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L'AFFAIRE DU VAL D'AGRAN

A la veillée, l'autre soir, un feu de branches mortes faisait dans la salle basse grandir et mourir des ombres sur les murs. On sentait qu'au dehors la nuit chargée de crimes entoxirait la maison. Toutes les histoires qu'on racontait étaient terrifiantes.

Parfois un regard rapide se détournait furtivement vers un coin obscur, oii sans doute quelque visiteur inconnu avait pu s'introduire, en se glissant par la porte mal fermée.

— Vous savez, dit le maréchal-ferrant, ce qui est arrivé il n'y a pas quinze jours à Mme Javerne, au Val d'Acran^

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— Le Val d'Acran, en tournant la route de Gompiègne ?

— C'est ça. A cinq lieues d'ici. Il n'y a, au Val, que deux maisons : l'auberge Milet, qui n'héberge personne, oti n'habite qu'une vieille sourde, et de l'autre côté du carrefour, le chalet Javerne, où Mme Javerne, depuis la mort de son mari, vit avec une servante. Vous la connaissez bien, Mme Javerne? Elle est venue quelquefois jusqu'à l'église d'ici. C'est une grande brune, toujours souffrante. Elle a une maladie dans les nerfs.

— Oui, nous l'avons aperçue. Va toujours.

— L'avant-dernier jeudi, la servante de Mme Javerne quitta une après-midi de la maison. Elle avait un parent, son père ou sa mère, malade à Beauvais, et elle était forcée de rester la nuit à la ville à cause des trains de retour qui ne correspondaient pas. Elle avait dit à Mme Javerne de venir avec elle ou de s'en aller faire un tour à Gompiègne, afin de ne pas demeurer seule dans la maison. Mme Javerne avait répondu : « Pensez-vous qu'on veuille me manger? » Pourtant elle avait peur un peu.

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La servante donc s'en va, et vers la tombée de la nuit, Mme Javerne, de sur son perron, voit deux individus s'arrêter devant la grille. Ils avaient des casquettes et des vêtements de drap marron. Ils attachent leur cheval à la grille, entrent dans le jardin, et disent à iMme Javerne qu'ils voudraient lui placer du vin, et lui en faire goûter. Méfiante, njais n'osatit pas les vexer en refusant, Mme Javerne les fait entfer dans son petit salon, et asseoir. L'un des individus prend dans sa poche un petit gobelet et un flacon de vin, et l'offre à goûter à la dame. Elle boit. Puis on se met à causer choses et autres. Mais voilà tout à coup que Mme Javerne sent ses yeux se fermer et, sans dire bonsoir, elle glisse étendue sur le canapé, et voilà qu'elle s'endort. Les deux individus sont montés au premier, ont farfouillé partout, ont forcé les armoires, et sont partis avec une gibecière où il n'y avait que des titres nominatifs. De sorte qu'ils ont été volés. Quant à Mme Javerne, sa servante l'a trouvée qui dormait encore le lendemain à dix heures, et elle ne s'est réveillée qu'à midi.

— Elle a dû avoir un saisissement terrible...

— Elle? Elle était enchantée. C'était la première nuit qu'elle dormait depuis quatre ans, rapport à ses nerfs malades. Elle avait tout essayé en fait de dormitifs. Aussi fait-elle faire des recherches et des avis dans les journaux, non pour arrêter les voleurs, mais pour qu'ils lui disent le nom de ce narcotique, qui lui a si bien réussi.

La création du métropolitain a porté un rude coup à une science des plus intéressantes, la science des lignes d'omnibus, dont s'enorgueillissaient tant de vieux rentiers parisiens.

Avec quelle satisfaction ils vous disaient, après un grand air méditatif, qui donnait plus d'importance au problème élucidé :

— Pour aller au Collège de France, tu n'as qu'à aller prendre l'omnibus au square Montholon, avec correspondance. Tu descends au coin du boulevard Sébaslopol et des grands boulevards et tu trouves là La Chapelle-Square Monge, qui te mène tout droit dans la rue des Ecoles.

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D'ici quelque temps', avec le développement du nouveau réseau souterrain, une science concurrente, actuellement à son aurore, se développera victorieusement, et le professeur d'itinéraire dira avec la même gravité :

— Prends le métro à Blanche jusqu'à Yilliers, où tu changeras pour prendre la ligne de l'Opéra. Tu descendras à Sentier.

Seulement, beaucoup de vieux Parisiens sont trop vieux pour se remettre à l'étude et pour apprendre cette science nouvelle, bien que leur connaissance parfaite du plan de Paris puisse leur être d'un grand secours dans cet apprentissage.

Le voyageur modèle pour Paris a son pendant sur les réseaux les plus vastes. Celui-là n'a pas encore été très entamé dans ses positions par les progrès de l'automobilisme. J'ai connu, vous avez tous connu, le spécialiste d'indicateur, celui que les complications si perfides des tableaux d'horaires n'arrivent pas

à dépister, qui sait bien que le train 807, qui semble s'arrêter brusquement et définitivement à Montereau, continue sur la colonne à côté et même parfois deux ou trois colonnes plus loin, quand la personne qui a dressé ces tableaux semés de pièges sentie besoin d'augmenter la difficulté par accroître l'intérêt du jeu. Ahl le voyageur modèle ne se laissera pas prendre à cet attrape-nigauds un peu grossier, qui consiste à inscrire une petite minuscule scélérate au-dessous du numéro du train, laquelle minuscule correspond à une note placée à quatre pages de là, sous le petit horaire d'une ligne d'intérêt local ; le voyageur modèle saura retrouver cette note à travers mille embûches et apprendra ainsi que le train qui l'avait tenté est un train de luxe et qui ne prend de voyageurs qu'avec un supplément assez élevé. Et ces autres annotations, que seul un œil exercé peut découvrir, parce qu'elles sont écrites verticalement en caractères tout pâles, et qui avertissent les gens subtils que le rapide ±2 ne marche qu'un jour par an, du 31 août au 1*'' septembre !

Les Compagnies ont bien compris que pour certaines âmes, peu nombreuses mais intéressantes, il fallait donner aux voyages tout l'attrait d'un sport difficile et que le transport à voie ferrée serait un divertissement d'une banalité écœurante, s'il n'était traversé d'incidents tragiques, comme un séjour de cinq heures, la nuit, dans la triste salle d'attente d'une gare mal chauffée; ce qui constitue, à la vérité, une pénalité bien faible pour les personnes qui ne savent pas lire les indicateurs et qui n'ont pas vu que le train A sur lequel elles comptaient n'assurait pas la correspondance.

Le voyageur modèle n'est pas seulement l'homme rare et privilégié qui lit YIndicateur aussi facilement que M. Renan lisait le chaldéen. C'est aussi l'homme qui sait voyager avec confort, qui sait par quelle fenêtre entrera le soleil, quel coin il faut choisir, s'il vaut mieux dîner à tel buffet que dans le wagonrestaurant, prendre un oreiller ou deux oreil-

lers, donner sa valise au fourgon sur certains réseaux, ou bien la garder avec soi sur certaines autres lignes, oii la délivrance des bagages est hérissée de difficultés fabuleuses.

Le voyageur modèle ne sortira pas son cachepoussière pour aller des Batignolles à la porte Maillot. Mais ce n'est pas seulement à la longueur du trajet qu'il s'arrêtera pour prendre ces sages précautions contre les fins atomes de houille dont les locomotives diligentes parsèment les épaules et les bras des voyageurs. Il sait très bien sur quelle ligne il y a de la poussière et consulte la direction du vent. 11 n'endossera pas à tout hasard son vêtement protecteur. C'est son orgueil de ne rien laisser au hasard. Et il n'est pas plus humilié dans son expérience par une précaution oubliée que par une précaution inutile.

Qualité plus rare encore que toute autre : le voyageur modèle sait parler aux employés, avec le ton qu'il faut, selon les grades, de fac-

teur, de chef de train, de contrôleur, de chef de service. Il est bien rare qu'il n'ait pas quelque observation à présenter au chef de service, dont la casquette blanche l'attire, Il n'est pas fâché de lui montrer et de montrer à tous qu'il connaît bien la signification de la casquette blanche sur certains réseaux. Il s'approche d'un pas ferme, ne retire pas son chapeau, mais incline légèrement la tête, puis expose en termes précis sa réclamation, trop heureux quand elle porte sur des incidents assez graves, qui lui permettent d'élever le ton.

Le voyageur modèle, dont j'avais Thonneur d'être le compagnon, était descendu avec n^oi d'un petit train léger, et nous attendions à une bifurcation importante le rapide qui devait nous emmener à Paris. Il s'agissait de trouver, dans un wagon couloir, deux coins bien situés; mais je n'avais à me mêler de rien, le voyageur modèle en faisait son affaire.

Un autre train arrivait d'une autre direction et un de ses wagons devait être raccroché au rapide. Mon compagnon ne pouvait pas ignorer que ce wagon était un wagon-couloir. C'est

évidemment celui-là qu'il devait viser, plutôt que ceux qui formaient le rapide, d'abord parce que, à la vérité, il était probable qu'il n'y avait pas dedans beaucoup de monde et aussi parce que ce choix indiquait une fois de plus un grand sens pratique et une parfaite connaissance de la composition des trains. Il savait déjà sur quelle voie il arriverait, et s'y rendit, sa valise à la main, prêt à la jeter dans un coin disponible, comme on plante un drapeau français sur un territoire africain. Il sauta sur le marchepied, parcourut tout le couloir, et je le vis sortir à l'autre bout du wagon, rouge de colère.

— C'est scandaleux, me dit-il. Il y a à peine dix voyageurs dans ce grand wagon et presque toutes les places sont prises I Attendez un peu!

Déjà il se dirigeait vers une casquette blanche. Quand il fut auprès d'elle, il posa sa valise à terre pour mieux gesticuler.

— C'est scandaleux, répéta-t-il. Dix voyageurs dans ce wagon-couloir ! Vingt-cinq places occupées l

Et comme la casquette blanche ne répondait pas...

— C'est toujours comme ça sur cette Compagnie, c'est toujours comme ça...

Même silence.

— Et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que les employés ont l'air de s'en désintéresser complètement. Non, quB les voyageurs se débrouillent, se collettent entre eux, ça ne regarde pas la Compagnie, ni les gens qui sont payés pour s'en occuper !

Il répéta avec plus d'énergie : « Qui sont payés pour s'en occuper I »

Le flegme de son interlocuteur faisait écumer mon compagnon. C'est alors que je le tirai par la manche et que je lui fis remarquer, avec une grande douceur dans la voix, que Thomme à la casquette blanche n'était pas un chef de service, mais un voyageur ordinaire qui, connaissant sans doute les propriétés de la couleur blanche, pour renvoyer la chaleur, s'était coiffé fort innocemment de ce couvre-chef emblématique.

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