LA TOUR DE BABEL
On venait, tous les dimanches, de la ville et des villages d'alentour pour assister aux travaux. Or, ce fut un lundi matin que se produisit le grand coup de chien.D'après le contrat, c'étaitun architecte de la Ville qui surveillait les travaux.
Le lundi matin donc, en arrivant au chantier, l'architecte avise un sous-chef de chantier et lui dit :
— Frichti hi coiilacoulail 'votzobam brididi bébé.
Ce qui voulait dire : Il faudrait voir un peu à faire chercher les sacs de plâtre, sans quoi je ne vois pas comment vous terminerez votre première plate -forme.
Mais l'autre fit de grands yeux et répondit simplement :
— Balababa kilitiri.
Ce qui ne voulait rien dire du tout.
En entendant ça, mon. architecte avise un autre sous-chef et s'écrie :
— Calcaderiri Boulzaveï Tubalcaïn Iramtram. (Qu'est-ce qu'a donc Tubalcaïn ce matin à me répondre des inepties? 11 est encore saoul d'hier soir probablement.)
A quoi Tautre sous-chef répond en javanais :
— Jave nave savais pavas.
— Portier 1 s*écrie d'une voix impérieuse l'architecte abasourdi.
Le portier arrive en courant et dit à l'architecte :
— Lonjourbem lonsieuvmem.
Ce qui voulait dire : « bonjour, monsieur » dans le rude langage des loucherbem, ainsi que les commentateurs l'ont établi depuis.
L'architecte s'en fut dare dare aux bureaux de la Ville, convoqua les autorités, et les avertit que la colère divine venait de tomber sur les constructeurs, et qu'il y avait confusion des langues.
Mathusalem tenait son cas de force majeure. Les travaux furent interrompus. Quant à l'architecte, il donna peu après sa démission pour aller vivre à la campagne de ses économies, que l'opinion publique jugea un peu considérables pour un individu qui n'avait jamais gagné plus de sept mille deux.