L'HONNEUR
Peu de mots sonnent aussi haut que celui-là. C'est la voix qui plane sur le monde et passe sur notre cœur comme un souffle de vie, même en face de la mort. C'est l'idéal universel et puissant qui agit sur le plus noble effort dont Fhomme soit capable. C'est tout à la fois une religion et un code qui ne blessent aucune croyance, aucune loi, et c'est une poussée intime, une surconscience pauvrement exprimée dans la plupart des langues, mieux sentie que déflnie.
« L'honneur se comprend et ne se définit pas », disent quelques-uns, et c'est le mieux qu'ils puissent dire, pour laisser dans le vague la plus délicate et la plus impérieuse des lois.
Si l'honneur était facile à suivre, il serait facile à définir, et c'est parce qu'il est aussi difficile à suivre qu'à définir qu'il est quelque chose de supérieur à la banale honnêteté. C'est l'idéal que nos instincts les plus nobles peuvent seuls percevoir, l'idéal qui nous guide et nous entraîne victorieusement à l'heure du danger et qui, à l'heure trouble et redoutable du doute, aux heures obscures et tortueuses de la vie, quand la défaillance nous guette et nous accroche de ses mains molles, peut encore nous sauver et nous rendre notre fierté.
C'est la flamme intérieure qui nous élève au-dessus de nous-méme, et nous rend facile tout sacrifice de nos intérêts, pour un idéal de grandeur ou de beauté, pourlesalut d'autrui, pour la patrie, pour le drapeau.
Et c'est aussi un drapeau autour duquel se rallient tous les hommes de cœur, les fait s'entendre et s'esti- ; mer, d'où qu'ils viennent, où qu'ils aillent, quels que. soient leurs origines, leur nationalité, leur religion, leur parti.
C'est aussi un idéal social en ce qu'il éloigne tout égoïsme, nous fait un devoir d'ouvrir notre esprit et notre cœur à tout ce qui est vrai, à tout ce qui est juste; à tout ce qui est beau; et rien n'est plus juste ni plus beau que l'amour et la protection des faibles contre les forts.
L'honneur a ses fanfares, mais il a aussi ses martyrs obscurs, soldats innommés qui tombent en héros inconnus, martyrs de la vie qui n'ont jamais fléchi ou qui ont tout donné pour un parti, pour une cause, pour leur famille, pour un devoir d'honneur.
L'honneur est à l'humanité ce que la parure est à la femme, ce que la fleur est à la terre : c'est la parure et la fleur d'une civilisation.
C'est l'au-delà du devoir, c'est l'élégance de la conscience.
L'honneur ne parade pas ; il n'est ni sot, ni orgueilleux. Les prétentions le diminuent plutôt qu'elles ne l'augmentent. Il n'est ni tapageur, ni querelleur. Il est un instinct si naturel que personne ne peut s'en targuer : il est simple et réservé ; il est une manière d'être qui ne s'invente pas, qui se traduit inconsciemment dans les actes et les paroles. Il est l'air que l'on respire et non pas l'air que l'on se donne.
l'honneur
Riche ou pauvre, l'homme d'honneur est toujours égal à lui-même. Il a chassé toute haine de son cœur, comme toute bassesse; il ne cherche querelle à personne, mais il défend son- honneur par tous les moyens en son pouvoir, lorsque l'occasion s'en présente, sachant que vivre sans honneur, c'est perdre toute raison de vivre. Il reste sans reproche, fût-ce au milieu de l'universelle malpropreté. Il peut voir, sans être troublé, la bassesse, la délation, l'hypocrisie récompensées, le faux zèle pris au sérieux, le déshonneur couvert par de puissants protecteurs, la fortune accordée aux pires intrigues, à la malhonnêteté avérée, au vice, à la corruption, à l'infamie sous toutes ses formes ; il peut s'en indigner, mais il peut se taire s'il est impuissant, et il passe avec le dédain qui convient aux âmes fortes, avec le sourire du mépris.
S'il est pauvre, il est plus grand encore, parce qu'il doit résister aux nécessités de la vie, aux tentations du besoin, aux assauts intérieurs et extérieurs, parfois aux souffrances du cœur qu'une lâcheté secrète, une ressource honteuse et voilée pourrait soulager et peutêtre guérir.
11 vit comme en public, évitant les mystères, ne cachant que ce qui doit rester caché. Il ne fait rien qu'il ne puisse l'avouer, et, s'il se trompe, il sait le reconnaître.
Tolérant pour les fautes des autres, il n'est sévère que pour lui-même; bienveillant envers tous, il sait se faire aimer autant qu'estimer, et ne songe à se faire craindre que de ceux dont l'âme basse n'est sensible qu'à la crainte.
Souvent les nécessités de la vie obligent à fréquenter des coquins. L'homme d'honneur n a ' pas pour
devoir de réformer le genre humain et de faire le Don Quichotte. Il lui suffit d'être lui-même. Il sait marcher dans la boue sans se crotter.
On a dit que l'honneur était une virginité, et que, perdu, il ne pouvait être recouvré. C'est une théorie quelque peu barbare, car toute faute peut se rache- , ter : la lâcheté par l'héroïsme, et toute faute honteuse par la réparation possible, par l'épreuve plus ou moins longue, par l'acceptation de l'épreuve voulue ou imposée. Aucune amnistie ne vaut pour les fautes contre l'honneur, sans l'épreuve consentie et subie.
L'homme n'a pas le droit de refuser le pardon à qui se repent et le prouve par l'expiation volontaire, quand elle est achevée.
Ne se souvient-on pas de ce petit soldat, sergentmajor dans un régiment de l'Est, qui, pris d'un coup de folie, avait dissipé en un instant l'argent de sa compagnie, — quinze cents francs, — et aA^ait déserté. Le remords était vite survenu, et le malheureux était allé s'engager sous un faux nom à lalégion étrangère. Là, il avait promptement reconquis son grade, et sou par sou il avait économisé une partie de la somme détournée. Libéré, il avait trouvé un emploi à Lyon, et là encore il avait vécu de privations pour arriver à parfaire les quinze cents francs volés. Enfin, après plusieurs années d'efforts constants, de tous les jours, de toutes les minutes, il tenait la somme voulue, et même un peu plus pour le voyage. Alors il demandait un congé à son patron, et s'en allait dans l'Est, à son ancien régiment, se dénoncer, se constituer prisonnier et restituer la somme détournée.
N'est-elle pas admirable cette expiation volontaire,
l'honneur
et peut-on dire que ce pauvre petit soldat avait perdu l'honneur sans retour ?
Combien d'hommes réputés honorables seraient capables de tant d'ardeur à réparer le mal causé par eux?
Soit qu'elle vienne de nous, par remords et espoir de nous relever, soit qu'on l'impose à celui qui a failli, l'expiation est toujours rédemptrice.
Ne soyons pas plus difficiles pour les autres que ne le comporte la nature humaine, ne nous élevons pas au-dessus de notre propre nature ; ce serait nous exposer à faire la culbute. Ne nous enflons pas comme la grenouille, et ne nous raidissons pas comme des barres d'acier, alors que, dans les petites choses, nous savons fluctuer et nous montrer doucement complaisants pour nous-mêmes. Rappelons-nous le mot de Pascal : « Qui fait l'ange fait la bête. »
Notre raideur, notre rigueur ont cependant toute raison d'être pour qui se montre insolent ou indifférent dans la faute, ou feint un repentir qui voudrait nous apitoyer pour échapper aux conséquences du déshonneur.
Soyons impitoyables pour les coquins, liguonsnous contre eux, et opposons-leur une telle barrière que chacun en éprouve une crainte salutaire.
« Bas les masques ! » C'est le cri qu'il faut désormais pousser dans une société inorganique comme la nôtre, où l'anarchie profite à tous les effrontés, à tous les hypocrites, à tous les dupeurs, à tous les exploiteurs de l'honnêteté publique.
L'heure est venue de sortir de cet état de veulerie où languit la conscience des masses. Il faut vouloir, et il faut vouloir d'abord, ce qui est droit, ce qui est honnête, ce qui est juste. Ce sera déjà de la beauté sociale.