehors de ces mouvements désordonnés, nous sommes le peuple le plus soumis de la terre et nous rions des efforts individuels, de peur d'avoir à les soutenir.

A tout prendre, nous avons des qualités de premier ordre, comme vivacité d'esprit, bonté, générosité, enthousiasme, comme courage et ténacité, comme spontanéité d'idées, comme élévation de sentiments, et cependant nous ne faisons rien de si belles qualités ; nous les laissons dormir dès qu'il s'agit de l'intérêt général, et chacun dit: « Après moi, le déluge ! » L'individualisme ne pouvait engendrer que l'égoïsme.

Que conclure de ce qui précède, sinon qu'on ne change pas les hommes et les tempéraments, et que ce serait peine perdue que de compter sur le bon sens des contemporains, si le bon sens n'avait pas ce pouvoir mystérieux et lent, tâtonnant mais certain, de l'emporter finalement sur la paresse des uns et la folie des autres.

En amenant chacun à comprendre le but et les

moyens de l'atteindre, en poussant chacun à le vouloir, en mettant sous les yeux de tous le tableau d'un organisme social plus complet et plus juste, sans tomber dans le rêve, on peut légitimement espérer trouver assez de bonnes volontés pour mener à bien une telle entreprise.

Les hommes ne sont rien. Seules les idées comptent. Ni la tyrannie, ni l'or, ni l'égoïsme, ni la colère, ni la paresse ne peuvent rien contre elles. Tout germe de vérité a pour lui le temps et le hasard : le temps qui ne laisse rien perdre, le hasard qui fait éclore le germe sur un terrain propice, en la saison nouvelle.

Qu'importe par qui se font les choses, pourvu qu'elles se fassent. Ce n'est pas l'ambition des hommes qui fait le progrès, mais l'ambition des idées.

LE TRAVAIL

Le travail, loi sublime dont l'humanité commence à peine à entrevoir la radieuse beauté.

Hier, c'était l'esclavage, la servitude, le châtiment d'une faute atavique. C'était quelque chose de bas et d/avilissant que l'oisif regardait de haut. Il n'y avait d'affranchis et d'hommes libres que ceux qui pouvaient vivre du travail des autres ; il n'y avait de nobles que ceux qui faisaient la guerre, qui commandaient, qui avaient la force avec la richesse.

Le travailleur ployait l'échiné, résigné à son sort; parfois il levait les yeux vers le ciel, n'ayant plus qu'un espoir : le repos et la paix, le repos éternel. Requiescat inpace, disait l'Eglise ; « Ici repose », disaient les tombes. Et quand la foule, lasse de travailler sans cesse pour quelques-uns, se débattait dans l'obscurité de la vie, ne comprenant pas pourquoi les uns avaient toutes les joies, les autres toute la peine, l'Eglise lui montrait les lumières qui entouraient le pauvre cercueil, et elle ajoutait à sonT^e^wie^ca^, ce mot qui disait le mystère de la vie: Et lux perpétua luceateifa Que

la lumière éternelle brille à ses yeux et lui dise ce que nous ne pouvons pas comprendre ici-bas. »

L'immanité souffrait et attendait : ce qu'elle attendait, ce n'était pas un avenir meilleur que Ton eût taxé de rêve et d'utopie, mais bien la mort, la mort libératrice qu'invoquent toutes les douleurs sans espoir.

La mort est une amie Qui rend la liberté.

Nous n'en sommes plus à ces temps barbares, et le mépris s'est retourné vers l'oisiveté. Le travail nous apparaît, quel qu'il soit, comme la loi de vie qui fait rhomme sain et robuste, intelligent et supérieur, dominateur de la nature et non des hommes, fier du labeur qui donne un but à sa vie et fait vivre les siens.

Si la Justice est le lien, le ciment de l'édifice social, si l'Honneur en est le faîte et l'ornement, le Travail en est la base, la structure de granit et de fer.

Sans le travail, rien ne tient, tout s'écroule à l'instant. C'est lui qui éclaire le monde et le fait vivre par le verbe et le geste, par la vigueur des bras et des reins, parles forces domptées de la nature.

On s'est pris, un beau jour, à plaindre les travailleurs. Certes on les plaint avec raison, quand la peine excède les forces, quand le salaire est inférieur à l'effort. Hormis ces cas, ce ne sont pas les travailleurs qu'il faut plaindre, mais les oisifs, ou du moins ceux qui ne vivent que pour eux-mêmes et qui restent volontairement des inutiles.

La vie noble n'est plus de ne rien faire, mais de perfectionner les trois éléments de notre être: l'intel-

LE TRAVAIL

ligence, le cœur et les forces physiques. C'est par le juste équilibre de cette culture que l'homme se sur^ passe et amène le progrès pour tous :1e progrès intellectuel et moral, la force et la beauté de la race.

Le travail est mâle : il crée sans cesse. L'oisif est l'eunuque dans la société.

Le travail n'est pas le bonheur, mais il en est un des éléments, en ce sens qu'il atténue les chagrins, distrait notre sensibilité et donne la satisfaction de soi.

Il est le libérateur dont la tâche n'est pas finie, car il doit être la loi universelle acceptée sans horreur et sans crainte, comme il doit être aussi une plus juste répartition du bien-être, une loi de sécurité individuelle, de solidarité pour tous et de mutuelle bienveillance.

Un grand mal subsiste encore : l'éloignement de plusieurs pour le travail manuel, même parmi ceux qui l'exercent. Comment en serait-il autrement quand tout contribue à faire désirer à l'ouvrier plus de repos dans un travail plus facile? Il voit la vie des employés, leur retraite assurée, leur existence calme et sédentaire, la considération qui les entoure, leurs habits bourgeois qui semblent les élever à une classe supérieure, et les honneurs qui parfois leur arrivent.

Telle est la tentation si ce n'est pour l'ouvrier lui même, du moins pour ses enfants.

Et tout conspire pour favoriser cette ambition paternelle certainement très légitime, mais peu faite pour l'estime du travail manuel. L'instruction gra-

tuite, la qualité d'électeur, les complaisances du député qui n'obtient des votes que par les services personnels qu'il peut rendre, la quantité considérable d'emplois du gouvernement, des chemins de fer, des entreprises de toute sorte, et le fait de quelques-uns que l'on a connus pauvres et qui sont arrivés au succès dans les carrières, la politique ou les professions libérales, ce sont là autant de motifs d'ambition illusoire.

C'est ainsi qu'en trente-cinq ans le nombre des fonctionnaires de l'Etat, des départements et des communes a plus que triplé, arrivant de 285.000 en 1873, à 913.889 en 1909. Le chiffre des pensions a suivi à peu près la même proportion, passant de 38.279.052 francs en 1875 à 102.960.000 francs en 1909. Quant aux professions libérales, elles comprenaient 172.000 personnes en 1866 ; trente-cinq ans plus tard, en 1901, elles comprenaient 399.839 personnes, chiffre bien dépassé depuis lors.

L'instruction gratuite et obligatoire, qui est un grand bienfait en elle-même, n'aurait-elle abouti qu'à fausser à ce point les idées de la démocratie ?

Il faut malheureusement s'attendre à ce que tout progrès donne des résultats imprévus et parfois bien éloignés du but qu'on s'était proposé. Le travailleur des champs ou de l'usine cemmence à peine à comprendre que l'instruction élémentaire de l'école, et même l'instruction secondaire, ne sont pas le savoir, mais la clef du savoir, que l'école n'est pas un marche-pied, un tremplin vers la possession d'un emploi, mais seulement le moyen de continuer à s'instruire, d'être à même de s'éclairer dans la vie, et d'orner spp esprit dans les heures de repos,

LE TRAVAIL

Ai

Cette poussée générale vers le fonctionnarisme est une plaie de la démocratie, parce qu'elle montre un dégoût pour le travail manuel, et qu'elle appelle les ouvriers étrangers à la place des nôtres.

Si encore ce déclassement correspondait à la rentrée dans la classe ouvrière des gens ruinés et des incapables, ce serait un juste équilibre, un tour de roue qui déverserait d'un côté autant qu'il ferait monter de l'autre. Mais non : personne ne veut descendre.

Est-ce monter ? Est-ce descendre ?

Ni l'un, ni l'autre.

Est-ce déchoir que de donner l'exemple du travail honnête et du courage ?

Est-ce monter que de sortir de la ferme ou de l'atelier pour gratter du papier derrière un guichet, souvent dans un local malsain où s'étiole la vie, si robuste qu'elle fût à ses débuts ?

Sans doute il y a pour l'employé le mirage de la fortune ou des honneurs. Mais pour combien? Pour un sur dix mille. Qui voudrait d'une telle loterie si l'on en connaissait les chances?

Il y a la retraite, il est vrai, et c'est le grand attrait. Tant il est certain que la sécurité des mauvais jours est la principale préoccupation du travailleur. Il sait que, dans tel emploi, il sera moins payé qu'à l'atelier, mais il n'aura pas de chômage ; il sera payé encore s'il est malade ; il aura des congés ; il aura le repos hebdomadaire et même « le pont », sans perdre son salaire ces jours-là ; et sa vieillesse sera assurée contre la misère.

N'est-ce pas là toute la question sociale au fond de la pensée de chacun? Que chacun scrute sa conscience

LA CITK FUTURE

et se demande si vraiment, toutes ces conditionsétant remplies pour chaque travailleur, il resterait encore un rêve d'impossible égalité?

C'est donc à ce but qu'il faut tendre par des réformes successives, réformes qui dépendent autant de l'initiative et de l'entente des travailleurs que de la bonne volonté des Gouvernements et des Chambres, car des lois seront nécessaires.

D'autres procédés pourront contribuer à maintenir dans les masses le goût du travail manuel : il faut honorer le travail plus qu'on ne l'a fait jusqu'ici, et il faut montrer à l'ouvrier les avantages qu'il conserve sur le petit employé, galérien rivé à sa chaise et à ses inutiles espoirs, dans une misère mal déguisée.

Il faut surtout donner au travailleur les avantages qu'il réclame, auxquels il a droit, et^ en premier lieu, la retraite. On vient de la lui accorder par une loi récente, mais sur des bases peu solides, et en dehors du principe vrai.

LE RÊVE

Ce n'est pas d'hier que date l'idée d'une réforme sociale. Toujours ceux qui souffrent ont rêvé, même sans espoir, d'un meilleur état social. Toujours ceux qui pensent ont compris qu'une société née de la conquête et de l'esclavage gardait en elle les stigmates d'une telle origine, quels que fussent les progrès accomplis, et qu'elle pouvait être heureusement modifiée au profit de tous.

Les moyens cependant faisaient défaut, parce qu'on n'aurait su trouver les bonnes volontés nécessaires. Ceux qui avaient la force et qui profitaient de la conquête n'étaient nullement disposés à se dépouiller. Alors, devant l'impossible, le rêve prenait son vol. Ce n'était plus que jeu d'esprit, dans la conception d'un Etat idéal, d'un Ktat parfait, et chacun y dévoilait ses préjugés conservés, avec les tendances de son imagination et de son tempérament.

L'imagination ne connaît ni les distances, ni les détours, ni les sentes épineuses et les pentes abruptes que sait l'humanité dans sa marche incessante vers la lumière. Pour réformer, elle va d'un bond aux extrêmes, à l'opposé de ce qui est, et se perd dans le rêve. Elle ne se soucie ni des conditions essentielles de la vie, ni des degrés que comporte tout changement.

C'est à ce signe qu'on reconnaît l'utopie ; mais il

faut se garder d'appeler de ce nom tout changement proposé, comme le font ceux qui profitent de l'état de choses, et craignent le moindre trouble dans leur tranquillité. A ceux-là on peut répondre : « rengaine », vérité d'hier ; « banalité », vérité d'aujourd'hui ; « utopie », vérité de demain. Il faut se garder de confondre le rêve et la vérité, l'utopie et les réformes logiques.

Le rêve d'un état social oi^i tous les hommes, deveilus libres et égaux, partageraient entre eux les fruits de leur travail, est si ancien qu'il prend racine dans la tradition de l'âge d'or.

L'état de nature, le primitif contrat social imaginé par Jean-Jacques-Rousseau, n'a jamais existé qu'en hypothèse, parce qu'il suppose un primitif état de civilisation parfaite dont on ne trouve aucune trace. Tout, au contraire, nous fait supposer que l'homme a commencé par être une brute dans ses rapports avec l'homme, comme avec les animaux. La Bible, qui, elle aussi, débute par l'Age d'Or, ne nous montre-t-elle pas, dès le premier lendemain de la vie, deux frères dont l'un est assassin et l'autre victime ?

Le crime est né une heure après la vie, parce que la vie c'est la force, et que la force a toujours pour compagne la tentation de la violence.

(( Les hommes naissent libres... » disent les Droits de l'homme.

Erreur : les hommes naissent esclaves, puisque l'enfant ne peut faire un pas sans être tenu en lisière, ni avoir une volonté indépendante, avant d'avoir acquis les forces de la virilité. Et les peuples sont de même dans leurs commencements.

« Les hommes naissent égaux en droits », ajoute la déclaration des Droits de l'homme.

LE RÊVE

Plaisanterie, affirmation puérile ! Ceux qui sont beaux ont plus de droits à l'amour; ceux qui naissent intelligents ont plus de droits au savoir ; ceux qui naissent habiles et malins ont plus de droits au succès ; ceux qui naissent robustes et bien constitués ont plus de droits à la force et à la santé.

La nature n'a fait ni la liberté, ni l'égalité, ni la fraternité. Elle a fait l'homme chien, l'homme singe, l'homme bœuf, l'homme cheval, et surtout l'homme loup. Homo homini lupus.

La diversité des types, des tempéraments, des caractères, des cerveaux, du sang, constitue l'éternelle et incoercible inégalité entre les hommes.

Seules la raison et la bonté, c'est-à-dire la civilisation, peuvent amener entre les hommes une certaine compensation des avantages et des désavantages, un nivellement approximatif, une terre verdoyante avec des coteaux et des plaines, une Touraine si l'on veut, au lieu d'une terre faite de montagnes et d'abîmes.

Tout ce qu'on peut faire est d'abaisser les montagnes et de combler les abîmes. Supprimer toute hauteur serait folie, car les ruisseaux, les rivières et les fleuves cesseraient de couler, et la terre desséchée ne produirait plus ni fleurs, ni fruits, ni arbres, ni prairies ; ce serait la stérilité universelle et la mort. C'est ce que donnerait le collectivisme : un Sahara plat et stérile.

Nous voici donc en face du socialisme poussé jusqu'au communisme absolu, le collectivisme, et jusqu'à l'anarchie.

Les anarchistes, dira-t-on ! Qui peut les prendre au sérieux ? Sont-ils autre chose que des bandits? Ontils d'autre préoccupation que celle de détruire et de tuer?

N'en déplaise à ceux qui les condamnent : les anarchistes sont la conséquence logique de l'anarchie morale et sociale dans laquelle nous vivons. Il n'y a pas d'effet sans cause.

' N'en déplaise aux collectivistes : les anarchistes ont, plus qu'eux, des chances de succès.

La Révolution ne s'est-eile pas arrêtée aux profits bourgeois ? A-t-ellefait quelque chose pour le peuple? A-t-elle organisé une société ?

Elle a supprimé toute hiérarchie sociale, ne laissant subsister que la hiérarchie administrative. Et c'est ainsi que l'Administration est restée le seul lien des Français. Nous ne tenons plus que par ce fil.

N'ayant plus ni balancier, ni lien moral ou social, livrée à l'individualisme, au culte de l'argent, poussée vers la licence plutôt que vers la liberté, la masse n'a plus connu que le succès ou l'insuccès individuel, le mépris des scrupules, l'encensement du veau d'or, la ruée des appétits, la folie du « droit au bonheur »,

Puisque la vie est tout, à quoi bon s'embarrasser de scrupules : jouissons et buvons frais, si nous sommes riches : « A bas les riches ! » si nous sommes pauvres.

Rien n'est plus logique : bien sot serait qui raisonnerait autrement, en admettant ces prémisses.

Morale utilitaire? Allons donc! Qu'est-ce que cela? Qui a le droit de nous l'imposer ?

On nous parle de devoirs envers la collectivité : mais que fait pour nous cette collectivité ? Rien. Elle

LE RÊVE

nous demande tous les sacrifices en sa faveur, et se moque de nous dès que nous avons besoin d'elle : quel est donc ce métier de dupe que veut nous imposer cette morale qui n'est vraiment utilitaire que pour ceux qui en profitent. « Crève donc, société 1 »

Cette conclusion, tirée des Effrontés, est bien celle qui s'impose dans Fanarchie actuelle, et les anarchistes sont logiques. Ils veulent, comme le fît la Révolution, détruire d'abord. On verra ensuite^ Ils sont les enfants légitimes de la Révolution ; les autres n'en sont que les bâtards, qui ont pris la maison et l'ont gardée à leur profit.

Et les anarchistes ont plus de chances de succès que les collectivistes, parce qu'on a plus tôt fait de démolir que de bâtir. Les collectivistes ont, par le fait, le même programme initial que les anarchistes, puisque eux aussi veulent abattre ce qui reste des ruines du passé, avant de commencer leur édifice social, et il est probableque, s'il leur est donné de pouvoir agir, ils feront comme les anarchistes : ils démoliront, et s'en tiendront là; car pour bâtir, c'est une autre affaire : l'architecte n'est pas encore trouvé.

(( Passez muscade. » C'est ainsi que les collectivistes ont la prétention de réformer, de transformer la société, de tout refondre en vingt-quatre heures, ou peu s'en faut, comme on transformait, au temps de la Révolution, une cloche en canon, comme aujourd'hui on transforme un arbre en papier, et le papier en roues de wagon, comme on transforme de l'huile d'arachides en beurre de Hollande, de la graine de

coton en huile d'olive et du bois de campcche en vin étiqueté.

On s'est parfois donné beaucoup de peine pourpénétrer le sens des écrits d'un Lafargue, d'un Karl Marx, d'un Benoît Malon, d'un Proudhon et d'autres encore : il suffît d'écouter les collectivistes pour comprendre combien leur rêve est irréalisable.

Ils ont sur les autres partis le grand avantage d'a- ' voir un programme : ils ont Fair de savoir ce qu'ils veulent, et c'est tout leur avantage.

Alors que d'autres ne prétendent qu'à une étiquette de couleur différente, carte blanche, carte dorée, carte rouge, sur une bouteille vide, les collectivistes ont une prétention plus satisfaisante pour ceux qui ont soif : ils veulent mettre quelque chose dans la bouteille. Il reste à savoir si ce sera du Champagne, du bordeaux, du gros bleu, de la piquette ou du vitriol.

Comment triomphera,it le collectivisme? Par une révolution ou une évolution. La révolution est difficile : l'évolution donne moins de risques.

Beaucoup de collectivistes le comprennent et préfèrent la voie plus longue, mais plus sûre, du socialisme d'Etat, par les moyens légaux. Ce qui n'est pas légal le deviendra, même la spoliation, même le vol. Cela s'est déjà vu. Le suffrage universel interprété par une majorité parlementaire n'a-t-il pas tous les pouvoirs.

Le droit ? Qu'est-ce que cela devant la volonté d'un parti qui triomphe ?

LE RÊVE

De là est né le socialisme d'Etat, qui est le collectivisme national, par l'absorption de tout au profit de l'Etat. Les lois nous y conduisent depuis bien des années.

Le fait seul d'augmenter sans cesse les impôts, de faire un budget écrasant pour les contribuables, est un acheminement vers ce résultat. On augmente indéfiniment le nombre des employés jusqu'à ce que, le budget absorbant toutes les ressources du pays, il n'y ait plus que des employés de l'Etat. Tout le monde sera galonné I

Le fait déjà ancien d'avoir supprimé l'amortissement du 3 0/0 est aussi imputable au socialisme d'Etat, car c'est dire qu'on ne se soucie pas de diminuer les charges des contribuables, qu'on ne vise qu'à les augmenter avec des emprunts etdes impôts nouveaux. « Ecrasons la richesse par tous les moyens, pour que personne ne soit plus indépendant dugouvernement. » Tel est le programme secret. Et cela n'aboutit qu'à l'écrasement des fortunes moyennes.

On y arrivera plus vite encore par l'impôt sur le revenu. Le peuple sera exempt de tout impôt et c'est lui qui le votera, en sorte que le tant pour cent progressif sur le revenu ira toujours en augmentant, comme le pas de vis du garrot, jusqu'à ce qu'on ait étranglé le condamné.

Mais ce n'est pas tout : TEtat ambitionne tous les monopoles. Il a déjà deux réseaux de chemin de fer : il les aura bientôt tous. Il a les tabacs, les allumettes, les cartes à jouer ; il voudra aussi le monopole de l'alcool, des assurances, des raffineries, de tous les moyens de transport y compris la navigation, peutêtre aussi la boulangerie et la boucherie, tout enfin,

et il n'est pas dit qu'il ne veuille aussi le monopole des journaux, pour être servi par une opposition sagement réglée.

Tel est le plan élaboré en secret.

On est donc arrivé à faire de l'Etat la pieuvre dont les tentacules veulent tout saisir à son profit.

C'est l'Etat qui règle tout, même notre manière de penser par l'instruction obligatoire et l'école laïque, ' par la suppression détournée ou avouée de tout autre enseignement, et par les nombreuses faveurs qu'il accorde à ses amis, à ceux qui ont l'estampille gouvernementale, la marque de fabrique !

Car on est arrivé à confondre l'Etat et le gouvernement, ce qui est monstrueux. L'Etat est la collectivité de nos intérêts matériels et de ceux de nos intérêts moraux qui sont dans le cadre du bien-être et de la sécurité de tous. Le gouvernement ne représente plus que les intérêts d'un patti.

Le socialisme d'Etat ne vise donc qu'à la tyrannie absolue d'un parti à l'égard de tous. Il ne sera plus permis de lever le petit doigt, sans l'autorisation d'un pion gouvernemental.

Qu'on nous délivre d'un tel cauchemar ! Espérons que les électeurs finiront par voir clair dans ce jeu.

Quant aux collectivistes révolutionnaires, que peuvent-ils espérer ? Ils essaientd'infiltrer l'espHt d'indiscipline dans l'armée, pour empêclier l'armée de tirer sur eux en cas d'émeute. Ils prêchent l'anti-patriotisme, pour pouvoir faire la révolution en cas de

LÈ REVE

SI

guerre ; et comment ? En amenant des défaites dont ils profiteraient pour crier à la trahison, et tout jeter à bas ! Le procédé est connu ; il a servi ; espérons qu'il est usé.

Et s'ils triomphent un jour, s'imagineîit-ils qu'ils pourront en profiter ? Ce sera une orgie et une boucherie de quelques heures, après quoi viendra nécessairement une réaction farouche dont ils seront les victimes. Un Bonaparte quelconque arrivera qui les écrasera sous sa botte, et la marche du progrès sera arrêtée peut-être pour longtemps.

Arriveront-ilslégalement,par le suffrage universel? Cela est douteux, et même improbable, à moins qu'on n'en arrive à refuser le droit de vote à ceux qui déplaisent. Tout est possible dans l'anarchie actuelle. On a déjà vu quelque chose de semblable en 1871, heureusement sans résultat.

Que feraient-ils enfin, s'ils étaient les maîtres? Leur première pensée serait évidemment de supprimer la dette de l'Etat; ci : une économie d'environ douze cents millions par an. On supprimerait aussi la dette des départements et des communes. On n'oublie qu'une chose, c'est que la recette disparaîtrait avec la dette. Tous les grands établissements de Crédit feraient faillite à l'instant même, parce que tout se tient en matière financière, et ce serait la ruine pour les innombrables actionnaires de ces sociétés comme pour les porteurs de rentes sur l'Etat. Or, on ne tire rien des ruines, et les impôts ne trouveraient plus où prendre.

De plus, on jetterait sur le pavé plus de deux millions de gens qui demanderaient à l'Etat du travail ou du pain, et il faudrait ou les nourrir ou les tuer

Il y a onze cent mille personnes qui participent h la dette de l'Etat; ce qui fait,pour une dette de vingt sept milliards, un capital individuel de 24.545 francs en moyenne, et un revenu de moins de mille francs par an. Ce ne sont pas là des fortunes. Bien mieux : notre dette appartient beaucoup plus aux petites bourses qu'aux grandes, et c'est une partie du peuple qu'on ruinerait. Il y a cinq milliards qui viennent des Caisses d'Epargne.

Si Ton ajoute au nombre de ces expropriés les actionnaires et obligataires du Crédit Foncier et autres établissements, comment ferait-on vivre ces millions d'êtres humains ?

Supprimera-t-on aussi le budget de la guerre et delà marine? Mais, directement ou indirectement, ces budgets font vivre aussi plus d'un million de personnes!

Ils sont naïfs les ouvriers de nos arsenaux qui sont collectivistes. Ils conspirent contre eux-mêmes; ils veulent, sans s'en douter, leur propre ruine.

Oii trouvera-t-on l'impôt ? — Mais, disent les collectivistes de cette espèce, nous nationaliserons tous les biens, et nous pourrons alors organiser la société sur des bases nouvelles.

Les deux systèmes procèdent également d'une ignorance complète des conditions modernes de la vie. Ces gens-là raisonnent comme si nous vivions il y a trois siècles.

Les procédés de la Révolution étaient bons eo un temps où toute la fortune publique, eu peu s'en fallait, résidait en terres, en immeubles, en créances hypothécaires, en biens au soleil, ou tout au moins faciles à constater.

LE REVE

On pouvait prendre ce qu'on voyait; on ne peut pas prendre ce qu'on ne voit pas.

La fortune mobilière, « la fortune vagabonde», s'est développée dans des proportions fantastiques et elle augmente tous les jours. Quant à la propriété foncière elle est en partie hypothéquée, et ces hypothèques sont représentées par des actions ou obligations du Crédit foncier et d'autres établissements de crédit. Enfin, les marchandises elles-mêmes sont représentées par les waranls ou des traites négociées qui sont la base même du commerce.

Tout s'enchevêtre de telle façon, dans notre organisation économique et financière, que toucher à la propriété c'est détruire la fortune publique. Il restera des champs et des maisons, rien de plus, et ce ne sera pas le tiers de la fortune publique, si l'on tient compte de la fortune mobilière, du commerce et de l'industrie qui disparaîtraient à l'instant.

Mais commençons par le premier système, celui qui est d'ores et déjà visé par le projet d'impôt progressif surle revenu.

Tel qu'on l'a présenté, ila soulevé des réclamations unanimes parmi ceux qui fournissent les milliards du budget. Sa progressivité seule est une iniquité, parce qu'il n'y a de juste, dans l'ordre social, que la proportion unique. Le cultivateur demande plus à une terre riche qu a une terre pauvre, et c'est justice, mais il sait ménager la proportion et n'ignore pas qu'en demandant trop à une terre riche il l'appauvrit et se ruine.

Il n'est pas moins inique de demander auLaiU aux revenus du travail qu'aux revenus de la fortune. Cette prétendue égalité est l inégalité la plus flagrante, car c'est empêcher l'épargne qui donne la sécurité des vieux jours ; c'est décourager le travailleur.

Inique aussi est la taxation égale pour un égal revenu, quelles que soient les charges. Puisqu'on veut faire un impôt de justice, il serait juste de taxer le célibataire au double du père de famille.

Inique enfin est la recherche des revenus individuels par une inquisition qui étend sa trame jusqu'à l'étranger et va fouiller dans les papiers de chacun.

Mais ce n'est pas tout : le principe mis en avant est que les petits revenus seraient exempts d'impôt; d'oii il appert que les ouvriers et petits propriétaires agricoles et industriels, étant les plus nombreux, feraient la loi, et que l'impôt serait voté par ceu:^ qui ne le paieraient pas. On devine ce qu'il en adviendrait : le jugulement de ceux qui ont quelque aisance, leur étranglement proportionnel. C'est ce que les « apaches » appellent « le coup du père François ».

Ni le bon sens, ni l'esprit de justice ne peuvent supporter l'examen d'une telle loi. Il faut qu'un parti ait perdu toute notion du juste et de l'injuste, toute prudence même, pour prendre au sérieux un tel projet. Qu'on le vote et, dès le lendemain, le budget sera en déficit peut-être d'un milliard.

S'imagine -t-on que les fortunes vont attendre leur étranglement ? Une bonne partie a émigré déjà; le reste aura suivi le même chemin avant le vote définitif de la loi. Chacun aura mobilisé son avoir et l'aura placé à l'étranger, en valeurs étrangères.

LE REVE

Qu'on le veuille ou non, la Bourse est un excellent agent d'émigration pour les capitaux.

Et s'il ne suffit pas d'avoir envoyé ses bagages à l'étranger, on émigrera à la suite; on passera la frontière après eux. On peut vivre à l'étranger ; on peut se faire une seconde patrie.

Les protestants, obligés de quitter la France à la suite de la révocation de l'édit de Nantes, ne se sontils pas faitune seconde patrie en Prusse, en Hollande, à Genève? Tout l'annuaire militaire prussien est plein de noms français qui datent, pour la plupart, de cette époque.

Les tenants de l'impôt sur le revenu répondent qu'on retrouvera les fortunes émigrées à la caisse où l'on paie les intérêts et les dividendes. « Les coupons de valeurs françaises seront bien forcés, disent-ils, de se présenter aux caisses françaises. »

Quelle erreur ! On ne trouvera que des étrangers pour présenter ces coupons ; prête-nom ou possesseurs réels, tous seront étrangers. Cormiient les taxera-t-on sur leurs revenus ?

11 n'est pas de rêve dont la réalisation serait mieux faite pour ruiner tout ce qui produit la prospérité du pays et pour laisser indemnes tous ceux qui peuvent mobiliser leurs capitaux.

Il faut donc que les collectivistes renoncent au traitement de longue haleine, au régime de l'étranglement progressif : ils ne trouveront pas ceux qu'ils visent plus spécialement, et ils ruineront si bien les autres que ce sera le néant à bref délai. Leurs mains se refermeront sur le vide.

Il reste le régime brusque du « tout à l'ég-oût », la nationalisation immédiate de tous les biens.

Rien n'est plus facile à décréter. Autre chose est de s'y reconnaître .

La terre est aujourd'hui aux mains du plus grand nombre, plus morcelée en France que nulle part ailleurs. On y compte plus de onze millions de cotes foncières, dont plusieurs, il est vrai, reviennent au même propriétaire. Mais quand il n'y aurait que dix, et même cinq millions de propriétaires fonciers, dans quel autre pays trouverait-on pareil lotissement ?

Sans doute, il y a encore de grandes propriétés, et il en faut parce que là seulement on peut faire les expériences nouvelles et appliquer les méthodes scientifiques les plus récentes, qui ne sont pas toujours les plus pratiques.

Veut-on savoir comment se répartit la terre en France ? Un tiers de la propriété rurale est partagé en lots inférieurs à neuf hectares ; un second tiers en lots de neuf à cinquante hectares; le dernier tiers enfin en propriétés d'une contenance supérieure à cinquante hectares, et c'est dans ce dernier tiers que figurent les domaines de l'Etat, des départements et des communes, c'est-à-dire des propriétés collectives.

Quant à la propriété bâtie, on constate que sept millions de maisons sont habitées par leurs propriétaires et que, tous les ans, on construit en moyenne trente-cinq mille maisons destinées à être habitées par des personnes qui jusque là vivaient en locataires.

Le nombre des propriétaires et des petits proprié-

LE RÊVE

taires augmente donc sans cesse, et c'est dans ce pays qu'on A^oudrait bouleverser Tordre établi, et confisquer la propriété ! S'imagine-t-on que le paysan propriétaire se laissera bénévolement dépouiller de sa petite maison, de son champ, de sa terre qu'il a reçue de ses parents ou qu'il a péniblement acquise en épargnant jour par jour, en se privant de tout, en entassant sou sur sou ! Mais il l'aime cette terre ; il l'aime comme sa vie. Elle lui tient comme la peau à la chair. Autant l'écorcher vif !

Si l'on vient pour toucher à ce qui lui appartient, il prendra son fusil, sa fourche ou un épieu, et s'il voit toute résistance impossible, il paraîtra se résigner ; mais, le soir, au bord du chemin creux, ou derrière la haie qui longe la route, il attendra l'agent du « tout à tous », et le tuera comme on tue un chien enragé, sans plus de scrupules. Et il aura raison.

On confisquerait lesmines, les usines, les fabriques. Mais qui les ferait marcher? S^imagine-t-on que les directeurs, ingénieurs et chefs d'exploitation accepteront d'en être réduits au salaire de l'ouvrier? Ceux qui auront quelque argent s'en iront à l'étranger ; ceux qui seront dans la nécessité d'accepter un faible salaire refuseront tout autre service que celui de l'ouvrier. Ils ne consentiront pas à mettre leur savoir au service des autres, sans un profit équivalent à la peine qu'ils se seront donnée pour apprendre.

Pour diriger une usine, une fabrique, il faut être un habile commerçant ; il faut se tenir au courant de ce qui se fait à l'étranger, des prix qu'atteignent ailleurs les produits similaires, des débouchés que peuvent trouver les produits de la fabrique ou de l'usine. Il faut se préoccuper de trouver des commandes,

LA GITl5 FUTURE

connaître la solvabilité de cenx qui donnent des ordres ; il faut s'inquiéter enfin de la concurrence auprès de soi, plus loin eVh l'étranger. Est-ce l'Etat qui fera tout cela? En chargera-t-il les ouvriers? et les ouvriers seront-ils capables de remplacer directeurs et ingénieurs ?

On ne conçoit pas que des hommes de bon sens aient pu cultiver dans leur cerveau des idées aussi saugrenues. On est endroit dedouler de leur sincérité.

Et qui fournira des fonds pour créer des usines ou des fabriques, ou pour les soutenir.^ L'Etat V Mais il sera sans argent.

Veut-on s'en convaincre ?

11 y a aujourd'hui, en France, une fortune en valeurs mobilières approchant de cent milliards, dont vingt-sept milliards de rente française, vingt milliards de valeurs de chemin de fer, et le reste en valeurs diverses : emprunts d'Etats étrangers, actions de mines et d'industrie dans le monde entier, aussi bien qu'en France.

L'épargne de la France dépasse un milliard par an, et les capitaux français placés à l'étranger en emprunts d'Etat ou de villes, ou dans les affaires, font rentrer chez nous annuellement, à titre d'intérêts, plus d'un milliard et demi en or.

Tout cela aura disparu en grande partie, car ceux qui ont des valeurs étrangères seront allés en jouir à l'étranger et il ne restera en France que les travailleurs.

L'industrie arrêtée faute de direction, le commerce paralysé faute de capitaux, le commerce de détail perdant ses meilleurs clients, que restera-t-il au budget ? Que restera-t-il aux travailleurs ?

LE RÊVE

Plus de droits de succession, ni de mutation, qui sont une des grandes ressources du budget, plus d'impôts sur la richesse puisqu'elle aura disparu. A quoi se raccrocher pour faire face aux dépenses qui seraient plus grandes encore puisqu'on devrait faire vivre tout le monde.

En croyant atteindre les riches, c'est la démocratie elle-même que l'on atteindrait.

Que ferait l'Etat pour administrer les biens ruraux nationalisés ?

Supposons que le paysan se soit laissé dépouiller de son bien : voilà TEtat-Gargantua en face d'un tel repas, que l'indigestion se manifesterait presque aussitôt.

Il faudra un cadastre qui n'est pas fait, ou qui du moins n'est plus exact; et il faut des années pour un tel travail destiné à apprécier la contenance et la valeur de toutes les terres.

Quand on aurait réuni cette montagne de papiers et de plans, il faudrait procéder au répartissement de la main d'œuvre et des machines agricoles, et il faudrait vingt ans pourarMver à bout de ce travail.

Mais supposons que tout se fasse dans la commune, par l'entremise des bons socialistes de l'endroit. Ils commenceront par se mettre à la tête de l'organisation nouvelle ; ils seront répartiteurs et, par là, ils s'exonéreront de tout travail manuel. Ils s'adjugeront le château ou la meilleure maison bourgeoise ; ils en prendront possession au nom du peuple, cela va sans dire, mais à leur profit. Ce ne sera qu'un usufruit, un droit d'usage attribué à la fonction, maison ne sait jamais si le temps ne consacrera pas la possession.

Il sera facile d'avoir la liste des habitants et des

biens de la commune ; on attribuera à chacun une maison ou un logement ; on chargera les hommes valides de cultiver les champs, de faire la moisson ou la récolte et d'emmagasiner le tout. Alors on distribuera à chacun une part proportionnelle, en tenant compte du nombre des enfants ; mais il y a « le coup de pouce » dans la distribution, et si quelqu'un réclame, on l'accusera d'être un réactionnaire et on le frappera d'une amende ou de coups de poing.

Il est facile de faire des plans sur le papier : comment les réaliser ?

Le travailleur qui s'en ira aux champs n'aura plus le stimulant du bénétice personnel. Il flânera ou fera sa besogne tout de travers. Faudra-t-il un surveillant pour chaque ouvrier agricole ? 11 est facile de surveiller les hommes groupés dans un atelier, mais à travers le territoire d'une commune, comment surveiller chacun ? Il faudrait donc un nombre considérable de contrôleurs, d'experts-agronomes chargés d'indiquer la besogne et de la contrôler. Ceux-là ne travailleront pas de leurs mains, et lies ouvriers se plaindront de cette nouvelle aristocratie.

Qui garantira d'ailleurs l'impartialité de ces contrôleurs ? Et custodes, quis custodiet eos ?

On verrait plus d'injustices, plus de partialité, plus de vexations, plus de tyrannie qu'en aucun autre régime. Personne ne serait plus indépendant : tout le monde employé, tout le monde soumis à la férule d'administrateurs qui regarderaient de haut ceux qui travaillent.

Prendra-t-on le système russe, celui du mir, où les biens communaux sont partagés entre toutes les familles, pour cinq ans seulement, et où tous les cinq

LE RÊVE

ans, on reprend les lots pour les distribuer autrement, selon les besoins de chacun? On sait ce qu'a donné ce système de communisme. Le paysan russe se désintéresse de la terre qui ne lui appartient pas. S'il est paresseux, il ne cultive de son lot que ce qui lui est strictement nécessaire pour vivre ; s'il est actif, il épuise sa terre, n'ayant aucun souci de celui qui lui succédera.

Le système est si mauvais que des réclamations se sont élevées de toute part, et M. Stolypine a justement donné au paysan russe la possibilité de sortir du mir, en devenant propriétaire définitif.

En Chine aussi, au douzième siècle de notre ère, les idées communistes avaient si bien séduit les esprits qu'on fit l'essai du collectivisme. Cela ne dura pas longtemps. C'étaitl'anarchie partout, des réclamations incessantes, des révoltes. Il fallut revenir bien vite àla propriété individuelle.

En France, moins qu'ailleurs, un tel régime est possible. Ce serait la mort de l'agriculture d'une part ; la mort de l'industrie de l'autre. On fait, depuis plusieurs années, un essai de travail en commun dans une petite ville d'Espagne, à Eibar, entre Saint-Sébastien et Bilbao. Là, plus de cinq mille ouvriers travaillent par dix ou par vingt, dans des ateliers communs. Ils font des armes ou des travaux de damasquinage, becs de canne, cadres, coffret, broches, épingles de cravate. Ils gagnent largement leur vie et se partagent loyalement les bénéfices par tête de travailleur, et non par tète de famille. On ne saurait méconnaître la belle entente de ces ouvriers qui se dirigent mutuellement dans leurs travaux et sont pleins d'énergie. Mais jamais ils ne font un progrès dans leur industrie.

LA CITÉ t'UtllRE

Ils Vônt chercher les armes nouvelles en Angleterre, en Belgique, et les copient assez bien; ils nont aucune idée nouvelle, auctine initiative; ce ne sont jamais que des copistes. Quant au damasquinage, ce sont les mêmes dessins, depuis cinquante ans, et ce genre devient fatigant à la longue.

Honnêtes mais orgueilleux, ces ouvriers n'admettent point de conseils ; ils ne font point d'études techniques autour de leUr profession, n'inventent rien, et espèrent que toujours ils vendront les mêmes choses.

Il en serait de même avec le collectivisme dans notre industrie : plus d'inventions, plus de perfectionnement ; ce serait Fimmobilité de la Chine dans 1 éternelle copie de ce qu'on a déjà fait.

Et pourquoi se donnerait-on la peine d'inventer ? Il n'y aurait plus de brevets, plus de bénéfices personnels : qui se donnerait la peine de chercher, de perdre son temps pour les autres ?

C'est une société ankylosée, une société Cul-dë-jàtte qu'on nous propose, une société sans arts, sans littératm^e, sans idées ; rien que l'imbécile travail journalier se répétant sans cesse comme celui du cheval qui tourne en rond pour faire monter l'eau.

NOUS ne verrons jamais cela, parce que ce serâit la mort du pays qui l'essaierait, et plus encore parce qu'on n'atriverait pas à organiser un tel désordre.

Entre la tyrannie Collectiviste et celle d'un homme, beaucioup préféreraient celle-ci pour sauvegarder aU moins la propriété, la famille et la liberté iiidividuelle.

LE RÊVE

On a quelque honte à discuter le collectivisme, tellement la conception en est absurde. Ce qui fait la force d'un peuple, c'est l'initiative, l'ambition de chacun vers l'aisance honnêtement acquise. Supprimer l'initiative individuelle et ses satisfactions, c'est décréter la mort d'une nation. Régime de collège, régime de caserne, ce n'est pas assdz dire ; le collectivisme et le socialisme d'Etat aboutiraient à l'esclavage univerversel et à la révolte inévitable.

LA RÉALITÉ

Il y a eu, au début de ce siècle, en 1901, un recensement de la population, par âge, sexe, profession, qui a été parfaitement analysé. Nous nous en tiendrons à celui-ci, car le dernier recensement n'est pas encore entièrement dépouillé. L'administration ne procède jamais qu'avec une sage lenteur.

11 y avait donc en France, en 1901, une population légale de 38.961.945 individus des deux sexes. La population active, c'est-à-dire le nombre de ceux, hommes ou femmes, qui exerçaient une profession quelconque, manuelle ou intellectuelle, en qualité de patron, employé, ouvrier ou membre d'une profession libérale, était de 19.715.075 personnes.

On le voit, c'est plus de la moitié de la population qui s'adonne au travail. D'aucuns diront que c'est peu. C'est beaucoup. Il faut comprendre en effet que l'autre moitié ne se compose pas exclusivement de rentiers et d'oisifs, mais d'une bonne partie des femmes occupées à leur ménage, des vieillards et des enfants. Cette proportion de travailleurs est énorme si l'on considère qu'il n'y a guère en France que dix millions et demi d'électeurs, parmi lesquels il faut compter les vieillards à la retraite, et que cependant le nom-

LA RÉALITÉ

bre des travailleurs est presque le double de celui des électeurs.

Nous sommes donc un peuple essentiellement laborieux,actif, désireux de bien-être,et un peuple économe.

Sur ce chiffre de dix-neuf millions de travailleurs, les hommes comptent pour 12.910.555, et les femmes pour 6.804.510. Elles forment ainsi un bon tiers du total, et c'est encore de quoi admirer la vaillance de la femme française, dont les forces et la santé ne sont pas toujours assez ménagées.

Deux tares cependant sont à signaler dans ce mouvement de la population. La première est la diminution continue du nombre des naissances ; la seconde est l'augmentation toujours croissante des emplois publics et des aspirants aux professions libérales. Il faut dire « les aspirants », car plusieurs y entrent pour en être, et y sont comme s'ils n'y étaient pas ; ils attendent dans la misère l'occasion de briller. Nous avons dix mille peintres, peut-être autant d'avocats et encore plus d'écrivains. Bref les professions libérales comprennent 399.839 personnes; bien plus de quatre cent mille aujourd'hui; c'est un chiffre qui a doublé depuis quarante ans.

Il y a là, on ne saurait en douter, une fâcheuse tendance à sortir de la classe ouvrière pour entrer dans la classe bourgeoise, comme si le travail manuel, sain et fortifiant, ne valait pas une existence de misère à la recherche d'un succès problématique.

D'après le tableau qui partage les travailleurs par catégories, nous voyons qu'en France le nombre des

chefs d'établissement ou patrons, petits ou grands, est de 4.865,756, tandis que le nombre des employés et ouvriers attachés à ces établissements est de 10.655.838. Le nombre des travailleurs isolés est de 4.131.210. C'est, au total : 14.787.068 travailleurs ayant droit à une retraite et réclamant aussi des garanties contre le chômage, les maladies et les accidents.

Une loi a pourvu heureusement aux besoins résultant des accidents du travail; les mutualités, dont on ne saurait trop faire l'éloge, s'efforcent de parer à la misère résultant de la maladie ou du chômage involontaire, et une loi vient d'établir les retraites ouvrières, après la loi qui accordait l'assistance aux vieillards.

On pourrait croire par là que la question sociale est résolue, car, au fond du cœur de tout travailleur^ même de ceux qui rêvent le collectivisme, il n'y a guère que l'inquiétude du lendemain et le désir du mieux-être.

Disons-le: il n'y arien de fait. Les ouvriers onl repoussé d'avance, dans la proportion de 98 0/0, la loi sur les retraites que le Parlement vient de voter, et si les mutualités restent efficaces pour un grand nombre, rien ne satisfait encore la classe ouvrière parce que ce qu'elle cherche, ce qu'elle veut, ce ne sont pas des ceintures de sauvetage, des perches tendues çà et là, mais une organisation du travail, logique et forte, pouvant lui donner toutes les garanties contre l'insécurité, l'oppression et l'abandon dans la vieillesse.

Ce qu'elle veut, c'est de pouvoir lutter à armes égales avec le capital. Plusieurs voudraient l'écraser, et c'est folie, car c'est vouloir couper l'arbre pour en avoir Les fruits ; mais le plus grand nombre, plus raison-

LA RÉALITÉ

nable, se contenterait d'une puissance égale et ne sait où la trouver.

Instinctivement les plus hardis parmi les ouvriers sont allés au syndicalisme, et, étant les plus hardis^ ils sont allés plus loin, jusqu'au désir delà révolutioD et du collectivisme. Parla ils ont naturellement effrayé les plus sages, et ce mouvement si juste, si clairvoyant,, si efficace, est menacé dépérir ou tout au moins d'un long arrêt, par la turbulence, les violences, les sabotages et la tyrannie de quelques-uns. Comme tous le& mouvements populaires, celui-ci peut se perdre parle désordre, alors qu'il est pur instinct deFordre.

Sur 14.787.068 employés, ouvriers ou travailleurs isolés, il y avait, en 1904, d'après V Annuaire des syndicats, publication officielle du gouvernement, 347.062 syndiqués adhérant à la Confédération Générale du Travail, et 681.863 syndiqués rattachés à des syndicatsindépendants. C'est dire que le succès des syndicats révolutionnaires n'était pas tel qu'on le croyait. Or^ V Annuaire des syndicats de 1909 nous révèle que lesadhérents à la Confédération Générale du Travail, la C. G, T, n'étaient plus que 294.398, et le nombre desadhérents aux syndicats indépendants de 662.704.

Ainsi les syndiqués, qui étaient, en 1904, au nombre de plus d'un million, n'étaient plus en 1908, que- 957.102^ et cela sur quatorze millions de travailleurs^ ayant besoin d'une retraite. La C. G. T. avait perdu, en quatre ans, 52.664 adhérents.

Tout ce bruit, toutes ces menaces de grève générale^, tous ces efforts pour intimider les bourgeois émanaient en somme d'une infime minorité, trois cent milleouvriers environ, sur quatorze millions de travailleurs.

Faut-il conclure à la faillite du syndicalisme? Nou&

pensons que non et qu'il faut tout faire pour contribuer à l'organisation du travail par le syndicalisme professionnel et non politique, par le syndicalisme pratique et non agité, par l'union et non par la révolution, par la faculté de la propriété collective accordée aux syndicats, et par une double garantie accordée aux ouvriers d'une part, et, de l'autre, aux paîtrons.

Ce qui manque aux travailleurs, c'est une force collective leur permettant de supprimer la faiblesse de leur isolement et de discuter avec le capital avant de louer leurs bras. C'est aussi la dignité et la sécurité que le statut personnel peut seul donner; et c'est enfm la garantie contre la pauvreté dans la vieillesse.

Il n'y aura rien de fait, tant qu'on n'aura pas répondu à ces diverses questions par une solution pratique, par des lois et des mœurs adaptées à ce nouvel ordre de choses.

Nous sommes sur le chemin de la Cité future, mais encore bien loin, et ce n'est pas en un jour qu'on pourra l'élever.

LE SYNDICALISME

Nous voici donc en face du problème social : le sphinx est là, devant nous, ses yeux sans prunelles dirigés vers l'horizon, vers le soleil levant qui tant de fois est apparu et a achevé sa course sans rien changer à la face du monde.

On s'est demandé quel mystère renfermait ce regard interrogateur, ce regard blanc dont l'éternelle question restait éternellement sans réponse. Le vague sourire du monstre semblait empreint d'une douce ironie à l'égard de celte humanité agitée sans cesse et toujours soumise, dont les flots passaient comme ceux de l'Océan, se brisant sur les mêmes écueils.

Quand donc se lèverait l'aurore d'un jour meilleur, d'un jour de justice et de bonheur?

Peut-être a-t-elle trop rêvé de vengeance, cette humanité dolente, pour obtenir d'elle-même une ère tant désirée de douceur et de paix.

Evolution ou Révolution, sagesse ou folie, organisation ou chaos, la foule inconsciente a le choix : c'est d'évolution que nous parlons ici, et non de révolution, d'organisation et non de désordre. Il faut bâtir et non s'appliquer à achever des ruines ; elles tomberont d'elles-mêmes.

Il ne s'agit pas non plus de détourner les masses

cla mouvement qui les entraîne, mais, au contraire, <ie les aider et de leur montrer les conditions dans lesquelles on atteindra le but.

Elles ont compris déjà que le seul moyen de lutter •contre les forts était de se liguer : elles ont lutté par la grève; il s'agit maintenant de sortir du provisoire, car la grève n'est qu'un moyen de préparation, en -attendant une solution. La guerre n'est pas un état normal; il faut toujours en arriver à conclure la paix. Quelles sont les conditions de la paix ?

Les conditions dépendent uniquement de l'organisation définitive des travailleurs. Qu'ils rentrent dans <ies syndicats jaunes, rouges ou verts, le résultat sera le même, s'ils le veulent, s'ils consentent à prendre le même moyen; et ce moyen c'est la grève préventive remplaçant la grève en cours de route.

La grande erreur du mouvement syndicaliste a été de prendre le moyen pour le but. La grève n'est pas un but, et encore moins la grève générale, dont les ouvriers seraient les premières victimes, car, tout mouvement cessant, toute vie cesserait en même temps. Ce serait un siège, comme celui de Paris en 1870, un siège sans bombardement, par la famine, et ce seraient les plus pauvres qui souffriraient le plus.

Le but, c'est la possession d'une force collective apte à discuter avec le capital, et à prendre des arrangements avec lui, dès le début d'une entreprise.

Le but, cest le contrat collectif au départ, avec responsabilité collective et individuelle pour la parole engagée.

Oa a dit que le contrat collectif était vain, parce que l'ouvrier, isolément ou collectivement, pouvait le désavouer le lendemain ou six mois plus tard, et que

LE SYNDICALISME

c'était pure duperie pour les patrons que de se fier à ces contrats. Il est malheureusement vrai que nombre de contrats de ce genre, librement consentis, ont été violés sans scrupules.

La vérité est qu'il n'y a pas de droits sans devoirs, et qu'il n'y a pas de devoirs sans responsabilités.

C'est sur cette base qu'il faut organiser le contrat collectif, sans toutefois gêner la liberté individuelle.

Le syndicalisme, — l'association, si l'on préfère,— est le seul moyen de donner aux faibles, aux déshérités, aux prolétaires, une force égale à celle du capital.

Et cette force .est si grande qu'un jour viendra, s'il n'est déjà venu, où les syndicats ouvriers, étant les maîtres, seront tentés d'en abuser, et où, les situations étant renversées, il faudra défendre le faible contre le fort, le patron contre ses ouvriers. Gela s'est vu plus d'une fois. Il faudrait donc que l'intérêt sauvegarde les droits de chacun, car alors, et alors seulement, le principe d'économie politique sera juste : « Autant l'offre, autant la demande ».

Jusque-là il n'est pas de principe plus barbare quand il s'agit de ceux qui n'ont pas la vie assurée et qui craignent de manquer de pain. Que peut répondre le malheureux à qui l'on offre un salaire dérisoire pour son travail ? S'il refuse, on en trouvera d'autres, et il n'a plus qu'à suivre son chemin le long duquel l'accompagnent la misère et la faim.

L'économie politique raisonne avec un cerveau qui ne connaît que les mathématiques. Elle oublie que, selon le mot de Pascal, « le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas ».

11 est inique de spéculer sur la misère, de pratiquer le pire des chantages, celui de la faim.

— Tu n'as rien, je t'offre de quoi manger en me donnant ton travail, et tu n'es pas content ?

— Mais j'ai une femme et des enfants qu'il faut que je nourrisse.

— Cela ne me regarde pas. Si tu n'acceptes pas mon prix, j'en trouverai d'autres qui n'auront ni femm.es, ni enfants et qui seront moins difficiles.

C'est l'isolement des prolétaires, c'est l'obligation où ils sont de traiter directement avec le capital, qui font toute leur faiblesse.

Nous sommes entrés dans l'ère des forces anonymes : la République est un gouvernement anonyme ; l'Etat, le département, la commune, les Sociétés financières sont des forces anonymes. Le capital est anonyme aussi, le plus souvent. Seul, le travailleur reste une entité isolée, une personnalité atomique et nommée, qui ne peut rien contre de telles forces.

Au début de la Révolution, le Journal de Rennes disait : « Les grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux devant eux : levons-nous et nous serons aussi grands qu'eux ». Les prolétaires pourraient dire aujourd'hui : « Nous ne sommes faibles que parce que nous sommes des individualités isolées : unissons-nous et nous serons aussi forts que les plus riches et les plus puissants.»

Etre fort pour la justice, c'est un beau désir ; être fort pour abuser de la force, c'est le plus bas de l'esprit humain ; c'est le rêve des âmes viles qui ayant tout subi, espèrent faire souffrir à d'autres, même innocents, tout ce qu'ils ont souffert.

C'est pourquoi le syndicalisme doit être une arme de défense, un bouclier, non une arme de combat, pour « saboter » l'ouvrage et pour frapper les dissidents.

LE SYNDICALISME

Ce doit être le juste contrepoids dans la balance et nonl'épée de Brennus ajoutée au poids juste, avec le Vœ victis! le « malheur aux vaincus, » qui, tôt ou tard, se retourne contre les vainqueurs du moment.

Certes on comprend toute l'amertume que soulève la longue souffrance, toute l'écume qui monte aux lèvres dans l'impuissante humiliation, toute la colère que fait éclater l'abus de la force sans fm, ni trêve. Mais il n'appartient qu'à ceux qui ont l'âme vraiment forte de ne point abuser de la victoire, et de faire triompher la justice, sans aller au delà.

La Révolution de 1792n'a-t-elle pas succombé pour avoir abusé de la victoire ?

Il faut donc continuer le syndicalisme professionnel, et non le syndicalisme révolutionnaire. L'un aboutira à la victoire certaine, très prochaine peut-être; l'autre nous conduirait tous au gâchis, à la ruine universelle, à un retour à la barbarie, à l'écrasement de tant d'espoirs si longtemps soutenus.

Ce n'est pas que la Confédération Générale du Travail (C. G. T.) doive être m.ise à l'écart. Loin de là. Ses adhérents comprendront sans doute qu'une révolution est peu probable, et que, fût-elle possible, les violences qui satisferaient, sur le moment, les plus exaltés ne les mèneraient à rien, si ce n'est à une formidable réaction, et que mieuxvaut le possible que l'impossible.

Le possible, c'est l'oblig-ation morale pour tous les travailleurs, à quelque catégorie qu'ils appartiennent, de faire partie d'un syndicat professionnel. Il faudrait toutefois leur laisser le droit de former des syndicats indépendants dans la même profession, avec la possibilité de passer de l'un à l'autre, sans rien perdre de leurs droits et de leurs versements.

Le possible, c'est le bureau central du syndicat professionnel traitant directement avec le capital et répondant à sa force anonyme par l'anonymat des travailleurs, jusqu'à la signature du contrat.

Ce sera le syndicat discutant et signant le contrat collectif et le faisant signer à tout ouvrier acceptant.

Ce sera le débat entre deux forces égales, le capital et la main d'œuvre, l'isolé disparaissant complètement jusqu'à ce qu'il ait adhéré au contrat.

Et ce sera aussi le syndicat obtenant de la loi la personnalité civile, le droit de posséder, d'ester en justice, d'acquérir et de recevoir par don ou héritage, arrivant peu à peu à une fortune collective indivisible et profitant à tous.

Ce sera le travailleur arrivant peu à peu à la participation aux bénéfices, non par l'épargne personnelle, mais par l'épargne collective qui ne se disperse pas et qui pourra acheter une part dans l'usine, ou entreprendre une affaire, au profit des participants.

Ce sera enfin la représentation des intérêts, par des Chambres nationales, de Com^merce, d'Industrie, d'Agriculture, ouvrières etpatronales, dont la compétence ne pourra être discutée par personne, quand il s'agira des lois qui touchent à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, aux affaires, et auxdroitsde douane.

Par ces moyens, les travailleurs obtiendront leur affranchissement complet, avec leur solidarité. Par d'autres lois concernant les retraites, les mutualités et les responsabilités, ils arriveront à la sécurité de leur vieillesse et de leur âge mûr.

Ce ne sera jamais l'égalité parfaite, mais tout ce qu'on peut espérer del'égalité, par le travail, l'intelli-

LE SYNDICALISME

gence, Thabileté et la droiture. Ce serala paix sociale entre tous, (d'Union pour la vie » (1), et non a la lutte pour la vie )).

Il reste à expliquer comment peut s'accomplir cette évolution.

(1) « L'union pour la vie ». La formule est de M. Kergall,dans la Démocratie rurale, et de M. Deschanel, à la tribune de la Chambre.

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