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CHAPITRE VI

DU GARANTISME YISUKL EN DISTRIBUTIONS GÉNÉRALES.

Je n’ai parlé que des édifices considérés isolément ; il reste à parler de l’ensemble d’une ville et de ses alentours.

En Civilisation l'on a soin, aux approches d’une ville, d’amonceler de sales masures et des faubourgs dégoûtants, ou, si l’on y ménage une avenue, comme à Versailles, on la laisse border d’un fatras de maisonnettes plus bizarres les unes que les autres. Ce n’est pas ainsi qu’on doit opérer en luxe combiné. Le luxe doit etre ménagé en gradation, et, dès la 3e enceinte antérieure à la ville, il faut que la capitale s’annonce par des maisons rurales, plus obligées en luxe que le commun des villages, qui, même en pleine campagne et hors des 3 enceintes, doivent être soumis aux règles de la palissade, l’isolement, l’angle visuel de 45 degrés, etc.

Avant même la 4e enceinte, et en pleine campagne, le code ornemental proscrira déjà les murs mitoyens et nus; à plus forte raison, dans les 3 enceintes antérieures à la ville, on devra, dès la 1re, exiger des précautions de propreté relativement aux fumiers et autres [ ] tolé¬

rables en pleine campagne.

Dans chacune des 3 enceintes succursales, et à plus forte raison dans l’enceinte foyère, tout l’ensemble devra être disposé de manière à favoriser le coup-d’œil en direct et inverse, c’est-à-dire procurer aux habitants de la ville de belles perspectives dans la campagne, et ménager à ceux de la campagne de belles perspectives sur la ville.

Au lieu d’observer cette règle, on a soin, en Civilisation, d’enlaidir les approches d’une ville jusqu’aux portes mêmes, témoin les entrées de Lyon et Rouen, où l’on a coupé à pic des montagnes, qui font, l’effet le plus hideux; ou d’autres fois, comme à l’entrée de Marseille, on amoncèle des sables et des murs ; enfin, l’on semble lutter d’enlaidissements aux approches d’une ville, ainsi que dans l'intérieur.

Au lieu de ces vandalistes coutumes, on doit embellir les avenues, couronner de bois les sommets, ou y faire placer des édifices et monuments propres à récréer la vue. La 1 re mesure à prendre à cet égard, c’est de faire un fond d’indemnité pour quelques ornements extérieurs. Tel particulier bâtit sur une colline en vue de la ville, on exigera de lui des péristyles, des tourelles, un dôme, etc., et on lui paie les frais de ce superflu d’ornement qu’il ne comptait pas donner à sa maison ; mais, en cas de vente, elle reste grevée d’une redevance égale à la demi-valeur de ces frais.

Quelques Civilisés ont eu l’idée de cette indemnité de luxe. Le roi Stanislas la pratiqua dans Nancy avec les propriétaires de la place Carrière, qu’il astreignit à un système uniforme de façades. Malheureusement l’esprit d’uniformité et de monotonie vient toujours [ ]

toutes les conceptions des Civilisés , et Stanislas fit précisément ce qu’il eût fallu éviter, car il n’est rien de si monotone qu’une longue rue en façades uniformes. La régularité est admissible pour un grand et somptueux édifice, comme la galerie du Louvre, le garde-meubles de Paris, mais elle est détestable dans une masse de maisons contiguës, et une des lois d’ornement doit être qu’une maison ne soit pas semblable à sa voisine, à moins qu’elles ne forment en commun quelque portion d’un système d’ornement méthodique d’une rue.

11 serait imprudent, en Civilisation, d’exiger la différence d’ornements de façades entre maisons vicinales; c’est une licence dont on abuse pour faire des édifices de hauteur inégale, qui laissent voir dans leurs sommets des murailles nues et des couverts non assemblés. Cet inconvénient ne peut pas avoir lieu en Garantisme, où les maisons sont isolées à 6 toises au moins pour les plus basses, et forment façade ornée sur tous les côtés.

Chaque avenue, chaque rue doit aboutir à un point de vue quelconque, soit de campagne, soit de monument public. Il faut éviter la coutume des Civilisés, dont les rues aboutissent à un mur, comme dans les forteresses, ou à un amas de terre, comme dans la ville neuve de Marseille. Toute maison située en face d’une rue doit être astreinte à des ornements de 1re classe, tant d’architecture que de jardins, comme celle qui est placée vis-à-vis la rue d’Artois (1), à Paris.

Les rues les plus étroites ne peuvent pas être moindres de 9 toises, oar, à ce taux, il ne reste que la passe de 2 voitures, selon le détail sui¬

vant, qui est estimé au minimum :

2 trottoirs pavés en briques relevées, à \ \ [2. . . = 3 toises.

2 rigoles fermées de bornes . à \ . 2 toises.

Passe des voitures . 4 toises.

Total . 9 toises.

Or, une passe de 4 toises n’est que le strict nécessaire de 2 voitures, dont une de foin ou de fagots, ou d’autre charge volumineuse Ainsi les rues de 9 toises, bien magnifiques en Civilisation, ne sont que les minimes d’une ville Garantiste.

(1) En face de la rue d’Artois, aujourd’hui rue Laffitte, existait autrefois sur le terrain qui forme la rue Neuve-Laffitte, un vaste hôtel appelé l’hôtel Thélusson , remar quable par un certain air grandiose. ( Noie des Éditeurs.)

On peut ménager entre murs, palissades et jardins, des couloirs de 3 toises pour les piétons et chevaux, mais sans passe de voitures.

Le plan ou distribution de la ville doit être mis en concours composé, c’est-à-dire qu'on n’adopte pas un plan simple, comme en Civilisation, où l’on donne la préférence à tel ou tel, mais on prend de chacun ce qu’il a de bon pour en composer un tout. Souvent un architecte n'a qu’une seule bonne idée, témoin celui de Carîsruhe, capitale du grand duché de Baden. 11 a eu l’idée très-ingénieuse d’une rue formant la corde d’un arc d’éventail ; cette rue donne à la ville un air de grandeur quelle n’a pas : c’est donc une louable idée. D’autre part son éventail est une conception excessivement mesquine et monotone. Voir le château (petit portail) de 9 rues ou ra\ons aboutissants, c’est voir sans cesse la même chose, et l’on peut dire de ce point de vue : aimez-vous la muscade? on en a rnis partout. Je pourrais citer, dans cette petite capitale, une foule d’autres fautes choquantes ; il n’y a sur le tout qu’une bonne idée. Si l’on eût consulté vingt concurrents, peut-être que chacun des vingt aurait produit quelque détail aussi bon que celui de la corde de l’arc, et de l’ensemble des 20 idées on aurait fait une charmante ville. Il faut donc des concours composés et non pas simples, car si on adopte les plans d’un seul artiste, on tombera nécessairement dans les excès, comme l’a fait l’architecte de Manheim, qui a construit toute sa ville en rues droites. Rien n’est plus fatigant , pour l’œil qui est de lassé très-agréablement par quelques rues tournantes, souvent plus agréables que les rues droites, dans le cas d’un cours d’arbres, d’un canal ou d’un ruisseau.

Le penchant des Civilisés à la monotonie leur a fait oublier partout les rues inverses, présentant le jardin au devant de la maison. Tel est, sur divers points, le boulevard de Paris. C’est un mode qui réunit, au sein des villes, les charmes de la campagne, et on doit me nager boa nombre de rues de cette espèce. On doit enfin varier en tout sens et prendre pour règle qu’aucune rue, qu’aucun point de la ville ne présente un coup d’œil semblable à celui des autres points, et qu’on proscrive sévèrement les échiquiers, comme Philadelphie, Londres, Amsterdam, ainsi que toutes les monotonies des constructions civilisées.

Il est inutile de dire qu’on doit éviter, autant que possible, une plaine sans montagnes contiguës. C’est le vice où sont tombés les 2 architectes de Manheim et Carîsruhe, qui eussent bien mieux fait en adjoignant leurs villes à Heidelberg et Dourlach, où l’on aurait joui de l’aspect d’une belle ligne de collines très-agréables. Les 2 constructeurs sacrifièrent tout à une manie. iCelui de Carîsruhe voulut s’adosser à une forêt qui n’offre aucun point de vue. Celui de Manheim fut inflencé par des convoitises mercantiles. Il crut que le confluent de Neker et

Meio allait attirer un entrepôt de commerce dans sa ville, et ne consi déra pas que l’entrepôt déjà envahi par Francfort et Mayence ne pouvait pas aller se fixer à Manheim. Croyant l’y attirer, il construisit une superbe douane à laquelle on peut appliquer le dictum du pont de Madrid : il n’y manque que de l’eau. De même, à la douane de Manheim, il ne manque que des ballots. Or, une douane sans mouvement et un pont sans eau sont deux ridicules de même force, et l’on ne trouve guères autre chose dans toutes les villes civilisées. Je doute qu’en réunissant tout ce qu’elles offrent de beau on pût compléter l’assortiment nécessaire à une ville de Garantisme. Par exemple, on pourrait bien y admettre le Bazar ou Palais- Royal de Paris, mais on ne pourrait pas y admettre ses galeries étroites, ses édifices et distributions faites pour des Lilliputiens, ses sales et tristes rues d’alentour. A peine trouve-ton, dans chacune de nos grandes villes, une disposition bonne à imiter, et cependant le beau n’est pas plus coûteux que le laid. Chacun admire, au centre de Leipzig, une campagne artificielle où l’on descend dans des vallons sur le bord d’un petit lac, et où l’on se croit à une lieue de la ville, qui est à cinquante pas de là, tout autour du paysage factice. Cette jolie disposition ne coûte pas plus que nos insipides allées d’arbres, dont les stériles auteurs n’ont pas même eu l’idée de faire une promenade d’hiver en végétaux résineux, et verts en toute saison. C’est un ornement qu’il faudrait ménager en lieu clos de maisons dans toutes nos villes, où l’on a si longtemps à gémir de l’hiver. Personne n’y a jamais songé.

On a dû s’occuper de l’utile, répondront nos architectes. C’est faux. Ils n’ont eu que des vues sordides et sans génie inventif, et d’ailleurs, seraient-ils justifiés par cet argument de l’utile ? Non, car en ne s’occupant que de l’utile, on n’obtient ni l’utile ni l’agréable. Il faut, pour entrer dans les vues de la nature, combiner l’utile et l’agréable, et obtenir l’un et l’autre ou rien. Rechercher isolément l’un des deux, c’est opérer en système simple, selon l’éternelle coutume des Civilisés, et l’on verra, par le traité du Garantisme, que l’agréable y est dans les \ 2 branches inséparable de l’utile. Dieu ne voulant nous conduire au bien que par les voies du plaisir et de l’attraction, l’on est assuré d’être hors des voies de Dieu dans tout régime social qui ne sait pas allier aux vues d’utilité celles de luxe et de plaisir.

Mais en quel sens la beauté des villes peut-elle contribuer au bienêtre du pauvre ? Le voici : il y a un but à atteindre dans le Garantisme, c’est d’int resser la classe riche au sort de la classe pauvre. On en verra la nécessité au traité des 4 garanties spirituelles, ou corporations solidaires d’amitié, d’amour, d’ambition et de famillisme, sur l’intervention desquelles repose le mécanisme qui extirpe de fléau de l’indigence.

Pour préparer cet ordre, il faut que la résidence des classes pauvres amoncelées dans les villes et faubourgs présente au riche un appât pour tous les sens. L’appât sensuel achemine aux affections spirituelles, dont nous ne pourrons expliquer le système qu après avoir décrit celui du matériel.

Le Garantisme de vue exigerait beaucoup d’autres détails, entre autres ceux de la propreté individuelle du peuple; mais ceci tenant aux moyens de bien-être qui lui seront procurés, on peut différer d’en parler. D’ailleurs je ne veux, sur aucun des \ 2 points, traiter en plein le sujet, mais seulement donner des généralités.

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