‹ Citoyens, animaux, phénomèmesChapitre 33 sur 39 · LE PRESTIGE · texte numérisé non relu

LE PRESTIGE

Je n'avais pas revu mon ami Norbert depuis sa fameuse affaire de la « Selle Sybarite », une selle de bicyclette où l'on était aussi bien installé que dans un rocking-chair. Norbert avait loué à cette époque, pour la « Selle Sybarite »,. un magasin en plein boulevard. Il y avait un comptoir en acajou, une pendule ancienne et quelques objets d'art de prix sur un très joli guéridon. Dans une petite pièce du fond, dont la porte était ouverte, on apercevait le directeur choisi par Norbert, un grand monsieur blond très distingué. Il était accoudé à sa table de travail, penché sans doute sur des documents importants. J'ai su depuis que c'étaient des

mots carrés, des mots en losange, des mots en croix de Saint-André qu'il cherchait avec une patience inlassable, à la quatrième page des quotidiens.

La « Selle Sybarite » était reproduite en im beau dessin sur maint catalogue de papier glacé, mais on n'en vit jamais dans le magasin, ni je crois non plus ailleurs. Je crois que Norbert n'était pas très certain du mérite de cet appareil, et qu'il ne voulait pas, en le soumet- Xmt au public, risquer de répandre sur la « Selle Sybarite » des opinions défavorables, si d'aventure ceux qui la mettaient en usage lui trouvaient des i^convénients. L'important était de placer les actions de la « Société des Brevets de la Selle Sybarite ». Il serait toujours temps de fabriquer l'appareil après.

Norbert opérait dans une clientèle spéciale de petits rentiers, de jeunes veuves et de curés. Quand il eut ainsi écoulé une bonne partie de ses actions, il donna congé du magnifique magasin des boulevards, dont le loyer constituait une lourde charge, et ne garda comme entrepôt qu'un placard de sa chambre à coucher, où il

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mettait ses catalogues. Il tira un peu d'argent des bibelots, du comptoir en acajou et de la pendule ancienne. Ces divers objets, achetés jadis à crédit, furent payés, aussitôt qu'ils furent revendus, avec ce qui restait d'actions de la « Selle Sybarite ».

Quelque temps après, Norbert fit une tournée dans la clientèle, et expliqua à tout le monde qu'il avait été indignement volé par l'inventeur du brevet. Mais il tenait, affirma-t-il, à ce que personne ne perdît un sou dans cette affaire-là. Il n'y aurait que lui de louché. Pourindemniser les porteurs de titres, il leur donnerait des actions de sa Société nouvelle : « La Société des Cylindres d'Ouate Hydrophile pour le Séchage des Pistes en Ciment. » Il donnait ces actions gratuitement, c'est-à-dire' que tout souscripteur de deux actions de cinq cents francs aurait droit au remboursementd'un titre de cinq cents frahcs de l'ancienne Société.

J'ai pu constater l'autre jour, en retrouvant Norbert, qu'il avait perfectionné encore ses procédés pour inspirer confiance aux gens. Je le rencontrai dans le quartier de l'Opéra, devant la maison où il a aménagé ses plus récents bureaux. Il me proposa de visiter son installation et me fit monter au premier étage dans un appartement meublé sévèrement et sans aucun luxe. C'était très simple, très digne et très confortable.

— Vois-tu, me dit-il, les gens d'aujourd'hui n'aiment pas à être épatés. On leur a tellement raconté d'histoires de faiseurs et d'esbroufeurs que le battage à présent leur inspire une forte méfiance. Ces bureaux sont ceux d'un homme qui a de quoi, mai? qui ne fait rien pour éblouir les gens... Ho ! ho ! dit-il... Mais il est bientôt dix heures. Je vais avoir du monde. Il faut que je m'habille pour recevoir ma clientèle.

— Gomment ? lui dis-je avec surprise, en considérant sa parfaite redingote, son gilet harmo-

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nieux et sa cravate si exacte de ton. N'es-tu pas suffisamment bien comme cela?

— Beaucoup trop bien, me répondit-il. Les gens qui viennent me voir ont une aversion naturelle pour la « fashion »... Je te répète qu'ils ne veulent pas être épatés. Seules, la négligence et la malpropreté leur en imposent. Il faut toutefois avoir un appartement convenable, afin qu'ils disent : « Il a de quoi payer son loyer », mais s'habiller très mal, pour qu'ils constatent bien qu'on ne cherche pas à les aveugler.

Et, ce disant, il remplaça son faux-col de la dernière heure par un petit col bas et misérable, sa brillante redingote par une luisante petite jaquette et son pantalon à pic par un pantalon tristement bossue. Il prit un peu de sucre en poudre dans une armoire et sema sur sa jaquette une petite neige de pellicules. Il défit artistement sa coiffure et, au moyen d'un bandeau, maintint pendant quelques instants dans la position des moustaches tombantes un côté de ses moustaches.

Quand il fut prêt, je me récriai d'admiration. Mais il fit la moue.

— Non, dit-il, ce n'est pas ça. Evidemment, les gens s'en contenteront. Mais, au point de vue de l'art, ce n*est pas ça. Si tu connaissais mon caissier I Tu verrais alors ce que c'est que la saleté naturelle, l'inélégance congénitale, ce « je ne sais quoi » que rien ne peut donner. Mon caissier est merveilleux dans ce genre. D'ailleurs, il a beaucoup de succès auprès des femmes...

SPORT TRADITIOiNiNEL

Nous étions allés ce jour-là sur le champ de foire. C'était une toute petite fête bien modeste, qui n'avait attiré que de rares forains assez minables, venus là pour ramasser quelques sous, sans trop de concurrence. Aussi, à côté d'une confiserie poussiéreuse, ornée de sucres de pomme anciens et de pains d'épices en ruines, auprès d'un pauvre tir à bout portant, où un homme de taille moyenne aurait pu casser les pipes avec le canon du pistolet, la tente de Mme Armandine et de ses lutteurs prenait un air d'importance. Mme Armandine, la femme la plus forte du monde, pouvait avoir dans les cinquante-cinq ans.

C'était une femme très petite, large de cou et d'épaules, dont la poitrine avançait fortement, battue cependant de quelques centimètres par le ventre. Les jambes paraissaient un peu grêles; elles gonflaient cependant assez convenablement un maillot de coton, du même rose que l'ouate rose qui bourrait à profusion les oreilles de Mme Armandine.

Une coiffure à crans sur le front, des pendeloques d'or aux lobes, un regard sage et autoritaire, donnaient à la tête de la femme-athlète l'aspect d'une tête interchangeable, qu'on aurait pu transporter sans la moindre modification sur le corps plus austèrement vêtu d'une patronne de café, siégeant au comptoir d'un établissement conséquent, dans une ville d'au moins trente mille âmes.

Mme Armandine, sur l'estrade de la baraque, parlait d'une voix un peu usagée, avec une éloquence véhémente, en phrases très faites et bien cadencées, avec des fautes de français qui n'étaient plus des fautes, tant elles étaient | fixées etinéluctables. Elle avait pris à partie un zouave égaré parmi les badauds et qui venait!

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