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LE TRAVAIL A LA TACHE

Actuellement, nous le répétons, il faut se borner à l'organisation du salariat, dans les meilleures et les plus justes conditions possibles. Sans doute le salariat est une forme surannée du servage, mais Touvrier lui-même la préfère à toute autre, et depuis quelque temps il repousse avec dédain, presque avec colère, cette autre forme du partage des bénéfices qui s'appelle « le travail à la tâche ».

Ilien en principe n'est plus moral, plus équitable, plus favorable à la dignité, à Findépendance, que le travail à la tâche, quand le capital n'abuse pas de la concurrence entre ouvriers qui ont besoin de vivre. Si l'on pouvait trouver la règle indiscutable du lâcheronnage, ce serait la perfection. Ce serait l'entente préalable qui supprimerait toute grève, toute réclamation, si ce n'est contre la malfaçon ; ce serait presque la justice absolue. Malheureusement, l'appréciation du travail à faire et de sa valeur sont deux causes de conflit, et ce régime comporte plus que tout autre des querelles incessantes entre patrons et ouvriers, et même entre ouvriers.

Cependanttoute entreprise se fait à la tâche. Il n'est pas une affaire qui ne soit calculée à l'avance sur cette

donnée. L'entrepreneur de maçonnerie estime le nombre de mètres cubes à enlever, la quantité de maçonnerie à fournir et fait ses prix; celui qui veut exploiter une mine, creuse des puits, cherche à connaître la pente, la profondeur, l'épaisseur et la longueur des filons, et il établit à l'avance ses frais d'exploitation avec le rendement probable pour évaluer le capital nécessaire. Le fermierne procède pas autrementpour s'engager dans une exploitation : il prend à la tâche le labourage, la moisson, les foins, toute la culture d'une propriété, et il calcule aussi la moyenne des années bonnes et mauvaises, puisqu'il doit payer chaque année la même somme, quoi qu'il arrive.

Le travail à la tâche est donc la forme la plus simple et la plus naturelle du travail. C'est la forme usuelle dans le petit commerce et dans l'industrie.

— Combien me prendrez-vous pour me réparer cette pendule?

— Combien me coûtera mon déménagement ?

Le travail à la tâche a, de plus, l'avantage de permettre souvent à l'ouvrier de travailler chez lui, à ses heures, én toute liberté, pourvu qu'il livre l'ouvrage bien fait et à l'heure dite. N'est-ce pas le rôle des artistes, des romanciers qui écrivent des feuilletons pour les journaux ?

Les ouvriers affiliés à la C. G. T. ne veulent pas du travail à la tâche et l'entravent chez les autres, parce que tout leur but est révolutionnaire, parce que, très capables de travailler avec ardeur, pleins d'énergie, ils préfèrent jouer de mauvais tours au capital, en faisant grève au cours d'une entreprise, en augmentant leurs prétentions comme salaire, aux moments les plus critiques, et en travaillant le moins

LE TRAVAIL A LA TACnE

possible, pour que la main-d'œuvre dure plus longtemps et devienne une cause de ruine.'

Nous avons vu cela pendant les travaux de Paris, en ces dernières années : les rues bouleversées, le travail suspendu, repris, abandonné, et terminé parfois avec des malfaçons qui ont exigé çà et là une réfection presque complète.

C'est un état révolutionnaire; ce sont des barricades sans coups de fusil ; c'est la main-d'œuvre faisant le siège du capital et voulant l'anéantir. Il est peu probable cependant qu'elle y arrive quand le rentier qui l'emploie s'appelle la Yille de Paris ou l'Etat.

Pour plusieurs industries le travail à domicile est possible; il sera de plus en plus possible avec le transport de la force électrique. Quelle autre condition donner à ce travail que l'entreprise à la tâche? C'est le système adopté par tous les ouvriers en soie de la région lyonnaise. Chacun a son métier chez soi, et travaille à la pièce. Il résulte de cette vie en famille de grands avantages moraux et m^atériels pour l'ouvrier et pour les siens. Si l'on proposait aux « canuts » de s'établir en fabrique, dans des ateliers comm^uns et de travailler à la journée, ils protesteraient énergiquement.Ils sont maîtres chez eux, travaillent à leurs heures, se reposent quand ils veulent et n'ont point d'ordres à recevoir. Pourvu que l'ouvrage soit bien fait et porté au jour convenu, ils sont libres et ne sont susceptibles de recevoir aucune observation.

Le travail à domicile et à la tâche est donc la formée la plus digne, la plus indépendante du travail, avec l'appui du syndicat, reliant les isolés et sauvegardant leurs droits.

Cette forme du travail n'est malheureusement pos-

«ible que par exception; il faut offrir au salariat une organisation plus générale qui réponde aux idées du moment et qui apporte aux travailleurs une force suffisante, un mieux-être et la sécurité de l'avenir.

LE SALARIAT

Quel malentendu s'est élevé, quel antagonisme a surgi entre le capital et le travail! Gomment a-t-on pu persuader aux classes laborieuses que le capital était leur ennemi ? Elles en vivent et dans leur colère elles, ressemblent à un homme qui voudrait couper la branche sur laquelle il s'est installé. Fatalement il tomberait avec elle.

Clairement enchaîné au capital par la nécessité oii l'on est de subvenir aux premiers frais de toute entreprise et aux salaires eux-mêmes, l'ouvrier ne comprend pas que le capital n'est que de l'épargne agglomérée, qu'il pourrait participer à l'épargne et par conséquent au capital, et que, dès lors, il cesserait de haïr ce qui lui apparaîtrait comme le suc de ses œuvres, tout son passé de labeur et de petites privations.

Cette haine de l'ouvrier pour le capital est relativement récente, et elle est si absurde que l'ouvrier s'en cache le plus souvent, en rejetant sa haine sur le patron.

Tant que l'ouvrier, par petits groupes, a travaillé avec le patron, il n'y a eu que des haines de circonstance, jamais de parti pris. Dans l'échoppe du petit patron cordonnier, menuisier ou tailleur, l'ouvrier

voyait le patron mettre la main à l'ouvrage, comme lui. Il mangeait avec lai le plus souvent, et, s'il était régulièrement payé, il pouvait désirer un meilleur salaire, mais sans haine et sans colère.

C'est l'agglomération ouvrière qui a développé les ferments de révolte. Un tel résultat était inévitable.

Le même résultat s'est produit dans les grandes villes où la construction des maisons à gros loyers, dans le centre, et l'apparition de quartiers riches d'un côté, ont rejeté les ouvriers vers les quartiers moins chers. Désormais côte à côte, dans les cités ouvrières comme à l'atelier, ils se sont excités à la haine des riches, au mépris de toute autre classe sociale c{ue la leur.

Tout cela était fatal : le luxe devait éloigner le pauvre; la machine devait concentrer la main-d'œuvre ; l'agglomération ouvrière devait créer un parti ouvrier, avec un nouveau rêve pour remplacer l'ancien, un rêve de jouissance immédiate, de bonheur partagé en tranches; car toujours il faut un rêve pour consoler l'humanité dolente, un reve et parfois une chanson.

Sortons du rêve, et sans nous illusionner sur l'impossible partage du bonheur, sur une fragile égalité, notons tout ce qu'il y a de pratique dans le mouvement syndicaliste.

11 y a eu et il y a de mauvais patrons : personne n'oserait le nier. Le plus souvent ils sortent du peuple et, heureux de le dominer, ils restent sans pitié.

On a trop pratiqué cette maxime : « La fortune c'est le travail des autres. » Si bien qu'aujourd'hui les ouvriers ont parfois décidé que le travail serait la ruine du capital.

Pour relever la classe ouvrière et lui donner ce à

LE SALARIAT

quoi elle a droit, il faut qu'elle acquière une force égale à celle du capital anonyme par l'anonymat du syndicat, qu'elle réponde à la force de résistance du capital par sa propre résistance, qu'elle soit à même de traiter d'égal à égal et qu'elle ait assez de ressources dans l'épargne commune pour attendre le moment où le capital acceptera des conditions équitables. Seul, le syndicalisme peut amener ce résultat, non pas le syndicalisme révolutionnaire, mais le syndicalisme professionnel, rationnel et pratique.

Dans ces conditions devra entrer en premier lieu la possession de remploi qui donne toujours à l'homme soumis à une tâche la dignité dans le travail. Ce ne doit pas être une possession inviolable, pas plus que la propriété du grade dans l'armée; mâis une possession à l'abri du caprice et relevant d'un arbitrage en cas de démérite.

Il faut, en troisième lieu, assurer l'avenir du travailleur dans les maladies, dans le chômage involontaire et dans la vieillesse. Les mutualités ont beaucoup fait, elles peuvent tout faire, à la condition de devenir syndicales. Par là elles seront en quelque sorte familiales, car le syndicat est aussi une famille. On connaît les siens.

Pour mettre chaque chose en sa place, il faut nécessairement distribuer les cellules sociales, comme dans une ruche, et le syndicat est le plan social superposé à la famille, comme la commune dans l'organisation géographique.

Les mutualités peuvent remplacer le manque d'organisation sociale ; elles sont le voile qui cache notre état d'anarchie. Elles sont une œuvre admirable d'initiative individuelle; cependant elles cesseront fatale-

ment d'être sans distinction, ouvertes à tous ; elles doivent devenir l'effort d'un groupe déterminé'qui se rattachera au groupe voisin, et au plus éloigné, comme les réassurances relient entre elles les compagnies d'assurances qui ailleurs sont concurrentes.

Nous avons vécu jusqu'ici dans la conception administrative des entités géographiques : la commune, le canton, le département. Ces entités subsisteront toujours, mais elles perdent de leur valeur avec la facilité et la rapidité des communications, avec le déracinement universel. L'entité morale l'emporte nécessairement.

On sera de tel syndicat professionnel, de tel syndicat particulier, aussi bien que de telle commune. La commune ne sera plus qu'un point de repaire, une source ; toute la vie sociale se concentrera dans le syndicat ou l'association, de quelque nom qu'on l'appelle. Il faudra cependant définir ces termes avec plus de rigueur, et sans vouloir faire autorité en la matière, on peut proposer les définitions suivantes :

Association : terme générique.

Syndicat : groupement d'intérêts professionnels et matériels.

Société : groupement pour l'exploitation d'une affaire particulière.

Compagnie : groupement pour l'exploitation d'un service public.

Communauté : groupement pour la vie en commun.

Congrégation : association de personnes vivant en

LE SALARIAT

communauté ou isolées, soumises à la même règle et au même but, en vue d'intérêts moraux.

Cercle : groupement avec siège social, avec ou sans lieu de réunion habituelle, en vue de plaisirs, de sports ou d'avantages particuliers.

Coopérative : groupement en vue d'achats en commun d'aliments, boissons, combustibles, pour supprimer, autant que possible, les intermédiaires, et abaisser les prix de la vie.

Mutualité : garantie mutuelle contre un risque quelconque, par le versement d'une cotisation.

Ligue : groupement libre, patriotique, politique, religieux ou social, en vue d'un idéal précis.

La personnalité civile complète ne peut être accordée à aucun groupement, parce que l'Etat a le droit essentiel de surveillance et de contrôle sur toutes les associations, dans leur propre intérêt et dans l'intérêt de tous. Mais la loi doit accorder, sous cette réserve, le bénéfice de la personnalité civile à tous les groupements qui ont en vue des intérêts matériels. Si une société financière jouit de la personnalité civile dans toute la mesure que lui donne ses statuts, malheureusement sans contrôle, pourquoi le syndicat professionnel, particulier ou général, n'aurait-il pas le même avantage, avec le contrôle del'Etat? ^ Les ouvriers n'ont pas d'expérience financière, et, s'ils étaient libres de placer leur épargne syndicale àleur guise, ils risqueraient d'être la proie de quelque aigrefin qui leur promettrait la lune. Ils ont besoin d'être protégés contre les escrocs. Il faut les obliger à ne placer leurs fonds sociaux qu'en valeurs de toute sécurité; et l'Etat doit contrôler l'emploi qui en est fait, pour qu'il soit conforme au bon ordre et aux

statuts du syndicat. En dehors de cette garantie et de ce contrôle, il faut accorder à tous les syndicats le droit de posséder, de recevoir des dons et des legs, d'ester en justice, d'acquérir et de vendre, en un mot tous les droits de la personnalité civile.

Alors le syndicalisme prendra racine sur ce sol où l'union a toujours paru être un mythe, où l'individualisme est la loi, avec les jalousies, les luttes, les haines qu il comporte. Alors aussi l'ouvrier prendra goût à l'épargne collective et individuelle, parce qu'il aura la sensation saine et encourageante de la propriété dont on l'a éloigné jusqu'ici.

Comment la République a-t-elle pu refuser jusqu'à ce jour ce complément indispensable du syndicalisme? Elle est allée contre son but. Elle a fait ellemême les syndicats révolutionnaires.

L'ouvrier semble se détourner des syndicats depuis quelques années, parce que les uns sont effrayés des menées révolutionnaires de la G. G. T, et que d'autres trouvent dans le syndicat des charges lourdes sans profit. Certains, qui ne veulent pas appartenir à la C.G.T., craignent d'entrer dans les syndicats jaunes, où ils pourraient être exposés aux violences ou aux injures des rouges.

Qu'on fasse des syndicats verts ou bleus, peu importe, pourvu qu'ils soient uniquement professionnels et qu'ils jouissent de tous leurs droits, en même temps qu'ils accepteront la responsabilité de leurs engagements.

Et ce n'est pas seulement l'ouvrier et le cultivateur

LE SALARIAT

qui doivent entrer dans la vie du syndicalisme utilement réformé, c'est tout travailleur, quelle que soit sa profession, parce que là est Torganisation sociale, et là seulement.

Il n'y a guère que les oisifs qui ne puissent pas former un syndicat. Ils appartiennent cependant à différents groupements par le fait même de leurs intérêts matériels.

Il faut que la société soit organisée de telle sorte que nul ne puisse se glisser entre les cellulesjuxtaposées de la ruche, que personne ne puisser se faufiler entre les vrais intérêts et le vrai travail. Alors, la police sera facile ; elle se fera pour ainsi dire automatiquement. Comment pourrait-elle nous garantir dans Tétat d'anarchie où nous vivons, sans liens, sans cohésion, où tout homme est perdu dans la foule, incatalogué, ignoré, introuvable?

DROITS ET DEVOIRS

Il faut distinguer plusieurs sortes de travailleurs : lo Ceux qui travaillent pour leur propre compte ; 2" Ceux qui sont occupés par une entreprise particulière ;

3° Ceux qui coopèrent à un service d'utilité ou de nécessité publique ;

40 Ceux enfin qui sont attachés à un service personnel.

Ceux qui travaillent pour leur propre compte peuvent se syndiquer avec leurs semblables. C'est leur droit et leur intérêt. Ils n'ont pas à être protégés, puisqu'ils sont en même temps patrons et employés.

Les employés et ouvriers d'un service public ont des droits et des devoirs particuliers, plus de droits et de devoirs que les autres, plus de droits parce que plus de devoirs. Ils ont notamment le devoir strict de ne pas faire grève, parce que leur intérêt particulier n'a pas le droit de sacrifier l'intérêt de tous. Ils ont donc droit à des moyens légaux pour faire valoir leurs revendications, à une garantie spéciale de leur fonction, et à une meilleure retraite.

Enfin ceux qui acceptent le service personnel, la domesticité, peuvent aussi se syndiquer et doivent le faire, mais ils nesauraient obtenir un statut personnel,

DROITS ET DEVOIRS

une garantie de l'emploi. En acceptant de nous servir dans notre intimité, ils acceptent par là de nous rendre leur service agréable, et d'être renvoyés dans le cas contraire, moyennant l'indemnité d'usage. De même, ils peuvent nous quitter moyennant la même indemnité.

Les règles qui régissent les emplois découlent donc de leur nature. Plus les services sont personnels et plus l'employeur et l'employé sont libres vis-à-vis Fun de Fautre. C'est un contrat qui ne touche personne en dehors de deux contractants.

A mesure que s'élargit l'ampleur du contrat et l'importance de l'emploi au point de vue de l'utilité ou de la nécessité publique, les règles deviennent plus strictes aussi bien pour l'employeur que pour l'employé.

Il est en effet de droit naturel que Vutilité publique passe avant le droit de chacun, et que la nécessité publique soit plus impérieuse encore. Il n'est pas juste de dire en principe que le droit de chacun vaut le droit de tous. La loi d'expropriation est juste, parce qu'elle vise Vutilité publique et parce que le droit de chacun est respecté et compensé.

Dans l'exploitation d'une fabrique de tissus, les ouvriers sont libres de se mettre en grève, parce que, si la fabrique ne produit plus, d'autres produiront et que le public n'en sera pas gêné. C'est une discussion qui ne touche que les contractants.

Les ouvriers d'une mine ont les mêmes droits, mais si les ouvriers de toutes les mines de charbon se concertaient pour une grève générale, ils pourraient devenir responsables de l'atteinte grave portée aux intérêts de l'industrie et des particuliers, caria plupart

des industries ont besoin de charbon, et ce serait un crime que d'exposer de pauvres gens à périr de froid chez eux.

Ici commence un devoir plus strict pour l'ouvrier, avec une responsabilité plus certaine, et aussi un droit supérieur, le droit de faire valoir ses revendications par jugement arbitral et de contraindre l'employeur par ce jugement, s'il lui est favorable.

Dans cette catégorie d'ouvriers engagés par leur profession, rentrent les ouvriers de la boulangerie, les charretiers et ouvriers des dépôts de charbon dans les villes, tous ceux qui approvisionnent les marchés par leurs charrois ou emplois, sauf en ce qui concerne ce dont on peut se passer. On ne peut se passer de pain, de sel, de lait, d'œufs et de sucre pas plus que de médicaments. Une grève de médecins, ou d'infirmiers, ou de pharmaciens constituerait un crime.

Il est enfin des emplois qui sont étroitement liés à la nécessité publique et qui exigent une discipline plus sévère, une responsabilité plus grande, et, partant^ des droits supérieurs. Tel est le cas des employés et ouvriers des transports, chemins de fer, bateaux, services nationaux et urbains, postes et télégraphes, et surtout officiers et soldats qui ont volontairement ou obligatoirement aliéné pour un temps leur liberté. Nous avons admis le principe du service obligatoire, pour pouvoir nous défendre contre des envahisseurs qui ont des armées plus nombreuses. Dès lors, la nécessité publique est en jeu, et tout doit céder devant cette nécessité. 11 en résulte cependant que le soldat doit être respecté dans sa dignité d'homme, bien traité, et que sa famille, si elle est réduite à la misère parce

DROITS 'et devoirs

qu'il a été tué, doit être secourue parla nation pour laquelle il s'est dévoué.

On a si bien compris que les devoirs supérieurs créent des droits supérieurs qu'on a admis les réclamations du simple soldat, et qu'on a accordé à l'officier la propriété de son grade dont il ne peut être dépouillé que par un jugement contradictoire et motivé.

A un degré moindre et cependant dans d'étroites limites sont tenus tous ceux qui sont employés dans un service public : employés de ministère, d'administration, agents de police, employés et ouvriers des transports de toute sorte, ou de nos arsenaux.

On s'est montré irrité de la grève des employés des postes et télégraphes en 1909, parce qu'ils causaient un dommage considérable aux intérêts particuliers et généraux. C'est en effet une grève inadmissible en droit, et de tels grévistes encourent une grave responsabilité qui pourrait se traduire par des dommages-intérêts dont chacun serait responsable pendant le reste de sa carrière, même dans un autre emploi.

S'est-on demandé cependant si les devoirs stricts de ces employés et facteurs avaient des droits correspondants, s'ils avaient une arme suffisante contre l'injustice et la faveur, s'ils avaient un moyen légal de faire valoir leurs réclamations?

Ils ont un conseil supérieur qui juge leurs réclamations, et, dans ce conseil, entrent des délégués des employés inférieurs, en même temps que des employés supérieurs. Mais ceux-ci ont la majorité, et ils sont entre les mains du gouvernement quiestpatron, et, par là, juge et partie.

On a proposé de donner à chacun un statut person-

oel garanti par un conseil supérieur, maison conservait au gouvernement la décision suprême, quel que dût être l'avis du tribunal professionnel. On le voit, le gouvernement, tout républicain qu'il est, entend conserver l'autocratie patronale.

Pour faire cesser la grève, une première fois, il a promis tout ce que réclamaient les postiers et télégraphistes, et, il s'est bien gardé de tenir ses promesses, ce qui nous a valu une seconde grève, plus longue et plus pénible.

Tant qu'il n'y aura pas un tribunal arbitral, indépendant du gouvernement, chargé de trancher les difficultés entre lui et ses employés, de garantir les droits de ceux-ci, ayant le pouvoir d'annuler toute décision ministérielle contraire aux règlements ou aux droits de chacun, il n'y aura point de garanties ni de statut personnel.

Le Conseil d'Etat remplit cette mission pour les fonctionnaires d'une certaine catégorie. Il ne peutpas le faire pour tous. Il a rempli ce rôle en toute indépendance, souvent avec courage ; et c'est de quoi l'admirer, car le Conseil d'Etat ne possède lui-même aucune garantie de son indépendance. Si, avec le temps, le niveau moral venait à s'abaisser en une telle compagnie, ces juges seraient les hommes liges du gouvernement, et ils rendraient des arrêts dictés d'avance, des services, et non des arrêts.

Lorsque les employés des services publics auront un statut personnel, un contratet un tribunal arbitral, ils n'auront plus aucun droit de faire grève, ni de suspendre individuellement leur travail, sans encourir des dommages-intérêts qui pèseraient lourdement sur leur avenir. Mais pourquoi feraient-ils grève dans

DROITS ET DEVOIRS

de telles conditions, puisqu'ils auraient droit à la justice?

Quand on song-e que des questions d'opinion politique jouent un rôle dans l'avancement d'un trieur de lettres, d'un facteur rural et d'un télégraphiste, on se demande si le gouvernement a le droit de conserver des monopoles et de faire le patron, dans des conditions aussi peu conformes à la justice et à une bonne administration.

Il est d'autres fonctions où la politique joue le rôle principal, telles les fonctions de préfet et de souspréfet. On ne saurait admettre des règles strictes pour l'avancement et le statut de ces fonctionnaires. Ils savent ce qu'ils font en entrant dans cette carrière où peuvent souffler alternativement tous les vents. Ils sont dans la main du gouvernement; ils se sont engagés à le servir et à lui plaire : ils n'ont pas droit à la fonction, mais à une indemnité, s'ils ont cessé de plaire.

Le statut personnel est donc réservé, en droit naturel, à ceux qui sont liés à une tâche et non à une personne. Les préfets sont liés à la personnalité politique du ministère.

Les droits augmentent avec les devoirs, et, réciproquement, les devoirs avec les droits. Il est inutile d'insister sur ce sujet. L'axiome s'applique à toutes les situations et les conséquences en découlent facilement. Ce qu'il faut répéter, c'est que les devoirs deviennent plus stricts, plus enchaînants, à mesure que la fonction touche à l'utilité ou à la nécessité publique, et que plus aussi augmentent, en pareil cas, les droits à la possession de la fonction, à la sécurité de la vie active et de la vieillesse.

On dit à cela que tout mécontent a le droit de quitter sa carrière et que cette liberté compense tous les droits. Belle liberté qui est celle de mourir de faim ! Que veut-on que fasse un homme qui a passé dix, vingt ans de sa vie dans un métier, et qui ne sait pas faire autre chose ?

Ce qu'il faudra enseigner, c'est que tout homme qui s'engage dans un service public, quel qu'il soit, aliène une partie de sa liberté. Il peut démissionner individuellement, personne n étant tenu à conserver les avantages acquis, mais il perd le droit de se concerter avec ses camarades, pour démissionner collectivement, à plus forte raison pour se mettre en grève. Il se doit à la fonction à laquelle sont attachés les intérêts du public.

La faute et la responsabilité augmentent ou diminuent avec le dommage causé. Ce n'est pas un cas de prison, mais de dommages-intérêts, que les tribunaux auront à apprécier. Il est évident qu'une grève de percepteurs ne nous gênerait nullement, en tant qu'individus, mais l'Etat et tout ce qui en dépend en souffriraient grandement. Une grève d'huissiers serait la bienvenue pour les débiteurs ; mais les créanciers auraient quelque raison de s'en plaindre. One grève des employés de chemin de fer serait criminelle, car ce serait le moyen infaillible d'affamer les grandes villes et de faire mourir quantité d'enfants et de malades. Là interviendrait aussi une sanction plus efficace, car il y aurait crime.

Et comme il n'y a pas de responsabilité s'il y n a pas de moyens pour la rendre effective, il faudra trouver ces moyens, même vis-à-vis de ceux qui vivent de leur emploi. Les dommages-intérêts demandés et obte-

DROITS ET DEVOIRS

nus par les personnes lésées seraient totalisés et répartis entre les délinquants, à raison de ce que la loi permet de saisir sar les appointements et les salaires. Cette hypothèque devra suivre le délinquant dans tous ses emplois successifs, jusqu'à ce qu'il ait payé sa part.

On verra plus loin qu'un autre moyen abrégera l'exécution de cette loi rigoureuse.

La loi est à faire, mais seulement le jour oii les tra vailleurs auront obtenu tout ce à quoi ils ont droit, et ce jour-là cette loi deviendra heureusement d'une application très rare. Elle n'en devra pas moins exister comme principe.

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