CHAPITRE VII
DU GARANTISME D’OUÏE.
C’est encore un point sur lequel on jugera de la lenteur des améliorations sociales qui s’écartent de l’harmonie, car on établit celle-ci en 2 ans [celle du visuisme], tandis que diverses mesures de garantie, entre autres celles de l’ouïe, s’achèveraient à peine en 2 générations. Dissertons-en toutefois comme d’un bien dont nous devrions jouir depuis longtemps, si les philosophes grecs et romains avaient fait leur devoir, qui était de déterminer les garanties et en provoquer l’établissement.
Celle de l’ouïe peut se distinguer en divers degrés, dont les principaux sont le bruit, le langage et la musique.
Ce n’est pas un médiocre tourment que le fracas incommode, surtout dans les villes où un ouvrier à marteau , un apprenti de clarinette sont le fléau de 50 familles du voisinage. La société doit une garantie contre ces détestables fonctionnaires, et d’abord, quant aux ouvriers bruyants, on doit les réunir dans des édifices où ils ne puissent fatiguer que leurs semblables. Un local affecté aux magasins de fer, aux charrons et maréchaux, doit être amplement isolé. Ces professions doivent se placer communément dans l’enceinte n° \ , faubourgs, où le terrain est moins coûteux. On n’en doit admettre à la ville qu’un très-petit dépôt, mais, dans l’un ou l’autre lieu, le local doit être disposé comme il suit :
L’édifice n’aura d’ateliers et magasins qu’intérieurement ; il formera un quartier séparé de tous les autres par des gazons ou plantations entre la rue et le bâtiment, qui doit être distant de 30 toises au moins des autres édifices. Le rez-de-chaussée, assigné aux ateliers, doit être muré sur les côtés extérieurs , et , pour prévenir le fracas , on peut fermer l’intérieur par une coupole vitrée , comme celle de la halle au blé de Paris.
La garantie de langage est une des dernières qu’on puisse établir , elle ne peut commencer qu’à l’époque où le peuple, pourvu du nécessaire et rentré en grâce avec la classe riche, s’y affectionne, s’efforce d’en copier les manières, et prend le ton du peuple d’Athènes, où les plus pauvres gens se piquaient de parler correctement.
On s’est apitoyé souvent sur cette bizarrerie de la Civilisation qui, avec ses perfectibilités, ne peut pas amener les peuples civilisés à s’entendre de nation à nation, pas même de province à province, car un Français de Paris ne comprend rien au jargon d’un paysan provençal.
Ce n’est pas l’instruction, la multiplication des écoles qui peuvent remédier à ce vice, mais le Ton. Il faut que le peuple arrive à un ton qui lui inspire le désir d’être présentable à la classe riche, de pouvoir sympathiser avec elle; or, les moyens d’inoculer cet esprit au peuple tiennent au régime des garanties spirituelles ou affectives dont nous traiterons plus loin.
C’est encore au ton bien plus qu’aux écoles que le peuple devra ( en Garantisme) l’habitude contractée déjà dans quelques villes, de s’initier aux arts, comme musique ou danse, et pouvoir figurer sur les théâtres. II est une ville de France où le peuple y est habitué. Les ouvriers, à Toulouse, quittent leur atelier le soir pour aller figurer dans les chœurs du théâtre. C’est une branche de leur industrie, et l’on a, dans cette ville, des chœurs très bons, et à peu de frais, tant à l’église qu’aux théâtres. Ce qui se fait à Toulouse pourrait avoir lieu dans tout autre pays, et tous les individus, même au village, seraient musiciens, si on avait pris, il y a cent ans, les mesures nécessaires. C’est un des moyens qui contribuent le plus à rapprocher le peuple et les grands. La classe riche aime beaucoup la musique, l’opéra, et ce serait entre elle et le peuple un lien très-puissant que cette faculté de trouver de bons choristes et danseurs dans les simples ouviers, dans les moindres paysans, comme ceux de Bohême, qui chanteront à toutes parties, et avec beaucoup de justesse, un chœur sur lequel échoueraient les artistes de la plupart des théâtres de France.
Avant de songer à rendre le peuple musicien, il faut pourvoir d’abord à sa subsistance. Il est donc entendu que les mesures de garantie du nécessaire doivent avoir le 1er pas ; mais supposons cette garantie réalisée par des moyens dont on verra le détail aux sections suivantes, il deviendrait fort aisé de façonner le peuple à la musique. Tous les enfants ayant du goût à étudier quelque instrument, on réunirait d’abord ceux qui ont la justesse d’oreille, on en formerait un noyau de choristes qui chanterait aux offices de paroisse, et habituerait peu à peu a population entière à la justesse et l’harmonie musicale.
Les riches ne sont riches qu’à demi, tant que le peuple est pauvre; s’ils voulaient calculer ce que leur coûte la pauvreté du peuple, de combien de plaisirs et de liens ils sont privés par cette pauvreté, ils verraient que le véritable ami des riches sera celui qui trouvera le moyen de mettre le peuple dans l’aisance graduée et relative, c’est de quoi je prétends les convaincre par la théorie du Garantisme ; après l’avoir lue, chacun s’écriera : nous ne serons vraiment riches que lorsque le peuple sera dans l’aisance.
Comment l’y amener? Tout est à faire pour le peuple : nourriture, vêtement, logement, tout lui manque, et surtout le travail. On s’effraie à l’idée de pourvoir à tant de besoins et on s’étourdit sur le mal pour se dispenser de chercher le remède.
Si je disais qu’il faut faire pour le peuple non-seulement l’utile, mais encore l’agréable , chacun se récrierait : les riches croiraient qu’on va proposer des mesures coûteuses pour eux et se hâteraient de conclure qu’il suffit bien de pourvoir à l’utile, qu’il ne faut pas exciter le peuple au goût des plaisirs! Opinion de civilisés qui voient tout en simple et sont par instinct ennemis du composé. Si l’on ne fait que l’utile pour le peuple, il restera ennemi des grands , et les grands resteront inconciliables avec lui ; la Duplicité sociale ou discorde essentielle des classes continuera à régner, on aura manqué le Garantisme d’unité qui ne peut naître que d’un ordre où le peuple, jouissant de l’utile et de l’agréable, deviendra par cette raison agréable et utile aux riches.
Tel est le point de vue sous lequel il faut envisager le Garantisme. Il doit repousser toute spéculation simple. C’est la bévue qui fait échouer depuis 3000 ans nos philosophes; ils cherchent des Garanties simples et n’arrivent à aucune ; ils veulent ou feignent de vouloir procurer l’utile au peuple; on ne peut lui procurer que les 2 biens à la fois, l’utile et l’agréable. Ceîte destination de l’homme social a été suffisamment établie, soit dans le traité d’harmonie composée, soit dans le petit traité de Sérisophie (7e période, Tribus composées) qu’on vient de lire en \ 3e touche. Nous ne pouvons donc arriver au bien qu’en nous ralliant à cette règle de mouvement social, et nous isolant de l’esprit philosophique toujours enclin au simple, aheurté à nous procurer seulement l’utile dont il ne peut nous garantir aucune branche.
Pour me prêter aux convenances , je vais commencer à traiter de l’utile , tracer le plan d’exécution sans donner d’abord les moyens ; ils se trouveront dans les opérations qui garantissent à la fois l’agréable et l’utile.