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de ramasser le gant jelé par un des lutteurs. (^J'avais, d'ailleurs, déjà vu ce zouave le matin en train de monter l'estrade et de balayer le devant de la tente.)

— Non, disait Armandine, vous ne lutterez pas avec mon fils Emile! Vous l'avez déjà esquinté tout à l'heure. Vous et' un brutal... Je connais vos manières. Vous ne lutterez pas avec mon fils... Si vous voulez lutter, vous lutterez avec mon mari...

Le mari de Mme Armandine était un quadragénaire velu et fatigué, dont le torse et les bras étaient marqués de drapeaux, d'écussons et de diverses figures, comme le papier à entête d'un chapelier médaillé aux expositions. Quant au jeune homme, qu'elle appelait son fils Emile, c'était un grand garçon, indillérent et blond, qui n'avait pas l'air de se douter qu'il fût question de lui et de son récent esquinlement parle zouave.

La représentation coniniença, dans la pénombre de la tente, par un exercice de poids, que le mari d'Armandine envoyait par-dessus son épaule et rattrapait par l'anneau avec un

douloureux bruit de ferraille, qui venait on ne savait d'où, des poids de fonte ou de ses muscles mal graissés. Puis Mme Armandine vint se poser au milieu de l'arène, droite sur ses jambes, le ventre très en avant, et son mari et son fils lui placèrent tout ce qu'il était possible de mettre, en poids de vingt kilos, sur sa poitrine et sur ses bras trop courts.

On attendait avec une certaine impatience le grand event de la journée, la rencontre du vieux lutteur et du zouave. Elle fut pleine de péripéties sans intérêt. Parfois, après un double pont, Mme Armandine, qui suivait distraitement le combat, disait sans conviction : « Le zouave a touché I » afin d'essayer de remuer et de révolter l'assistance par son injuste partialité. Mais les quinze spectateurs s'animaient à peine. Un enfant de dix ans, à peine crédule, répondait: « Non! non, il n'a pas touché ! » Finalement, le vieux lutteur fut tombé, pour la confusion de Mme Armandine et la grande gloire de notre armée d'Afrique.

Cela se passait il y a quelque trois ans. L'été dernier, j'ai rencontré Mme Armandine dans

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une autre région. Mais de profondes modifications s'étaient produites dans sa famille et son entourage. La veste du zouave et sa culotte bouffante usée par le sable de l'arène, avaient dû être remplacées. Malheureusement, on n'avait trouvé chez le fripier qu'un uniforme d'une autre arme et d'une taille beaucoup plus grande. Aussi, avec l'assentiment du mari velu, l'ancien zouave était devenu le fils d'Armandine et le grand Emile était désormais un amateur cuirassier.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que je parle. Dans ce temps-là, il n'y avait pas encore d'autos. Le cycliste était le roi de la route. Il dépassait tout le monde, et c'était lui qui envoyait au visage des cochers tout ce que sa roue modeste pouvait soulever de poussière. Il arrivait aux étapes crotlé sur le dos, mais avec une figure assez propre. Maintenant l'automobile qui le dépasse l'enfariné dans ses tourbillons, lui poudre les cils et les sourcils, fait de sa barbe jeune une barbe chenue.

A cette époque, quand on affirmait : j'ai fait vingt-cinq kilomètres à l'heure, c'était un mensonge qui en valait la peine. Maintenant vingt-

cinq à l'heure, ça ne dit rien, c'est l'allure du train de Grande Ceinture, qui passe avec une noble lenteur dans les passages à niveau, où des monstres à pétrole attendent humblement qu'il ait passé.

L'auto, évidemment, est préférable au chemin de fer pour faire connaissance avec les villes. Quand on les traverse, on voit leur figure. En chemin de fer, il est rare qu'on les aperçoive. On ne connaît pas leur valeur réelle. Une ville de dix mille âmes, oii Ton ne bifurque pas, n'a pas, sur rindicateur Ghaix, l'importance d'un humble village normand où l'on bifurque, et qui finit par hanter de son nom les voyageurs de l'express, alors que sur la route, épars et disparu dans les feuillages, il échappe complètement au regard du chauffeur.

Il est incontestable que le chauffeur, mieux que le cycliste, prend conscience de la carte de France et que la planche jaune, verte et rose de nos allas finit par s'animer et par prendre une

existence réelle. Les noms des chefs-lieux d'arrondissement ne sont plus maintenant dans notre mémoire comme les assonances d'une chanson enfantine. Ils viennent s'appliquer un à un sur des souvenirs de villes où nous avons passé, où nous avons remarqué une fontaine, traversé une jolie rivière et failli, sur la place d'Armes, écraser un garçon boucher.

C'est bien l'impression que j'ai ressentie, en allant dernièrement au circuit de l'Argonne. Nous étions une bande de trois autos. On partait ensemble d'une sous-préfecture où l'on s'était retrouvé. On se donnait rendez-vous pour l'heure d'après dans le département voisin. On se dépassait, on se perdait ; on avait l'impression de jouer à cache-cache dans tout un coin du bassin delà Seine.

Le cycliste, qui est plus petit et qui va beaucoup moins vile, ne domine pas le pays. Son champ est moins vaste . Il ne traverse pas trente villages ou bourgades dans son après-midi. Mais s'il marche moins bien, il s'arrête mieux. Il s'arrête avec plus de complaisance pour faire reposer son moteur. Il connaît moins l'aspect

général des villes, mais il connaît mieux l'intérieur des auberges et il se lie davantage avec l'habitant. Il est même plus libre que le chauffeur, car il n'est pas seulement comme lui affranchi des strictes voies ferrées, mais il échappe même au servage des chemins. Avec sa roue mince il peut s'en aller dans les sentiers. Il profite d'un réseau de routes plus complet ; il pénètre mieux dans la campagne.

C'est au cours de ces petites incursions qu'on aperçoit des gens nouveaux, spéciaux, qui vivent à l'écart des routes, dans de vieux rendez-vous de chasse, dans des huttes presque invisibles. Parfois aussi, après avoir traversé des taillis et des terrains sauvages, on a la surprise d'un petit jardin bien cultivé, d'une petite maison de campagne échappée de Bois-Colombes, ornée d'un quinquagénaire, en gilet ouvert et en panama, tenant à la main l'arrosoir classique, obligatoire attribut du petit rentier de banlieue.

Je me rappelle une rencontre pareille dans un département du Centre. J'avais mis pied à terre pour demander un renseignement à un facteur, et je marchais à ses côtés en poussant ma bécane, en oubliant ou feignant d'oublier de remonter dessus. Comme nous passions devant la petite maison, le facteur toucha son képi et le rentiersonpanama. « Regardez-le bien », médit entre ses dents mon nouvel ami le facteur. Et quand nous eûmes fait cent pas ; « Vous ne devineriez guère comment il a eu sa. petite maison... En tuant des vipères.

» C'était un ouvrier qui avait quelques sous d'héritage et qui travaillait à Bourges. Une fois qu'il était venu passer quelques jours dans le pays, et qu'il se promenait dans la forêt, il a rencontré une vipère qu'il a coupée en deux. Alors on lui a dit comme ça qu'il fallait la porter à la sous-préfecture et qu'il en aurait cinq sous. Alors le jour suivant, il s'est misa chercher des vipères. Seulement il n'y en avait pas beaucoup dans nos bois. Mon Prosper — il s'appelle ainsi — a vu dans des livres que du côté des Cévennes, dans la Loire, il y avait des endroits où ça pul-

lulait. Il est parti par là, et il en a ramené les plus belles qu'il a pu, à l'aide d'un petit piège pour les attraper qu'il avait fabriqué tout seul à Bourges dans son atelier.

» II a bien appris et étudié les habitudes et les mœurs des vipères, comment elles se reproduisent, quelle nourriture il leur faut. Au bout de six mois, il y en avait par tout le pays. Prosper eh tuait jusqu'à vingt et trente par jour et touchait la prime. Bien entendu, il sacrifiait les plus chétives et gardait les vigoureuses pour la reproduction, de sorte que la race s'est bien améliorée et qu'au bout de deux ans les bois étaient pleins de vipères magnifiques, et le nombre des personnes piquées augmentait tellement tous les mois qu'on a élevé la prime à trente-cinq centimes. Des gens du pays se sont mis à en tuer. Seulement, mon Prosper n'aimait pas ça, non pas tant à cause de la concurrence, mais parce qu'on lui tuait ses plus beaux modèles. 11 est allé dire à la préfecture que si on ne lui laissait pas le monopole il ne s'en occuperait plus. Quelquefois aussi il voyageait. Il emportait avec lui un petit panier de serpents

et il s'en allait dans un autre département pour s'installer un ou deux mois. Il a fait comme ça une trentaine de forêts. On l'estimait beaucoup parce qu'il tuait des quantités de vipères. Mais on a uni par se fatiguer de lui payer des primes, d'autant que plus lien tuait, plus il y en avait. Alors il paraît que le service des forêts a employé des trucs chimiques et qu'on a empoisonné les vipères je ne sais pas comment. Toujours est-il que mon Prosper n'a pas pu continuer, et qu'il s'est retiré des affaires, après avoir tué, que l'on dit, plus de cent mille serpents.

» Maintenant il vit tranquillement dans sa petite maison. Il élève des canaris. Mais vous ne m'ôterez pas de l'idée que c'est un homme qui s'ennuie. »

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