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SOUVENIR DE L'EXPOSITION

Est-ce que, dans la langue antique, le mot « vates » ne désigne pas tout ensemble les poètes et les devins?

Il est certain, mon cher Franc-Nohain, qu'il y a chez les poètes un instinct prophétique obscur. Comment expliquerai-je autrement cette coïncidence qui fit que le jour précis où vous publiâtes dans le Journal un poème qui comparait la plate-forme mobile à Isaac Laquedem, je rencontrai ledit Laquedem luimôme, aux tourniquets dudit trottoir roulant?

La légende n'assigne pas à la physionomie du Juif-Errant, en dehors d'une longue barbe blanche, de traits distinctifs bien caractérisés.

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Aussi n'aurais-je pas reconnu le vieux globetrotter sans un incident qui me dévoila clairement sa personnalité.

Il s'était approché du tourniquet et avait allongé ses vingt-cinq centimes.

— C'est dix sous, lui dit l'employé.

Le vieillard tira de sa poche cinq autres sous, qui venaient de s'y reformer, et les déposa sur le tourniquet, à côté des vingt-cinq autres centimes. Mais l'employé, invoquant un écriteau proche, fit remarquer que le tourniquet ne recevait pas de billon.

— Changez vos sous contre une pièce de cinquante centimes au guichet d'à côté.

Laquedem se trouva très embarrassé, car il lui était interdit de transporter, fût-ce pendant deux secondes, une somme supérieure à cinq sous.

C'est alors que, m'avisant, il me demanda de donnerpourlui une pièced'argent en échange des cinquante centimes de billon qu'il avait laissés sur la plaque du tourniquet, et qu'il me pria de ramasser.

C'est ainsi que je me trouvai nanti dé plu-

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sieurs décimes et demi-décimes de provenance surnaturelle.

Je les ai serrés dans un tiroir, parce qu'ils viennent de Dieu, et ensuite parce que je ne veux pas me mettre dans Un mauvais cas en faisant circuler de la fausse monnaie. Il n'appartient, en effet, à personne, et pas plus au bon Dieu qu'à un autre, de fabriquer de la monnaie, et le cas est d'autant plus grave que la monnaie de billon est une monnaie fiduciaire.

Cependant le Juif-Errant, avec Un entrain juvénile, était monté sur le trottoir roulant.

— Je ne suis pas fâché de passer quelques instants là-dessus, me dit-il. Ça va me permettre de me reposer. D'en haut, Il va croire que je continue à marcher.

Et il sourit finement dans sa grande barbe, d'an blanc un peu jaunâtre.

— Je croyais qu'il voyait tout? hasardai-je.

— Certainement qu'il voit tout. Seulement, il faut compter sur les illusions d'optique.

J'étais, comme on peut penser, fort ému de me trouver ainsi sur le trottoir roulant en compagnie d'un personnage aussi célèbre. J'aurais

voulu ne pas passer à ses yeux pour un sot et lui dire quelque chose d'extraordinaire ; mais ça n'était pas commode. Il était, avec ses dixneuf cents et des années, d'une expérience un peu déconcertante. Toute parole que je dirais ou bien serait fauchée instantanément par une contradiction irrésistible ou bien lui semblerait outrageusement banale, étant conforme à ce qu'il pensait depuis si longtemps. De guerre lasse, je me bornai à lui demander si c'était la première fois qu'il venait à l'Exposition. Il m'honora d'un signe de tête affirmatif.

— Et comment la trouvez-vous? demandai-je en hésitant, avec une opinion différente dans chaque main.

— Pas mal, pas mal. Mais j'ai vu mieux.

— 89, sans doute?

— Non. Les fêtes de Byzance en 552. C'était plus riche.

— Est-ce que je suis ignorant?... mais il me semble qu'on n'en a pas beaucoup parlé dans l'histoire?

— On n'en a pas parlé, parce que les historiographes de l'époque étaient en mauvais termes

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avec le gouvernement impérial. Mais moi, qui y ai été, je puis vous dire que c'était bien.

Et il me parla d'un tas d'histoires de la cour byzantine, que je n'ai pas retenues, et qu'il contait, d'ailleurs, d'une façon un peu monotone. J'oubliais de l'écouter, et j'examinais son costume : un complet gris, des guêtres et de solides brodequins. Je me demandais comment il s'était procuré ces vêtements, quand il me renseigna lui-même en me disant qu'il avait rendez-vous, au pont d'Iéna, avec un employé de Dufayel, qui recueillait son versement quotidien de vingt-cinq centimes.

— Descendons du trottoir roulant, me dit-il. J'ai suffisamment truqué. Il ne faut pas trop tirer au flanc. Ça pourrait être malsain.

J'étais un peu étonné de le voir employer ces expressions d'argot régimentaire. Il m'expliqua qu'il causait fréquemment avec des soldats, quand il suivait, pour se distraire, des régiments en marche.

En descendant du trottoir roulant, je lui offris de venir se rafraîchir. Mais il évitait de boire, à cause de ses exercices de footing prolongés.

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— Avez-vdus le droit de venir avec moi dans quelque théâtre exotiqile?

— Je veux bien, dit-il, à condition toutefois qu'il y ait un promenoir, où je puisse déambuler.

Nous étions entrés dans une galerie, je ne sais plus où, et nous lûmes sur un panneau le nom de Louis XIV.

— Louis XIV I dit le Juif-Errant. Un charmant petit enfant ! Je l'ai vu à l'âge de six ans, un jour qu'il sortait du Louvre... C'est à cette époque que je suis parti len Asie-Mineure, où j'ai séjourné, de droite et de gauche, près de cent quatre-vingts ans. Quand je suis revenu en France, on en était au Louis, XVIIl. Mais il ne faut pas nous arrêter, marchons I

— C'est une terrible existence que la vôtre, lui dis-je, (car je commençais à me fatiguer).

— Eh bien, non I Je me plains souvent, parce que j'en ai pris l'habitude au début. Mais, au fond, j'ai fini par aimer cette vie en plein air. Et puis j'inscris chaque jour la distance que j'ai parcourue. Avec montrain d'une bonne lieue à l'heure, ça me fait mes petits 36.500 ki-

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lomètres en une année, c'est-à-dire en un an et 35 jours le tour de l'équateur. J'ai fait la valeur de 1.700 fois ce tour-là, depuis que je marche.

A rénumération de ces chiffres, je me décourageai de plus en plus. C'est exténuant de suivre un homme qui ne s'arrêtera jamais avant vous.

Et, l'avouerai-je ?la question de fatigue même mise à part, je le quittai sans aucune espèce de regret.

Depuis quelques minutes j'avais repris de l'assurance, et j'avais fini par me lasser de ce vénérable compagnon, que rien n'épatait plus. Il avait vu beaucoup de choses, mais il en avait trop vu, et surtout les avait vues trop âgé. Il avait passé son existence à entrer trop vieux dans des siècles trop jeunes. Et puis, lui qui n'aurait eu qu'à se raconter modestement pour étonner le monde, je m'aperçus que ça ne lui suffisait pas, qu'il gâtait son afl'aire par un peu de jactance, et môme qu'il brodait assez maladroitement. C'était déjà joli de causer avec un monsieur qui avait parlé à Charlemagne, mais* pourquoi ajoutait-il, pour se donner des gants

que le grand empereur l'avait appelé « Isaac » par-ci, « mon vieux Laquedem » par-là, ce qui nous était tout à fait égal?

Il était encore déplaisant de le voir truquer de mille façons puériles et s'arrêter à tous les petits endroits, pour « couper » quelques instants au châtiment céleste qui l'obligeait à marcher toujours. Ce n'était pas digne d'un vieillard de mille neuf cent onze ans. Il s'amusait aussi à parler plusieurs langues aux employés arabes ou indo-chinois. Et d'autres fois je crus remarquer que son esprit était d'ordre inférieur et qu'il ne reculait pas devant les calembours les plus surannés.

Quand nous nous sommes séparés, nous avons pris rendez-vous pour jeudi, au pied de la Salamandre; il m'a dit qu'il y ferait les cent pas en m'attendant. S'il m'attend vraiment, il fera, je crois, plus décent pas.

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