L'ORGANISATION DES SYNDICATS
La liberté restant entière d'entrer dans un syndicat, d'en sortir sans rien perdre de ses droits, d'en former un autre avec le nombre d'adhérents requis par la loi, il sera à souhaiter que tout travailleur fasse partie d'un syndicat professionnel. On y arrivera en donnant à tous la certitude de la lutte paisible et tenace pour la conquête des droits naturels, avec la perspective des avantages réels attachés à l'association.
Depuis la Révolution, la démocratie a pris l'horreur de toute hiérarchie ; elle s'en tient à son rêve d'égalité parfaite. Tout cependant est hiérarchisé dans ce qui existe : la commune, le département, l'Etat forment une hiérarchie indestructible en principe. De même il faut hiérarchiser les syndicats professionnels pour leur donner une consistance plus grande, et cela existe déjà.
Syndicat particulier, syndicat régional, syndicat général seront les trois termes de cette hiérarchie, là où la profession sera répandues sur tout le territoire et composée d'un grand nombre de personnes.
Les syndicats particuliers peuvent eux-mêmes être multiples dans une usine ou une fabrique, selon le goût et la spécialité de chacun. Il pourra même se faire que, dans une même spécialité, et une même
usine, les ouvriers ne s'entendent pas parfaitement et forment deux ou trois syndicats distincts. L'essentiel est que le lien existe. On verra quels en sont les avantages pour tous, pour les patrons eux-mêmes.
Le syndicat particulier étant constitué, il devra se rattacher à un syndicat régional et à un syndicat général de sa profession.
' Le syndicat régional servira d'intermédiaire pour les demandes d'emplois, et dans la région, et ailleurs, par l'organe du bureau central, du syndicat général professionnel.
Lorsque employés et ouvriers seront organisés de la sorte, ils ne perdront pas le droit de se placer individuellement, mais avec l'autorisation du syndicat professionnel et seulement dans les affaires en cours. Ils s'interdiront d'entrer dans les affaires nouvelles, autrement que par le syndicat général, le bureau central.
Alors s@ passera ce fait intéressant, que toute affaire nouvelle ne pourra obtenir d'employés et d'ouvriers qu'en s'adressant à leurs syndicats généraux professionnels.
Et l'on discutera les conditions de l'embauchage.
— Combien vous faut-il d'employés ? de quelle nature ? Combien d'ouvriers ?
— Voici les chiffres pour commencer, mais ces chiffres pourront augmenter.
— Quel traitement, quel salaire offrez-vous ?
On discutera non seulement les salaires, mais la solidité des capitaux engagés, les chances de succès de l'affaire, et, naturellement, si ces chances sont minimes, le bureau syndical exigera des salaires plus forts et le dépôt d'une caution pour assurer un mois
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d'indemnité à ceux que la liquidation de l'affaire laisserait sur le pavé.
~ Mais je voudrais connaître ces employés et ouvriers avant de les prendre. Je veux les choisir.
~ Cela n'est pas possible. Vous pourrez déférer à un tribunal arbitral ceux que vous jugerez insuffisants ou mauvaise tête, mais vous ne choisirez personne. Nous sommes les pères de famille de nos syndiqués et nous les protégeons tous également.
— Mais s'il se trouve, parmi ceux que vous me donnez, un homme condamné pour vol, ou pour toute autre faute dangereuse pour moi ?
Ceux-là n'entrent pas dans notre syndicat, à moins d'être réhabilités. D'ailleurs les syndicats particuliers que formeront vos employés et ouvriers, seront responsables du dommage qui vous serait causé et ils auront intérêt à ne compter parmi eux que d'honnêtes gens.
Telle sera probablement la conversation entre le patron capitaliste et les différents syndicats professionnels dont il aura besoin.
Le bureau central continuera cependant à discuter d'autres conditions : les heures de travail, les jours de repos, les amendes, le choix des contre-maîtres, dans quelles conditions et de quelle façon ils pourront être récusés par les ouvriers.
Ce sera donc une charte rédigée à l'avance et chacun fera valoir ses possibilités. Il est évident que si le syndicat exige trop, l'affaire ne se fera pas, et le syndicat, obligé de pourvoir aux chômages, se trouvera dans l'embarras. D'autre part, le capital ne peut guère plus chômer que les ouvriers. S'il se console en ^.chêtant du 3 0/0, il y aura une telle hausse des
valeurs d'Etat que le 3 0/0 ne sera plus que du 2 ou du 1 0/0, alors que, dans une entreprise heureuse, on peut retirer 5 ou 6 0/0 de son argent.
Il faudra donc s'entendre d'après les lois de l'offre et de la demande, mais l'ouvrier ne sera plus isolé ; il aura fait grève avant de commencer, pour s'épargner la grève en cours de route, et il saura que ce qu'il accepte devient définitif, sauf le cas de force majeure, l'imprévu.
Le bureau central du syndicat professionnel, ayant, par les syndicats régionaux, le nombre des ouvriers disponibles, aura traité en leur nom, et les demandera alors aux syndicats régionaux.
La charte étant signée par l'entrepreneur ou représentant des actionnaires, et par les secrétaires des différents syndicats professionnels en cause, ingénieurs, employés de toute catégorie, contre-maîtres et ouvriers de différents métiers, il restera encore à faire à signer à chaque engagé l'acceptation des conditions stipulées en son nom. Chacun aura le droit de refuser ces conditions et de rester en dehors de cette affaire, mais il perdra par là, à moins de valables raisons de santé ou de famille, le droit qu'il avait à un complet secours de chômage. Réduit de moitié, il perdrait tout droit, par un second refus, et pourrait être expulsé du syndicat, comme insoumis et paresseux, voulant vivre aux dépens des autres, ou comme dissimulateur d'une profession inavouable.
Chaque adhérent au contrat collectif devra signer en triple ftcpédition la feuille d'engagement portant les conditions du contrat. Une feuille restera aux mains du signataire, pour qu'il puisse se rappeler ses droits et ses devoirs ; une autre sera remise au patron ;
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la troisième restera aux archives du syndicat général.
La polygraphie ou l'impression de ces feuilles ne coûtera que peu de chose. Les frais en seront partagés par l'employeur et le syndicat.
L'engagement du travailleur ne le fera pas esclave. Il sera toujours libre de dénoncer son contrat, à une seule condition, celle d'être remplacé aux mêmes conditions, par ses soins et ceux du syndicat. Il serait trop commode de dire : «Je m'en vais, » et de ne rien devoir. Le succès de l'entreprise serait compromis par plusieurs démissions simultanées. Il y a donc une responsabilité pour celui qui renonce au contrat qu'il a signé.
Cette responsabilité est annulée par son remplament immédiat. Mais il se peut qu'on ne le trouve pas. Dès lors, la responsabilité est atténuée. L'ouvrier qui aura prévenu de son départ un mois à l'avance sera tenu quitte de toute responsabilité ; mais le syndicat professionnel aura charge de remplacer le partant, à peine de dommages-intérêts envers le patron De même le patron'qui voudra renvoyer un ouvrier, sans arbitrage, sera tenu de le prévenir un mois à l'avance, ou de lui donner, s'il le renvoie sans délai, un mois de salaire ou de gains, et une indemnité de voyage.