L'AUTOMOBILE A BRAS
La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite est, a-l-on dit justement, celle du cheval-vapeur.
Certes on ne peut dire de lui ce que M. de Buffon disait du cheval-mammifère, qu*il « semble vouloir se mettre au-dessus de son état de quadrupède en élevant sa tête... qu*il regarde l'homme face 4 face, que ses yeux sont vifs et bien ouverts... et que sa queue traînante et toul!ue couvre et termine avantageusement l'extrémité de son corps ».
Mais, moins décoratif, il est plus sobre et plus doux et, disons-le hautement, plus
modeste : on ne s'aperçoit de sa présence que lorsqu'il commence à travailler. Les chevauxvapeur, au signal du mécanicien, accourent joyeusement dans les cylindres, par petites troupes toujours grossissantes. Car ils vivent plutôt en groupes qu'isolés, et forment parfois de véritables armées.
Le cheval-vapeur remplace avantageusement le cheval ordinaire dans la traction de ces voitures que l'on appelle automobiles parce qu'elles ont l'air de marcher toutes seules. En réalité, c'est le modeste cheval-vapeur qui leur donne le mouvement. Mais, au lieu de faire de l'esbrouffe entre des brancards, de piaffer, de stepper, comme s'il voulait boxer l'espace avec ses sabots de devant, le chevalvapeur se dissimule dans le coffre de la voiture, où sa présence ne se décèle que par le bruit régulier de son reniflement.
Et parfois aussi par un peu de fumée, car le cheval-vapeur fume en travaillant. C'est son seul défaut, et encore prétend-on que ce n'est pas lui qui fume, et que les flocons qu'on aperçoit sont exhalés par le brouet noir — de
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charbon de terre — dont il fait le plus souvent sa nourriture.
Ce qui, mieux que tout, atteste la modestie du cheval-vapeur, c'est la touchante égalité qui règne dans son espèce. Il n'y a pas, chez eux, de pur-sang ni de demi-sang, et personne ne s'occupe d'améliorer la race des chevaux-vapeur. On songe seulement à les rationner et à leur faire produire le plus de travail possible en réduisant leur nourriture à son minimum.
Le cheval-vapeur a remplacé le cheval dans la voiture à cheval. Il lui reste désormais à remplacer l'homme dans la voiture à bras.
La solution de ce problème — qui paraissait tout simple — eût présenté de gros avantages. On licenciait les hommes de peine, et l'on mettait sous la voiture un petit moteur.
Mais, dans la pratique, on se heurta à des difficultés de toutes sortes.
Le cheval- vapeur, si docile d'ordinaire, donna des marques de la plus grande insubordination.
Il s'en alla devant lui, droit comme une balle, ne suivit pas le contour sinueux des rues, entra
dans les devantures, écrasa froidement des passants.
C'est peut-être, eût pensé M. de BufFon, que cette âme candide ne veut pas s'écarter du droit chemin et qu'elle ne s'accommode point des routes qui obliquent et des sentiers tortueux.