II
rinfantado par le cri : Aux armeSy par des imprécations et par des menaces de mort contre Murât. On n'attendaittpour marcher contre lui, que des bras plus nombreux et des armes mieux chargées.
Deux jeunes gens de Monteleone, ville voisine et capitale de la Galabre, témoins de cette fermentation du peuple et paraissant prendre intérêt pour les débarqués, vinrent à la plage, s'approchèrent du roi, lui rapportèrent ce qui se passait dans la ville, l'avertirent du danger qu'il courait en restant sur la côte et lui conseillèrent de se jeter résolument sur la route de Monteleone, où l'opinion plus favorable et la garnison plus séductible lui ouvriraient la porte de son royaume. Ils s'offrirent à lui servir de guides. Murât, sans avoir le temps de réfléchir, et rougissant de se rembarquer quand il le pouvait encore, prit ce conseil pour une inspiration. Il accepta les deux Calabrais pour guides, fit signe aux siens de se lever et ordonna aux cânonniers de le suivre. Quelques-uns de ces soldats le suivirent en effet, plutôt par habitude d'obéir que par entraînement vers sa cause, tant l'uniforme et le commandement imposent aux soldats.
La faible colonne, composée en tout de quarante à cinquante personnes, dont plusieurs curieux, quelques-uns ennemis, gravit, sur les pas des guides et de Murât, la route rapide qui escalade les collines. Cette route se dirige vers Monteleone en laissant le Pizzo sur sa droite et la mer à ses pieds. Les uniformes et les fusils de T escorte du roi brillaient de loin, à travers les troncs des oliviers, presque au sommet de la montée , près du plateau où la route s'adoucit, tandis qu'une colonne plus épaisse, plus confuse et plus sombre, armée de longues carabines et coiffée des longs chapeaux des Calabrais, commençait à se former à la porte de la ville sur la plage. On ne pouvait discerner, des bâtiments à l'ancre, si elle se formait pour suivre ou pour combattre la colonne du roi.
Murât ne le savait pas bien lui-même ; comme tous les hommes qui tentent l'impossible, il avait le goût et le besoin des illusions. Malgré l'avertissement de
ses guides et la froideur du spectacle de son débarquement, il se flattait que la popularité de son nom, la certitude de sa présence, la hardiesse de sa marche entraînaient ce peuple indécis sur ses pas. Harassé de lassitude et de chaleur par la pente escarpée qu'il venait de gravir, les jambes déshabituées du mouvement par les huit jours qu'il venait de passer en mer sur un bâtiment dont la dimension refusait l'exercice à ses membres, il s'assit, au sommet de la rampe, sur la racine d'un olivier pour essuyer sa sueur, pour respirer un moment et pour réfléchir.
Il semblait attendre avec impatience la colonne populaire, qu'il contemplait de cette hauteur sur la plage, sans se rendre compte de ses intentions. Il demanda au groupe de canonniers qui le suivaient où étaient leurs camarades. Ces soldats les lui montrèrent du geste, commençant à monter la côte, confondus avec le peuple. Murât, pour les mieux voir, se leva, quitta le grand chemin et monta dans un champ d'oliviers, d'où l'œil embrassait comme d'un promontoire la ville, la mer, la plage et les sinuosités de la rampe. Il s'obstina là, malgré les instances de ses guides, à attendre le second détachement des canonniers et la foule qui les entourait.
A ce moment, un colonel de gendarmerie royale, à cheval et en uniforme, parut sur la route, à la hauteur du monticule où le roi reposait en observant les mouvements de la plage. C'était un chef de bandes calabraises, fameux dans les guerres de partisans de ces provinces contre les Français, agent de la reine •Caroline et du cardinal Ruffo, longtemps aventurier des montagnes et devenu commandant des sbires réguliers de Monteleone depuis la restauration du roi Ferdinand. Son nom était Trenta Capelli. Le colonel s'arrêta au milieu du groupe d'officiers et de soldats qui stationnaient en attendant le roi sur la route.
Murât l'appela et le somma de se joindre à lui. Le sang de trois frères de Trenta Capelli, versé sur les échafauds par les Français, dans les insurrections des Calabres, lui défendait de se joindre aux meurtriers de sa famille. Il ne témoigna, néanmoins, aucune répulsion trop vive aux insinuations du roi, et
se contenta de lui dire, en lui montrant de la main le drapeau des Deux-Siciles sur le château du Pizzo : (( Mon roi est celui dont les couleurs flottent sur le royaume! r. Murât, au lieu de le retenir par force, causa avec lui et le laissa continuer son chemin vers la ville.
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Trenta Gapelli avait à peine abordé le peuple et les canonniers montant vers le roi, qu'il revint avec eux, s'avança à quelques pas devant sa troupe, interpella Murât et l'engagea respectueusement à le suivre au Pizzo. Murât, encore trompé ou feignant de Têtre, sur les intentions de la foule armée qui s'avançait vers les siens, redescendit avec Trenta Gapelli sur la route, entouré des généraux Franceschetti, Natali, de 'ses officiers qui le conjuraient en vain de se dérober à ce peuple et de marcher sur Monteleone.
« Mes enfants, dit-il à la foule, ne tirez pas sur votre ancien roi ! Je ne suis pas débarqué dans les Calabres pour vous combattre, mais pour me rendre à Monteleone et pour y demander l'assistance des autorités afin de poursuivre ma navigation vers Trieste, où je dois rejoindre ma femme et mes enfants ! Si vous aviez voulu m'entendre sur la plage du Pizzo, vous auriez vu que j'ai des saufs-conduits
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pour les États autrichiens, que votre roi Ferdinand lui-même doit reconnaître et respecter. »
La foule ne répondant que par ses cris, ses fusils en joue et son élan accéléré aux paroles perdues de Murât, il se rejeta rapidement au milieu de ses vingthuit soldats restés à quelques pas en arrière pour intimider la multitude par leur contenance. Une décharge confuse de la foule et des canoimiers éclate sur le groupe du roi, renverse mort à ses pieds le capitaine Maltedo, blesse le lieutenant Pernice et plusieurs autres soldats de sa suite. Murât n'y répond qu'en élevant son chapeau, en saluant le peuple et en le conjurant de l'écouter. Une seconde décharge décime ses rangs. La multitude armée s'accumule sur la route et s'étend sur les flancs pour couper au roi le retour vers la mer.
11 n'a déjà plus d'autre asile sur cette terre qu'il voulait conquérir que les bâtiments qui l'y ont apporté. Il s'élance, suivi de Franceschetti, de Natali, de huit ou dix sous-oflîciers, à travers champs vers le rivage. Il reçoit, sans être atteint, le feu de quelques carabines, et parvient, à travers les tirailleurs intimidés, jusqu'à la plage. Du haut d'un écueil qui s'avance dans la mer, il appelle à grands cris : Barbara, Barbara ! conjurant ce commandant de son bâtiment de lui envoyer une embarcation et de se rap-
procher du rivage. Mais déjà le bâtiment, qui avait levé rancre aux coups de feu retentissant sur la rade, fuyait vers la pleine mer, emportant, avec les proclamations , les armes , Tor et les munitions du roi , son dernier refuge et sa vie !
Murât et ses quatre ou cinq compagnons de course n'avaient été poursuivis à travers les vignes et les oliviers, dans leur fuite vers la plage, que par quelques hommes sans armes, que la crainte de voir les fugitifs se retourner tenait à distance. Le colonel Trenta Capelli, les canonniers et les hommes en armes du Pizzo étaient occupés au sommet des col- Unes à tirer sur les vingt-quatre soldats de Murât, à les désarmer, à les faire prisonniers, à les traîner dans leur sang vers la ville. Le roi et ses amis avaient donc le temps d'échapper à la captivité ou à la mort, si Barbara et Cecconi eussent viré de bord à leurs cris et envoyé un canot au rivage. Mais Murat voyait redescendre derrière lui les soldats et les volontaires de Trenta Capelli» et s'éloigner son seul secours.
- Dans cette perplexité, le roi voyant des barques de pêcheurs amarrées à quelque distance de lui sur la grève» se jette dans l'eau pour s'emparer d'une de
ces embarcations et pour mettre la mer entre lui et ses ennemis. Mais la barque échouée, manquant d'eau sous la quille, résiste aux efforts du roi pour la mettre à flot. Pendant ces inutiles tentatives, la multitude, qui s'aperçoit de son dessein, appelle par ses gestes les sbires de Trenta Capelli, entoure le roi de plus près sans oser néanmoins, soit respect, soit pitié, soit crainte, tirer sur lui ou lever la main sur sa personne.
Murât, renonçant à ébranler la grande barque, se jette seul à quelques pas de là dans un petit canot de pêcheur qui flottait à l'ancre, sur une eau plus profonde. A peine en a-t-il escaladé le bord, qu'il s'efforce de retirer à lui le câble à l'extrémité^ duquel était nouée la grosse pierre qui servait d'ancre à ce frêle canot. 11 était près d'y parvenir, quand le pauvre pêcheur à qui appartenait ce canot, tremblant de voir le roi emmener avec lui sa seule fortune, se jette à la mer pour disputer sa barque au fugitif. Le roi le renverse d'un coup de rame à ses pieds, et continue à tirer le câble et à soulever la pierre. Mais la foule des marins et des pêcheurs, accourant aux cris de leur camarade renversé, se précipitent dans la mer, retiennent le câl^le de leurs mains réunies, s'élancenfl dans le canot, renversent à leur tour le roi, le désarment de sa rame, déchirent ses habits, meurtris-
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sent son visage, et l'entraînant vaincu et sanglant sur le sable, le remettent accablé d'injures et d'outrages aux hommes armés de Trenta Gapelli. Ceux-ci se disputent les uns aux autres le roi prisonnier, le frappent au visage avec la crosse de leurs carabines, le collètent, lui arrachent les insignes précieux qu'il portait sur son chapeau et sur sa poitrine, et le traînent avec les cadavres de Pernice, de Giovannini, et avec sept autres de ses officiers ou de ses serviteurs blessés et baignés dans leur sang, à travers la multitude, qui insulte tout ce qui tombe. Ils les jettent pêle-mêle dans les casemates du petit château en ruine du Pizzo.
Deux fois, pendant le trajet de la plage à la prison, la fureur du peuple menaça le roi, et la hache fut levée sur sa tête. Trenta Capelli et l'agent du duc de rinfantado, satisfaits d'une si illustre proie et ne voulant pas souiller leur succès par un crime, le protégèrent contre les poignards de la populace, firent rougir les assassins de leur lâcheté, et placèrent des volontaires et des soldats aux portes du château pour préserver lelà victimes.
Le roi fut jeté sur un peu de paille dans la même salle voûtée où ses compagnons morts ou blessés jonchaient de leur sang les dalles du vaste cachot. Trenta Capelli fit fouiller ses vêtements. On s'empara de ses passe-ports, de ses diamants, de Tor qu'il portait sur lui, d'une lettre de crédit d'un million et demi qu'il avait sur un banquier de Naples, et de la proclamation imprimée qu'il avait rédigée à Vescovato et qu'il comptait répandre dans le royaume.
Cette proclamation, longue, diffuse, pleine de
sophismes auxquels le peuple est peu accessible, respirait plus le diplomate que le soldat. C'était plutôt une justification de son entreprise devant l'Europe qu'un appel sympathique aux Napolitains. On -n'y retrouvait le cœur humain que dans quelques phrases faisant allusion aux vicissitudes de sa destinée.
<c Je vivais solitaire, disait-il, dans un de ces modestes asiles que l'on trouve plus souvent chez les pauvres vertueux ; là je bravais le poignard des assassins du Midi, de ces cannibales qui, dans toutes ' les époques de la révolution française , se sont baignés dans le sang de leurs compatriotes. J'étais décidé à attendre dans ma retraite la fin de cette fièvre contre-révolutionnaire qui dévore la France, pour venir chercher dans vos coeurs un asile contre mes disgrâces et contre la persécution la plus inouïe» la plus injuste, quand je fus forcé de m'éloi^ gner!... » Cette proclamation finissait par la promesse d'un règne de paix et d'une constitution, résipiscence ordinaire et tardive de tou« les princes qui ont fatigué le monde de guerre ou de tyrannie*
Des insultes et des menaces retentissaient encore dans les cours du château et dans le cachot des prisonniers, dans la bouche de quelques fanatiques de vengeance et de sang; mais le plus grand nombre des soldats et des volontaires respectaient Tinfortune après la victoire, et témoignaient au roi les égards et les respects compatibles avec la captivité .
Murât n'avait pas semé de haine personnelle contre lui pendant son règne, aussi humain dans la paix que brave et généreux dans la guerre. Il n'avait versé de sang que dans les combats. Être admiré et être aimé, c'était toute sa vie. Une fois qu'on l'avait désarmé, on ne pouvait le haïr. L'agent des Infantado, Alcalas, envoya au château un repas pour le roi, des secours pour les blessés, des matelas, du linge, des vêtements, des rafraîchissements et des consolations de toute espèce. Il honora la nation espagnole et ses maîtres par la générosité de ses égards envers un roi enchaîné.
Cependant, sur le bruit du débarquement et de la défaite d'une bande de factieux qui venaient provoquer le royaume à l'insurrection, le général napolitain Nunziante, qui commandait dans les Galabres, se hâta d'envoyer au Pizzo le capitaine Stratti, Grec de naissance , et étranger aux dernières années de Naples, avec un détachement pour veiller sur les prisonniers, pour constater leurs noms et leurs qualités, et pour empêcher à la fois l'évasion et l'immolation des captifs. On ignorait encore à Monteleone la présence du roi Joachim parmi cette poignée d'aventuriers. Stratti, en arrivant au château sans passer par la ville et sans avoir approfondi les rumeurs vagues qui parlaient du roi arrêté, fit comparaître sur-le-champ les prisonniers devant lui dans la cour pour les interroger et pour en dresser la liste. Un sergent et un soldat corses passèrent et répondirent les premiers à l'appel, a Qui êtesvous? dit Stratti au troisième. — Joachim Murât, roi