LE STATUT PERSONNEL
possible, par la calomnie ou par le ridicule, le réduire à la misère, si l'on ne peut rien de pire.
Quelle joie, quel triomphe pour le coquin, de voir l'honneur avili ou humilié I
Ce n'est ni Tintelligence, ni le savoir, ni l'honneur qui remportent à notre époque, mais seulement l'habileté, c'est-à-dire Tintrigue basse, hypocrite, flatteuse et perfide jusqu'au jour du succès; insolente le lendemain.
Rien ne montre mieux l'anarchie morale dans laquelle nous vivons.
Les grèves ont déjà beaucoup fait pour mettre un frein aux caprices du maître ; elles vont parfois trop loin ; elles dépassent le but. La grève, nous l'avons dit, n'est pas un but, mais un moyen. C'est une arme de combat : elle sera inutile, ou peu s'en faut, quand la paix sera signée.
Il faut faire la grève préalable, et non la grève en cours de route. Celle-ci était parfaite lorsque les travailleurs, recrutés isolément, avaient besoin de se connaître pour se concerter, lorsque, raccolés au plus bas prix, ils attendaient l'heure propice pour réclamer une plus juste rémunération. Il n'en sera plus de même quand tout travailleur, faisant nécessairement partie d'un syndicat, ne pourra être engagé dans une entreprise que par son syndicat professionnel, et aux conditions stipulées par lui.
Ce jour-là, le travailleur aura un contrat qui sera son statut personnel, qui fera qu'on ne pourra pas le renvoyer sans un jugement arbitral, ou sans indemnité d'un mois de salaire (1).
(i) On pourrait en effet laisser au patron le droit de renvoyer un ouvrier sans jugement arbitral, mais avec une indemnité'
Ce jour-là il aura conquis sa dignité d'homme et une bonne part de sa sécurité. 11 ne sera plus esclave : il ne sera tenu c{ue par son libre engagement, dont il pourra encore se défaire, à la seule condition de se faire remplacer dans les mêmes avantages, les mêmes obligations. S'il ne fournit pas ce remplaçant^ il devra des dommages-intérêts correspondants.
Jusqu'ici il n'y avait d'affranchissement que par la fortune qui donnait l'indépendance. Plus deservitude, plus d'ennuis, plus d'obligations, plus de maître, du jour oi:i l'on peut vivre de ses rentes. Ce n'est pas là un but social. Ce qu'il faut obtenir, au contraire, c'est l'affranchissement par le travail. Ce n'est pas sur le gros lot de la loterie qu'il faut compter, mais sur l'indépendance dans l'accomplissement d'une tâche, et sur un paiement stipulé d'avance et suffisamment rémunérateur.
Il faut ne rien devoir à personne, et n'être soumis qu'à ses propres engagements.
correspondant à son plus fort mois de salaire et à 200 kilomètres de voyage en chemin de fer.
LA PARTICIPATION AUX BÉNÉFICES
Il y aurait un affranchissement plus complet par le partage des bénéfices. Il n'est malheureusement pas. encore à la portée de tout le monde.
L'ouvrier préfère le salaire un peu plus fort à toute chance d'avenir. Il est de cet avis que : « Un bon tiem vaut mieux que deux tu V auras. »
11 ne voit pas qu'il reste ainsi à l'écart des affaires, qu'il repousse son propre relèvement, et se maintient en infériorité, par son louage, qui est une servitude déguisée.
Il loue son travail, comme on loue une machine, un champ, une paire de bœufs ou un cheval, avec celte seule différence que bêtes et choses ne peuvent pas se mettre en grève. On en est donc arrivé à ce que la grève soit la seule garantie de la dignité humaine chez Touvrier.
Il n'en devrait pas être ainsi; il n'en sera pas ainsi dans l'avenir, quand les syndicats ouvriers auront pris une assiette plus solide, quand, possesseurs d'une fortune, ils pourront plus facilement parer au chômage, et faire au capital des conditions mieux établies sur la base suivante : le minimum du salaire et le maximura de ce qui sera possible dans le partage des bénéfices.
lA CITÉ FUTURE
11 est évident que si le syndicat réclamait la totalité ou la presque totalité des bénéfices, il ne trouverait pour une entreprise quelconque, ni le capital, m le s'avoir prêts à accepter de telles conditions. Capitalistes, ingénieurs, administrateurs répondraient :
— Faites vous-même.
Etles ouvriers seraient fort embarrassés, car, même . en détournant de son but le capital de leur syndicat et en l'employant dans uneentreprise,ilsne sauraient exploiter ni une mine, ni une usine, ni une fabrique quelconque, ou, s'ils l'exploitaient, ce serait par routine, et bientôt ils seraient ruinés par le progrès et leur inexpérience.
• Il Y aura donc toujours discussion et entente entre ces trois forces : capital, savoir et main d œuvre. Et l'entente se fera librement d'après l'apport de chacun, sans qu'on puisse dicter des lois à ce sujet.
Ce minimum de salaire et ce maximum dans les bénéfices existeront, pour le capital et le savoir, comme pour l'ouvrier. Le salaire du capual, cest le minimum de l'intérêt au taux du jour ; le salaire du savoir sera nécessairement plus élevé que celui de l'ouvrier, car il est juste que l'intelligence et 1 étude donnent un droit supérieur à la main d'ceuvre.
L'ouvrier ne sera pas seul sjTidiqué : les intellectuels le seront aussi et défendront leurs droits. Quant au capital, il se syndique de lui-même dans les sociétés financières, et il sait défendre ses droits.
Dira-t-on que les capitaux feront grève à leur tour, s'ils ne trouvent plus, ni le même intérêt, ni les mêmes bénéfices ? Mais pas plus que l'ouvrier, le capital ne peut longtemps faire grève, sous peine de mourir de faim. Où l'avare placera-t-il son trésor? Dans sa cave?
LA PARTICIPATION AUX BENEFICES 81
dans son coffre-fort? Il lui faudra en tirer sa subsistance, et, selon l'expression vulgaire, il devra «manger » son capital. S il a une profession et qu'il en tire sa subsistance, à quoi lui servira son or? Il n'en tirera un peu plus d'aisance qu'à la condition de le placer. Le capital est donc condamné à travailler comme
l'intellectuel, comme l'ouvrier, sous peine d'êtreréduit à néant.
L'intellectuel et l'ouvrier ne sont actuellement en état d'infériorité que par la concurrence entre travailleurs, et par la misère immédiate en cas de chômage. Le jour où tous seront syndiqués, la concurrence individuelle sera supprimée et le chômage, utile à la cause commune, pourra être soutenu plus longtemps, pendant les négociations préalables.
Le jour où l'intellectuel et l'ouvrier pourront négocier avec le capital, sur la base du « minimum du salaire et du maximum dans les bénéfices », on verra l'ouvrier, comme l'intellectuel, s'intéresser d'esprit et de cœur à la fortune du navire qui les portera, se préoccuper des écueils et aider avec ardeur au succès de l'entreprise, parce que ce succès sera le leur. Alors aussi, l'ouvrier ne sera plus une machine, mais une intelligence et un cœur mis au service d'une entreprise.
Ce n'est pas le nombre d'heures du travail qui fait le succès d'une entreprise, mais « le cœur à l'ouvrage », selon l'expression des ouvriers eux-mêmes. Comment auraient-ils cette vertu, quand on les recrute au hasard, aux moindres conditions, et quand ils ont ic même bénéfice à travailler peu ou beaucoup ? Cela est si vrai qu'on, voit souvent des ouvriers reprocher à un camarade trop zélé de « gâter le métier », et le
menacer même, s'il continue à faire «du zèle».
Les industriels, il est vrai, ne sont guère favorables à ce régime du partage des bénéfices ; ils en donnent deux raisons, dont l'une est fausse et l'autre juste.
Ils disent, en premier lieu, que le capital a des risques que la main d'œuvre n'a pas, et qu^il peut arriver à la ruine, tout en faisant vivre l'ouvrier et Fin- ; iellectuel.
On peut répondre que le capital a plus de risques ^ivec le régime du maximum des salaires qu'avec celui du minimum, compensé par le partage des bénéfices ?
S'imagine-t-on que l'ouvrier sans pain est moins a plaindre que l'actionnaire qui a perdu son argent ?
Cette première objection, on le voit, est sans valeur. La seconde est plus sérieuse.
— Les ouvriers, disent les industriels, ne sont pas «encore aptes à comprendre les questions d'économie politique, non plus que les exigences d'une entreprise. iSi on leur donne droit à une part dans les bénéfices, ils réclameront cette part obstinément, quelles que soient les conditions de Tentreprise. Si le conseil d'administration veut mettre une part des bénéfices à la Téserve, pour parer aux éventualités de l'avenir, les actionnaires comprendront cette nécessité, mais les ouvriers protesteront énergiquement. Ils réclameront leur dû, et diront que c'est aux actionnaires seuls a constituer la réserve sur leur part. On aura beau leur dire qu'eux aussi sont actionnaires puisqu'ils reçoivent une part des bénéfices ; ils ne voudront rien entendre. Supposons maintenant que la concurrence étrangère oblige l'usine ou la fabrique à renouveler son matériel, pour arriver à de meilleurs résultats ; il faudra de ce chef contracter un emprunt et aug-
LA PARTICIPATION AUX BENEFICES
menter le capital ; la part de chacun s'en trouvera réduite. Aussitôt l'ouvrier protestera et dira que, puisqu'on a vécu ainsi, avec les outils en usage, on peut bien continuer dans les mêmes conditions. Et si les machines nouvelles rendent inutiles plusieurs ouvriers, il s'insurgera, comme il l'a fait si souvent, contre la machine qui supprime ici dix ouvriers, et en fait prendre cent, peu après, par les industries similaires que suscite le succès de l'entreprise.
Gela, l'ouvrier ne le comprend pas encore.
Il faut reconnaître la justesse de cette objection des industriels. Bien que s'instruisant tous les jours, l'ouvrier est encore trop livré à la haine du capital, aux préventions de classe, à l'oubli du droit des autres, pour pouvoir coopérer utilement à la gestion d'une entreprise.
Ce temps viendra ; il n'en faut pas douter. Déjà les progrès individuels en connaissances utiles, en raisonnement assagi, sont nettement visibles.
Il faut d'abord attendre que tout travailleur fasse partie d'un syndicat professionnel, et cela demandera encore quelques années.
Alors on pourra discuter sur de meilleures bases, et alors aussi se posera la question de savoir à qui seront attribués les bénéfices, à l'individu ou au syndicat.
Il faut hardiment préférer le syndicat. En voici les raisons.
M. Biétry, président et organisateur des syndicats jaunes, a préconisé le régime de la propriété individuelle par le partage des bénéxaces ou l'épargne personnelle. Rien n'est plus favorable, en effet, à l'amélioration des conditions dans lesquelles vit actuelle-
LA CITÉ FUTIÎRB
ment la classe ouvrière. Mais c'est l'avenir qu il faut prévoir et le système de M. Biétry absorbe 1 avenir au profit du présent, ce qui est d'ailleurs une tendance
très générale.
Supposons que des ouvriers travaillant pendant trente ans dans une usine arrivent à acquérir individuellement une petite partie des actions de 1 usine : ils seront intéressés au succès de l'entreprise, ils seront co-associés : c'est le rêve réalisé ! En même temps ils recevront l'intérêt de leurs actions, et leur aisance en sera augmentée d'autant. C'est la per eclion en principe. Mais qu'arrivera-t-il ensuite? Les nouveaux venus, les jeunes, auront trente ans a attendre pareils avantages, car les anciens ne leur donneront pas leurs actions ; ils les laisseront à leurs héritiers naturels qui les vendront peut-être, pour en tirer un plaisir momentané, et l'avantage dun si long efîort sera nul.
Au surplus, il arrivera un moment où toutes les actions de l'usine ayant passé ainsi, en cinquante ou cent ans, aux précédents ouvriers et à leurs familles il ne restera rien pour les nouveaux venus qui seront réduits par les multiples actionnaires au rôle de salariés, sans partage des bénéfices. Et les grèves recommenceront.
Mieux vaut constituer la propriété ouvrière coUec-
Le collectivisme est odieux parce qu'il trouble les cerveaux par un rêve irréalisable et détestable en soi; en revanche, la propriété collective et impersonnel e n'a rien d'odieux; elle a toujours existé et elle existe sous diverses formes, notamment celle des sociétés anonymes, avec les actions au porteur.
LA PARTICIPATION AUX BÉNÉFICES
La collectivité est toujours plus intéressante que l'individu et l'individu n'acquiertune valeur supérieure à lui-même que s'il faitpartied'une collectivité, celui-ci d'un syndicat, celui-là d'un cercle bien coté, cet autre d'un groupe politique, et tous enfin nous acquérons une valeur impersonnelle qui devient personnelle par nos tenants et aboutissants, et par notre nationalité dont nous savons être fiers.
Le syndicat ne doit pas être tyrannique. Il doit laisser à chacun toute liberté d'entrer et de sortir, sans rien perdre des avantages acquis ici ou là. Mais le syndicat doit être une famille, une cause commune produisant des effets communs. Si les bénéfices acquis par la coopération vont à Tindividu, ils sont perdus pour la masse et pour les syndiqués de Tavenir. Souvent même l'individu les dissipera.
Si les bénéfices vont à la masse, au syndicat particulier formé par les ouvriers de la même usine, ils restent acquis à la masse, qui en disposera selon sa volonté, peut-être comme réserve en cas de chômage, peut-être comme capitalisation pour en distribuer les revenus aux ouvriers, aux retraités, aux veuves et aux orphelins. Et ce sera un capital de solidarité.
Les dons et legs viendront certainement augmenter le capital syndical; et c'est pourquoi la première réforme sociale doit consister à reconnaître légalement la personnalité civile des syndicats, sous le contrôle et la garantie de l'Etat.
On demandera quelle sera la situation de l'individu qui quittera, volontairement ou de force, le syndicat et l'usine, et ce qu'on fera du capital en cas de fermeture de l'usine et de dispersion des ouvriers.
La réponse est facile: dans le premier cas, l'individu
perd ses droits à la réserve commune, quelle qu elle soit, parce qu'il ne restera pas inactif, et entrera dans une autre affaire, dans un autre syndicat, avec de nouveaux avantages, moindres ou plus grands, selon les circonstances. C'est à lui, si la place est bonne, à ne pas la quitter ou à ne pas mériter son renvoi. Les parts bénéficiaires seraient donc attachées à la fonction, au groupe, et non à la personne.
En cas de chômage involontaire, par suite de force majeure, telle que la fermeture de l'usine, le syndicat'sera en liquidation, et tout ce qui ne sera pas nécessaire aux ouvriers au cours de ce chômage, sera remis au syndicat général professionnel pour augmenter son capital social, et, par là, ses ressources en faveur de tous. Ce que chacun aura versé à la réserve ne sera pas perdu.
Ainsi se constituerait la propriété ouvrière collective par professions et par syndicats particuliers. Chaque génération d'ouvriers en aura sa part, qui ira sans cesse en augmentant, lentement ou rapidement, selon les sacrifices consentis et les bénéfices réalisés.
Chacun, d^ailleurs, doit rester libre d'épargner plus et à son seul profit.
Une dernière objection s'élèvera de la part de quelciues-uns sur la question des biens de mainmorte, qui apparaissent comme un danger social.
Non seulement ce n'est pas un danger, mais c'e&t un avantage social, et des plus grands.
L'Etat, les départements, les communes n'ont-ils pas des biens de mainmorte qui ne connaissent pas la loi de l'héritage? Sans doute il ne faut pas que tout arrive à la communauté, parce qu'il faudra
LA PARTICIPATION AUX BÉNÉFICES
toujours encourager et récompenser l'effort individuel, mais quand le capital social d'un pays serait pour moitié en valeurs collectives, oii serait le mal?
Ne voit-on pas que c'est le courant inévitable^ que tout se mobilise pour être partagé en parcelles, par actions le plus souvent anonymes ? Les mines,, les usines, les moyens de transport, beaucoup de maisons même sont en propriétés collectives, et la terre' aussi a commencé à suivre cette évolution de toutes choses, par ses hypothèques au Crédit Foncier, représentées par des obligations.
La dette de l'Etat ne représente-t-elle pas une créance collective dont chacun a sa part petite ou grande. Mais la propriété des rentiers n'est pas de la solidarité, tandis que le travail vise précisément à cette solidarité. Il faut y arriver quoi qu'il en coûte.
Par la mutualité de la caisse syndicale, le nouveau venu, malade, aura autant de droits d'être secouru que le plus ancien, et, en cas de chômage involontaire, il profitera des mêmes avantages que ceux qui auront le plus contribué à cette épargne collective. Toute la mutualité repose sur ce principe.
Les biens de mainmorte ne sont un danger que' lorsqu'ils passent des intérêts matériels aux intérêts moraux. Les syndicats professionnels, ayant pour but des intérêts matériels, ont tous les droits déposséder.. Les associations d'idées, n'ayant pas le même but,, n'ont pas les mêmes droits.
Malheureusement tout ce système du partage des bénéfices est réservé à l'avenir. La classe ouvrière n'y est pas préparée et l'application prématurée de ce système ne produirait que du désordre. Seules, certaines classes d'employés, et quelques professions
ouvrières sont capables actuellement de s'organiser sur cette base.
Ce n'est pas l'intelligence qui manque aux ouvriers, mais la sagesse, la réflexion et la connaissance des affaires. Quand ils ont adopté une idée, ils n'en veulentplus démordre, et, pour le moment, ils se croient tous les droits, sans le moindre devoir. Il faut donc attendre une plus juste appréciation des équivalences sociales qui ne sont pas l'égalité mathématique, mais l'égalité proportionnelle selon la valeur de chacun.
Quelques industriels ont su organiser chez eux le partage des bénéfices : les La Roche-Joubert, les Japy, les Harmel et tant d'autres ont été d'admirables organisateurs. On peut se demander toutefois si, en favorisant la propriété individuelle de l'ouvrier, l'avenir ne leur réserve pas quelques mécomptes. L'ouvrier a grand'peine à conserver sous forme de capital les petites sommes qu'il reçoit; la collectivité est plus apte à cette fonction d'épargne. Il faut arriver à constituer le capital syndical, tout en favorisant le mieux-être chez l'ouvrier.