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Orlof , instruit de raflaiblissement de la passion de Catherine pour Wasilikof , reparut tout à coup sans être attendu à Pétersbourg. A son retour, Wasilikof, congédié après vingt-deux mois de faveur, fut éloigné avec le. titre et les trésors dont Timpératrice consolait ses favoris. On croit qu'elle voulut faire apparaître Orlof comme une menace devant les partisans du grand-duc, son fils, qui conspiraient sourdement pour ce fils de Pierre III contre sa mère.
Sa première tendresse pour Orlof parut se ranimer plus vive par sa présence. Elle lui rendit toutes ses familiarités et tous ses honneurs. Elle ne lui refusa que l'exil de son premier ministre Panin, toujours gouverneur du Pétrowitz, son fils. Elle maria cet héritier présomptif du trône à la fille du landgrave de Hesse-Cassel, la princesse Wilhelmine, qui prit le nom de Nathalie Alexiewa. La politique de la cour de Pétersbourg cherchait déjà depuis trois générations ses alliances de famille parmi les petites
cours d'Allemagne : la parenté devait avec le temps devenir un lien pour la politique ; le patronage sur FAUemagne était la lointaine ambition de la Russie. Après ce mariage qui émancipait le grand -duc ' de la tutelle de son gouverneur Panin, Orlof insista sur l'éloignement de ce ministre. Catherine ajourna encore cette condescendance à son ancien favori. Elle prit le prétexte de la politique pour s'y refuser; son véritable motif était une quatrième passion couvée dans son cœur, et favorisée en secret par Panin. L'objet de cette passion était Potemkin. La révolte de Pougatchef suspendit pour quelque temps, en 1774, r avènement de ce favori destiné à devenir bientôt le prodige de la faveur et l'Antoine de la Cléopâtre russe.
L'apaisement de cette révolte, qui avait soulevé uD quart de T empire et coûté des flots de sang à la Russie, rendit la sécurité à Catherine. Rien ne cousolide autant un trône qu'un soulèvement vaincu. Orlof avait été soupçonné d'avoir suscité lui-même Pougatchef, pour faire sentir à l'impératrice la nécessité de s'appuyer sur le bras d'un soldat. Rien ne justifie une si odieuse et si périlleuse supposition de complicité dans Orlof; son nom était couvert d'autant d'imprécations que celui de Catherine dans les manifestes des rebelles ; il était la première victime désignée à la vengeance des Russes. La cause du refroidissement de Catherine pour lui était tout entière dans un dégoût de femme, et non dans un soupçon d'impératrice. Il avait abusé des faiblesses et des docilités de F amour; il voulait asservir quand il n'aimait plus. L'orgueil humilié avait fini par se révolter dans l'âme de l'impératrice. Depuis longtemps, elle aimait mystérieusement le jeune Potemkin.
CATHERINE II. i6i
Les Potemkin étaient une famille polonaise, naturalisée en Russie et vivant dans une modique obscurité sur une petite- terre seigneuriale des environs de Smolensk. Celui dont la Russie et l'Europe apprirent alors pour la première fois le nom était né dans cette résidence rurale de ses pères, en 1736. Élevé à Moscou dans les lettres, il s*y distingua par la promptitude de son intelligence et par sa passion pour la poésie, ce débordement de l'imagination dans les riches natures. De la poésie à l'héroïsme il n'y a que la distance du rêve à la réalité, dans les races primitives. Le jeune Potemkin rêva dès son adolescence des destinées démesurées à sa naissance ; il se fit soldat, parce que l'épée est le talisman des hautes fortunes. La nature l'avait doué de cette mâle beauté qui attire les regards sur l'homme, et de l'homme sur le nom. Promu bientôt au grade d'officier dans les gardes à cheval, brave, enthousiaste, éloquent, supérieur de grâce et de génie à ses camarades, il ne tarda pas à être comme eux ébloui des charmes de la tsarine, attendri par ses malheurs, passionné pour sa cause contre les brutalités de son mari. Pressé d'évaporer dans quelques entreprises romanesques cette chaleur d'âme du Polonais, qui se répand dans tous les hasards et qui en fait le
premier complice de toutes les révolutions, il entra II. il
iÙÎ CATHKRINE II.
avec ardeur dans la conjuration des casernes pour Catherine; il fut Tâme et la voix des conciliabules soldatesques dans a nuit qui précéda la révolution. Au moment où l'impératrice sortait de Pétersbourg pour marcher contre son mari , Potemkin ayant été envoyé par Orlof auprès d'elle pour lui demander un ordre, son cheval se cabra pour ne pas s'éloigner de celui de l'impératrice, et, soit instinct de l'animal, soit adresse du cavalier, Potemkin attira longtemps ainsi l'attention et l'émotion de sa souveraine. Elle n'oublia jamais l'émotion de ce premier regard. Orlof n'était que l'Hercule, Potemkin était l'Antinous de la Russie. 11 fut un des officiers de confiance envoyés le soir, de Péterhof à Oranienbaum, pour demander à l'empereur trahi l'acte de son abdication. Récompensé de son zèle dans la révolution par le grade de colonel et par une mission diplomatique en Suède, il revint à Pétersbourg, et fut introduit par les Orlof eux-mêmes dans le cercle étroit de militaires et de partisans qui charmaient les soirées du palais. Il y conçut dès lors pour cette femme séduisante une passion qui ne s'exprimait que par lé culte silencieux des regards et du dévouement.
Les Orlof néanmoins en furent offensés. Grégoire et Alexis, ayant un jour convié sous un faux prétexte Je modeste adorateur à un entretien secre^ avec eux,
le raillèrent cruellement sur ses prétentions au cœur de la souveraine, et, dans une rixe qui s'éleva à ce sujet entre Potemkin et eux, Alexis et Grégoire Orlof lui crevèrent un œil d'un coup au visage. Ces barbares fils de strélitz se réconcilièrent néanmoins avec Potemkin, et ne soupçonnèrent pas la vengeance qui couvait sous Toubli apparent de l'offense. Catherine, informée par eux-mêmes de la passion du beau Polonais et de l'accident qui avait puni son audace, affecta d'ignorer \in amour qui lui inspirait une reconnaissance secrète. 11 partit pour l'armée de Romanzof, décidé à chercher dans la mort l'oubli de la passion qui le consumait pour Catherine; il n'y trouva que des occasions de s'illustrer contre les Turcs dans la longue guerre de Moldavie.
Instruit du déclin de faveur d'Orlof, il obtint d'être envoyé par Romanzof à Pétersbourg pour apporter a Catherine la nouvelle de la victoire de Choksim. Il espérait trouver le cœur de l'impératrice libre; il le trouva occupé par l'insignifiant favori Wasilikof. Déçu dans ses espérances, il s'éloigna sans se plaindre de la cour -où le bonheur d'un autre offensait ses regards, et courut s'enfermer dans un monastère des environs de Pétersbourg^pour y ensevelir sa douleur. L'impératrice, affligée de son absence, en apprit la caisse, le plaignit tout haut, et }e
rappela par des insinuations consolantes. II s'obstina à ne pas les comprendre, se revêtit du costume des moines du couvent de Saint-xUexandre Newsky, parut décidé à abjurer le monde, et poussa la dévotion désespérée jusqu'à la démence. Ce délire de la piété et de l'amour toucha le cœur de Catherine; elle envoya sa confidente, la belle comtesse de Bruce, au couvent de Saint-Alexandre Newsky, pour rendre la raison avec l'espoir à Potemkin.
Le Polonais, jetant le froc, reparut à la cour d'autant plus adoré de Catherine qu'elle avait plus longtemps refoulé cette passion dans son âme. Wasilikof, relégué à Moscou, céda l'empire à ce rival arraché du cloître pour régner dans le cœur et dans le conseil de sa souveraine. Son ascendant absolu sur l'impératrice ressembla dès ce jour à un sortilège. Ce sortilège n'était que la perpétuelle agitation du caractère de ce favori, qui faisait tour à tour admirer, adorer, trembler, espérer Catherine, la traitant dans la même journée en idole ou en esclave. Mais Catherine, heureuse de son esclavage, lui sacrifiait tous ses rivaux. Orlof et Panin furent écartés. Potemkin régna ou par lui-même ou par des rivaux tolérés par lui jusqu'à sa mort.
Un mariage secret pouvait seul expliquer ces excès d'asservissement dans une femme impérieuse:
on le supposa, sans en avoir jamais la preuve. Affectant dans le palais l'attitude, le costume négligé, la familiarité supérieure d'un époux sur une épouse docile, il levait, dans ses colères, la main sur sa maîtresse ; il ]a punissait quelquefois par des absences obstinées de son appartement ; il osait lui reprocher tout haut jusqu'au crime de son usurpation et de ses meurtres.
Un jour que l'impératrice l'avait envoyé plusieurs fois prier de venir assister dans sa chambre au conseil, et qu'il continuait à jouer aux dés avec ses familiers sans daigner répondre :
« Que faut-il que je dise à l'impératrice ? lui demanda respectueusement le chambellan.
— Dites -lui, répondit insolemment le favori, qu'elle trouvera une réponse dans la Bible, au commencement du premier psaume : Heureux Vhomme qui n* a jamais assisté au conseil des pervers, »
La passion effrénée qu'il avait su inspirer, parce qu'il la ressentait lui-même, lui pardonnait tout. Il concentra dans sa seule main tous les ministères et tous les commandements d'armée. Ces scandales et ces honneurs ne retranchèrent rien à ses démonstrations sincères de piété presque ascétique. 11 passait des heures au pied des autels ; il ne vivait, pendant les longs carêmes grecs, que de racines ; il ne buvait
que de Teau ; il éprouvait ou il simulait des scrupules sur son union illicite avec rimpératrice. La consécration de leur amour par un pope put seule, dit-on, les apaiser.
Panin conservait encore sous Potemkin la molle direction des affaires, que son indolence rendait à la fois commode et inoffensive au favori. Quant à Grégoire Orlof, il n'avait pu supporter longtemps le spectacle du triomphe d'un rival autrefois dédaigné par lui. Époux d'une femme jeune et belle, il la perdit en visitant de nouveau la Suisse, dans son exil volontaire. Revenu à Pétersbourg après la mort de sa femme, il ne reparut à la cour que pour effrayer ses amis de sa démence, et l'impératrice de ses reproches sur leur crime commun. Ses remords prirent le caractère de la vengeance. L'ombre de Pierre III le chassait de résidence en résidence. Exilé enfin à Moscou, il y expira dans les convulsions du meurtrier qui s'entend citer au jugement de Dieu par sa victime. Sa vie et sa mort justifièrent la Providence de sa criminelle élévation.
Potemkin au moins , en partageant le trône, était innocent du régicide ; vsa souveraine ne voyait pas
sur ses mains le sang de son mari. Sa faveur, toujours excessive en 1766, n'avait plus cependant le
caractère de Tamour. Le cœur de Catherine, dé-
pravé par Tinconstance de ses attachements, ne cherchait plus, comme une sultane du Nord ou comme une courtisane antique, que la nouveauté dans la passion. L'âme en elle se séparait des sens : commencement ordinaire de la dépravation qui a besoin de matérialiser le plaisir. L'impératrice régnait, la femme se dégradait jusqu'à la courtisane. Cette courtisane couronnée choisissait, au lieu d'être choisie; c'était désormais la seule différence.
Un jeune secrétaire du cabinet, nommé Zawadowsky, distingué pour sa figure par Catherine, fut agréé par Potemkin lui-même comme un rival subordonné à son dédaigneux ascendant. Un honteux marché parut, à dater de ce jour, conclu entre le favori suprême, les favoris subalternes et l'impératrice, pour se partager la faveur permanente de la politique, les faveurs changeantes de l'intimité, le trône et la couche. Le titre de favori fut dégradé au rang d'une domesticité quelquefois passionnée, toujours infamante. Zawadowsky en jouit peu de temps. Potemkin le craignit assez peu pour le laisser, après sa courte faveur, continuer ses fonctions de secrétaire dans^ le cabinet. L'impératrice ne rougissait déjà plus ni de ses abandons ni de ses inconstances.
Potemkin, récompensé de ses complaisances, reçut de sa souveraine des dons, des privilèges, des honneurs qui l'égalaient à un roi. Il fit venir sa mère à la cour, et la créa dame du palais. Trois de ses nièces,
filles de sa sœur, M'"^ d'Enquelhart, furent appelées d'Allemagne à Pétersbourg pour décorer de leurs grâces sa maison; elles y régnèrent sur son cœur jusqu'à sa mort. Potemkin continua à occuper au palais l'appartement contigu à celui de l'impératrice ; une communication patente existait entre les deux appartements. Potemkin affectait de traverser à toute heure les salles et les corridors, les jambes deminues, les cheveux épars, la poitrine débraillée, un simple peignoir jeté sur ses épaules, dans le costume d'un homme à qui le mariage ou la familiarité sans bornes ne commande plus la pudeur. Ainsi, de ce mélange de domination et de complaisance, de culte et de dédain, se constitua, sous l'apparence d'un satrape de cour, le véritable empereur de la Russie. Une passion criminelle avait élevé Catherine sur le trône; c'était à l'amour dédaigneux de la dégrader. Bientôt il se construisit, à côté du palais impérial, un palais personnel, bâti et meublé avec le luxe d'une demeure souveraine; puis, mécontent de l'architecture de ce palais, il s'en construisit un autre contigu à celui de l'Ermitage, habité par l'impératrice. Une galerie couverte, conduisant de ce palais dans l'autre, ne faisait des deux demeures qu'une seule habitation. Quand l'indolent Potemkin négligeait d'aller luimême rendre les hommages d'un sujet à l'impéra-
trice , elle venait, sans être aperçue du dehors, le consulter sur les aiïaires d'État ou sur [es plaisirs de cour, d'autant plus humble avec lui qu'elle s'abaissait de plus haut. Aucune servilité n'égale celle d'une souveraine qui est descendue, pour un sujet, de son rang. Les courtisans et les ambassadeurs des cours étrangères suivaient l'exemple de prostration que Catherine donnait à l'empire devant celui qui avait été son idole, et qui restait son maître.
Un nouveau caprice Tentraînait vers un jeune barbare, nommé Zoritch, né dans les forêts de la Servie, et que le hasard avait amené à Pétersbourg.
Zoritch, simple fils d'un paysan de la Servie, avait été fait prisonnier par les Turcs dans une des nombreuses révoltes de sa sauvage patrie contre les pachas. Jeté dans le bagne de Constantinople, il avait limé ses fers; une barque grecque l'avait porté à Azof. Engagé dans Tarmée russe du prince Galitzin, il s'était élevé au rang de capitaine de hussards. Sa figure grecque, sa taille albanaise, relevées par l'élégance de son costume militaire, faisaient du Servien Zoritch le type de la beauté virile dans les revues et dans les salons de Pétersbourg.
* Potemkin, dans l'intérêt de son ambition, qui ne craignait rien d'un étranger illettré et demi-barbare, le présenta lui-même, comme un des officiers de son état-major, à l'impératrice, curieuse d'admirer ce chef-d'œuvre de la nature. Elle fut éblouie du pre-
mier regard. Elle avoua sa fascination à Potemkin ; elle lui demanda humblement la permission d'aimer. Potemkin ne l'accorda pas, il la vendit. Zoritch ne fut installé dans l'appartement et dans la fortune de favori qu'après avoir ouvertement payé à Potemkin un honteux tribut de quatre cent mille francs. Ce tribut, renouvelé à chaque inconstance de cœur de Catherine, devint une source des prodigalités de Potemkin, et comme une reconnaissance de son droit de tolérer ou d'exclure les favoris subalternes. Cet impôt sur les passions de Catherine, fourni par la souveraine, payé par le favori, perçu par le complaisant, est une de ces obscénités de l'histoire plus fétides, que l'impôt de Vespasien. Pétersbourg, du premier coup, dépassait le Bas-Empire.
Zoritch, ingrat et insolent envers Potemkin, ne tarda pas à vouloir gouverner l'empire, parce qu'il régnait au palais. Ignorant et superbe, il prit la Russie pour un sérail où le caprice peut changer l'amour en despotisme; il osa proposer un duel à Potemkin. Le favori dominant n'eut qu'un geste à faire pour expulser le Servien. La pitié de Potemkin et la munificence de l'impératrice lui assignèrent pour exil la ville de Schklow, érigée en principauté, et un revenu conforme à son nouveau rang. 11 s'y consola, dans un faste barbare, d'une disgrâce qui avait
fait un prince d'un pasteur des montagnes de Servie.
Un huitième complaisant de Potemkin, idole vide et futile de salons, le jeune Korzakof, succéda à Zoritch. Infidèle aussitôt qu'aimé, Timpératrice le surprit aux genoux de la belle comtesse de Bruce, sa confidente, dans sa propre chambre. L'éloignement et le silence furent la seule vengeance de Tamante et de l'amie offensées. Elle ne punit les téméraires qu'en retirant sa faveur à Korzakof, et sa familiarité à son amie. Magnanime, peut-être par indifférence, l'impératrice absolue ne vengeait pas la femme dédaignée. Elle semblait s'être habituée déjà à regarder la tendresse comme un service ; elle congédiait comme si elle eût dédaigné de punir. Un neuvième amour, plus digne cette fois de ce nom, couvait déjà dans son cœur pour un homme plus digne de l'inspirer et de le ressentir, le beau et malheureux Landskoï.
Mais la politique, la guerre, l'administration, l'encouragement.des sciences, des lettres, du commerce, couvrirent, pendant ces années prospères de son règne, les obscures intrigues du palais.
La première épouse que l'impératrice avait donnée à son fils venait d'expirer d'une mort prématurée. Catherine, qui la supposait capable de provoquer le grand-duc à la revendication du trône, l'avait dénoncée à son mari comme suspecte d'une inclination criminelle pour le comte André Razomouski. Elle avait éloigné Razomouski par l'ambassade de Naples.
Aussitôt après les funérailles, elle demanda pour le grand-duc la main de la princesse de Wurtemberg, nièce du roi de Prusse. Le grand-duc partit avec Romanzof pour avoir une entrevue à Berlin avec sa future épouse. Frédéric le reçut comme le gage d'une indissoluble alliance entre la Russie et la Prusse, les deux grandes ambitions conquérantes du Nord.
(( Vous ne voyez en moi, prince, dit-il avec une glorieuse affectation de modestie à l'héritier de Catherine, qu'un pauvre vieillard malade, à cheveux blancs; mais croyez que je sens mon bonheur et ni?t
gloire en recevant dans ces murs le digne héritier d'un puissant empereur, le fils unique de ma meilleure amie, la grande Catherine. »
La princesse de Wurtemberg, arrachée par la politique à Tamour mutuej qui l'unissait à son fiancé le prince de liesse- Darmstadt, suivit de près le grand-duc à Pétersbourg, où son mariage fut célébré. Elle embrassa, comme les grandes-duchesses destinées à l'empire, le culte national grec. Elle fut la mère d'Alexandre, de Constantin, de Nicolas, de Michel, et de cinq princesses, que ce siècle a vus sur le trône ou sur les marches du trône de Russie.
Ces négociations pour un mariage servirent de voile au grand Frédéric pour négocier en secret avec Catherine le deuxième démembrement de la Pologne, et pour obtenir d'elle le détrônement de sa créature, le roi Poniatowski.
Les succès de Timpératrice, depuis le Bosphore et le Danube jusqu'à la Baltique et à la Bavière, ne suffisaient pas à la distraire de Famour. Ce sentiment semblait se rallumer dans son cœur avec les années, comme un bonheur auquel on s'obstine d'autant plus qu'on le sent plus près de s'évanouir.
Le jeune et beau Landskoï, né d'une famille honorable et simple chevalier dans la garde noble du palais, avait été depuis longtemps remarqué en faction à la porte de l'appartement par sa souveraine. Landskoï avait frappé Catherine par une expression de candeur et de modestie juvéniles qui contrastaient avec la jactance d'Orlof, la majesté de Potemkin, la barbarie de Zoritch, la vanité de Korzakof. Ses regards respiraient l'amour pur, respectueux, timide, dont les femmes dépravées phérissent encore l'image, même après en avoir perdu le sentiment.- Landskoï sembla rajeunir et purifier le cœur de Catherine. Elle avoua son inclination à Potemkin, avant de la décla-
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rer par ses aveux à son nouveau favori. Potemkin exigea pour sa Gondescendance un tribut supérieur à celui qu'il avait reçu des précédents. Au prix de deux cent mille roubles donnés à Potemkin par Landskoï, rimpératrice reçut la permission d'élever jusqu'à elle le plus cher et le plus désintéressé de ses amants.
L'empire put s'humilier, mais il n'eut jamais à s'indigner de cette préférence. Le temps de sa faveur ne fut qu'une ère de félicité domestique pour Catherine, d'administration maternelle pour la Russie, de grâces, de nobles plaisirs pour la cour. Landskoï s'efforçait d'inspirer à l'empire tout entier l'amour qu'il portait à sa souveraine, et de reporter sur la Russie l'amour que la souveraine lai témoignait à lui-même. Sa douceur, sa modestie, sa bienfaisance assoupissaient l'envie; on se félicitait d'une faiblesse qui s'excusait par des bienfaits. Potemkin lui-même contemplait sans ombrage une tendresse niutuelle qui lui livrai); la politique et qui ne voulait posséder que le cœur.
La mort trancha cette félicité. Une maladie lente, attribuée à tort au poison, minait la jeunesse du beau Landskoï. L'impératrice Te soigna comme une mère son fils, et recueillit sur ses larmes son dernier soupir. Son désespoir égala sa passion. Enfermée, pen-
dant plusieurs jours, dans la nuit et dans la solitude de ses appartements, comme Elisabeth d'Angleterre après le supplice de Leicester, elle voulut mourir de la mort de Landskoï : elle parut même résolue à abdiquer Tempire, plus cher jusque là pour elle que la vie. Ses gémissements remplirent longtemps ses demeures. Elle porta le deuil de son favori aux yeux de toute la Russie, fière cette fois d'avouer dans tant de regrets tant d'amour. Elle éleva, auprès de son palais de Tzarko-Zélo, un magnifique mausolée à Landskoï; elle s'y recueillait souvent pour pleurer. Son cœur, désespérant de retrouver jamais un attachement si personnel et si désintéressé d'ambition et de fortune, parut renoncer pour jamais à l'amour. Un long inten'ègne de favoris suivit la mort de Landskoï,
L'ambition l'arracha seule à. ce souvenir. Catherine avait incorporé à ses vastes états la Crimée, son Gibraltar dans la mer Noire, et le Kouban, sa route vers là Perse et vers la Turquie d'Asie. Elle rendit, pour la pompe des mots; son nom de Tauride à la Crimée ; elle donna au Kouban le nom imposant de Caucase. La Fable s'ajoutait à l'histoire pour répandre en Europe le double prestige de ^es conquêtes. Catherine savait, comme Napoléon, faire retentir, par la grandeur des noms, la grandeur des pas qu'elle faisait sur le globe. Potemkin, en récompense de ses succès, reçut le surnom de^aurique et le gouvernement presque souverain de la Tauride.
En même temps l'amiral Woïnovitch, esclave passé au service des Russes sur la mer Noire, recevait l'ordre de s'emparer du port persan d'Asterabad, sur la mer Caspienne. Les Persans, après avoir toléré la construction d'un fort russe sur leur rivage, firent prisonniers, par trahison, l'amiral et ses officiers, les
chargèrent de fers, les outragèrent de coups de fouet et ne les rendirent aux Russes qu'après avoir vu démolir le fort et jeter les canons à la mer. Catherine, obligée d'ajourner ses établissements commerciaux en Perse, se borna à y fomenter les dissensions éternelles de cette Pologne asiatique, en attendant l'heure de l'envahir.
Un traité avec la Chine autorisa, pour le commerce entre les deux empires, la résidence. d'un certain nombre de jeunes Russes à Pékin pour y étudier la langue chinoise. La petite ville de Kiatka, aux confins des deux peuples, fut neutralisée pour servir de foire périodique aux marchands russes et chinois. Des caravanes privilégiées et escortées furent autorisées à pénétrer d'un empire dans l'autre pour y porter les produits du sol, les fourrures et les étoffes
fabriquée^.
Le Kamschatka, les côtes nord-ouest de r.Amérique, le Japon furent également jalonnés par Potemkin pour des commerces ou des établissements futurs. Jamais un peuple si récent sur le globe n'avait tant espéré de l'avenir par l'universalité de ses regards et de ses entréprises : l'espace et le temps semblaient d'avance lui appartenir. Catherine méritait le nom de Grande^ au- moins par la grandeur de ses ambitions. Elle avait trouvé dans Potemkin une grandeur
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de perspectives égale à celle de ses propres pensées : c'était le prestige qui rattachait à ce ministre. II loi donnait le monde en espérance, en retour du pouvoir qu'elle lui maintenait.
Aussi insidieuse dans sa diplomatie que dans ses cctoquêtes, Catherine flattait l'empereur Joseph II, en contraignant par ses menaces la Hollande à céder à ce prince la libre navigation de TEscaut.
Potemkin lui suggéra en 1787 le désir de se faire couronner à Gherson, comme souveraine de la Tauride. Ce voyage, destiné à rappeler ceux de Cléopâtre sur la mer de Syrie, et à éblouir ses nouveaux sujets par l'étalage d'une pompe asiatique, fut destiné aussi à fasciner les regards de Joseph II et des ambassadeurs de T Occident par T étendue et par la célébrité des territoires et des mers où Catherine les promenait à sa suite. Un nouveau favori de Timpératrice, Momonof, une foule de courtisans et de femmes, les ministres, les ambassadeurs de France, d'Angleterre, d'Autriche, le prince de Ligne, courtisan de la gloire, dont la conversation étincelànte éblouissait alors l'Europe, faisaient cortège à ce triomphe d'une femme qui s'était fait de l'Europe
entière une cour. Montrer de près l'erapîre ottoman à ces représentants des cours d'Occident comme une proie facile à saisir, les rendre d'abord dupes, puis complices de ses desseins sur le Bosphore, engager leur responsabilité dans ces perspectives, obtenir enfin d'eux la permission, au moins tacite, d'accomplir en Turquie ce qu'elle avait fait en Crimée, tel était, après l'orgueil du voyage lui-même, l'objet politique de cette longue promenade à travers l'empire.
Le récit fait par le prince de Ligne et par l'ambassadeur de France, M. de Ségur, rappelle le théâtre plus que l'histoire. On croit voyager avec ces courtisans à travers la Fable : les traîneaux courant de jour et de nuit, emportés par des centaines de chevaux sur des routes illuminées par des bûchers de distance en distance ; les populations bordant ces routes et se relayant pour des acclamations aussi prolongées que l'empire; des corps d'armée avec les généraux les plus célèbres à leur tête, campés pour saluer l'impératrice de province en province; les cataractes du Dniester ouvertes dans le granit pour laisser voguer les cinquante galères de la souveraine ; . le roi de Pologne, Poniatowski, accouru comme un simple vice-roi sur le rivage de Kanief, pour s'incliner devant son ancienne idole devenue celle du monde; un entretien secret d'une heure avec ce roi
déjà condamné, encore trompé ; des villages récents , aux façades factices, décorant de loin en loin les collines du bord des fleuves, pour simuler la population et Topulence dans les déserts; Tempereur Joseph II, accouru par une autre route à Cherson, et attendant comme un vassal le débarquement de Timpératrice; des palais bâtis pour un jour, des prodigalités de cent millions semées sur la route; Potemkin, accompagné de la plus belle des femmes de FOi'ient, madame de Witt sa maîtresse, faisant les honneurs de la Crimée à sa souveraine; l'impératrice de Russie logée à Batschi-Séraïl , dans le palais désert mais encore somptueux des khans; à Pultawa, une représentation, par deux armées de soixante mille hommes, de la bataille où Charles XII céda la fortune à la Russie. Au milieu de cet orgueil, Catherine se dégradait en public par les plus serviles condescendances envers son nouveau favori, le vulgaire Momonof, convive des empereurs et des rois. Enfin les entretiens à demivoix ou confidentiels de l'impératrice et de Joseph II sur la part qu'ils projetaient de s'adjuger de ces terres et de ces mers ottomanes, tous ces prodiges de puissance, de luxe, de fêtes, d'esprit, de scandales, firent du voyage en Crimée l'entretien de l'Europe et de la postérité. La Russie, personnifiée dans une femme à deux faces, européenne et orien-
taie, la civilisation dans une main, Tépée dans l'autre, apparut pour la première fois à Tunivers.
L'attitude courtisanesque des ambassadeurs de France, d'Angleterre, d'Autriche, d'Espagne, d'Italie, la présence de l'empereur Joseph II lui-même ajouta la déférence de l'Europe à l'orgueil de la tsarine. Un avertissement du sort sembla réveiller Joseph II de ses rêves d'envahissement de la Turquie et de la Pologne : la nouvelle de la révolution de ses États de Brabant lui arriva pendant qu'il complotait des révolutions chez ses voisins. Il partit précipitamment pour aller contenir ses propres provinces.
Pendant ce voyage, les agents de Potemkin agitaient les Égyptiens au Caire, les Grecs à Smyrne, les Roumains en Moldavie et en Valachie, les Serbes dans leurs montagnes, les Bulgares dans leurs vallées. Les réclamations du Divan étant restées sans réponse, la Porte, inquiète du voyage inexpliqué de l'impératrice et de son intimité avec Joseph II, résolut de prévenir la coalition et déclara la guerre à la Russie. C'est ce que désirait Potemkin.
Pendant une courte guerre avec la Suède, les Turcs, malgré le courage du vieux amiral Hassan- Pacha, succombaient à Oksakof devant l'intrépidité de Souvarof, dont le nom commençait à sortir de
l'obscurité dans ce siège. Potemkin, généralissime de toutes les armées de terre et de mer, gouvernait despotiquement toutes les opérations militaires des généraux subordonnés, depuis la Pologne jusqu'au Dniester, au Pruth et au Kouban. Il rêvait, dit-on, comme avait fait Orlof, de se construire un empire personnel de ces vastes lambeaux de Bessarabie, de Crimée, de Valachie, de Moldavie et de Pologne, arrachés aux Sarmates, aux Tartares et aux Ottomans. Les Autrichiens, commandés par le prince de Cobourg, devenu 'depuis célèbre par ses campagnes contre la Révolution française, conquéraient Choksim. Potemkin enlevait enfin Oksakof dans iiii assaut, qu'il contemplait de loin comme un combat de cirque donné à ses favoris et à ses maîtresses. L'assaut, le
pillage et le massacre d'Oksakof entassèrent quarante-cinq mille cadavres de Russes et d'Ottomans, confondus dans les rues, sur les remparts et dans le fleuve. Il n'y eut ni pitié d'un côté, ni imploration de la vie de l'autre; la mort fut le seul arbitre entre les deux peuples..
L'Europe, fascinée par les écrivains à la solde de la Russie, applaudit à cette atroce exécution d'une ville innocente par un satrape du Nord. L'impératrice envoya à Potemkin un présent de cent mille roubles, un bâton de commandement incrusté de diamants et entouré d'une branche de laurier aux feuilles d'or; elle lui conféra de plus le titre d'hetman des Cosaques, enlevé au vieux et perfide Razomousky, qui avait livré Pierre III, son bienfaiteur. Une aigrette de diamants et le rang de général récompensèrent Souvarof.
Souvarof, encouragé par ces distinctions de sa souveraine, . déploya rapidement un génie sauvage qui fit de ce guerrier l'Annibal russe. La victoire de Foksani, remportée par Souvarof contre les Turcs, confirma sa renommée. Celle de Rimnik, où il sauva seul, avec trente mille Russes, l'armée autrichienne des deux cent mille Turcs ou Tartares du grand vizir, lui valut le surnom de Rimnisky et le titre de comte du saint-empire romain et de comte de Tempire russe.
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Le seul boulevard de la Turquie était désormais Ismaïl. Potemkin l'assiégeait depuis sept mois. Entouré dans son camp d'un cortège de femmes et de courtisans, il y égalait le luxe et la licence d'Antoine en Egypte. Un jour qu'il se faisait révéler superstitieusement les arrêts du destin par une devineresse de sa cour, qui lisait le sort dans la disposition des cartes. (( Je connais, s*écria-t-il tout à coup, un oracle plus sûr que celui-là. » Et appelant le chef de son état-major, il lui ordonne d'appeler Souvarof et son armée devant Ismaïl.
Souvarof arrive, harangue son armée : « Point de miséricorde aux vaincus, enfants ! leur dit-il avec le stoïcisme féroce d'un barbare; les vivres sont chers! »
Le soir, Ismaïl était emporté. Quinze mille cadavres de soldats de Souvarof avaient comblé les fossés, quarante-cinq mille Ottomans, soldats, habitants, hommes, femmes, vieillards, enfants, massa-
crés par Tordre de ce héros du meurtre, avaient diminué le prix des vivres dans le camp. « Madame, écrivit Potemkin à Catherine, l'orgueilleux Ismaïl est à vos pieds. » Hassan mourut de douleur en apprenant la chute de ce boulevard de sa patrie. De jeunes officiers volontaires français, les Roger de Damas, les Langeron, les Richelieu, fuyant dans les camps de r étranger les premières agitations de la Révolution française, décoraient la cour de Potemkin et signalaient leur valeur à Tassant d'Ismaïl.
Catherine, enorgueillie du triomphe de ses généraux, parlait tout haut d'aller transplanter la capitale à Constantinople. Potemkin, rappelé après cette campagne à Pétersbourg, y arrivait par une route illuminée jusqu'à huit journées de distance de la capitale. Des courriers, envoyés deux fois par vingtquatre heures au-devant de lui pour rapporter de ses nouvelles à Timpératrice, ne cessaient d'aller et de revenir de Pétersbourg à la station où le triomphateur avait passé la nuit. Une députation de ministres et de sénateurs alla jusqu'à Moscou lui porter les félicitations et presque les hommagss de sa souveraine. Son entrée dans la capitale égala les cortèges romains après les guerres d'Asie.
Mais ce triomphe extérieur cachait autant de craintes qu'il montrait de joie et de déférence dans
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rimpératrice : elle voulait lui dérober, sous la magnificence de Taccueil, Tembarras et la froideur qu^^elle éprouvait de son retour. Cette longue absence avait déraciné ce superbe favori du coBur et presque de l'esprit de sa maîtresse. Momonof, aimé quelque temps par Catherine, avait manifesté sa répugnance pour une fen^me flétrie par les années. Épris de la jeune et belle princesse Sherbetof, il avait mal déguisé ses sentiments à T impératrice. A la fois offensée et clémente, Catherine avait doté les deux ingrats et les avait relégués à Moscou, pour ne pas être témoin de leur bonheur. Le dépit et Fhabitude l'avaient jetée, le jour même du départ de Momonof, dans les bras d'un dernier favori. Ce favori était le jeune Platon Zoubof, jeune officier de la garde à cheval, pépinière de ces élus de la prostitution virile. Platon Zoubof, à peine âgé de vingt-trois ans, n'avait rien de ce qui pouvait justifier un tel choix, que la figure, la complaisance et l'ambition. La vieillesse de l'impératrice et sa dépravation croissante avaient laissé prendre à Zoubof sur son cœur un empire qu'il voulait étendre jusque sur sa politique. Bezboroko et Markof, ses ministres, étaient devenus les complaisants forcés du jeune favori.
Potemkin, informé de cet ascendant de Zoubof sur les affaires, avait protesté contre ce choix dans ses
lettres à Catherine. Il arrivait pour F expulser de la cour. Zoubof ne redoutait déjà plus de rival et supportait mal un supérieur. Une faction libertine, composée de Valérien Zoubof son frère et de Soltikof son ami, confidents tqus deux des scandaleuses familiarités de l'impératrice avec ce jeune homme, de Léon iNarisbkin, sorte de bouffon grotesque et flatteur, d'une folle de cour, à qui la feinte folie permettait tout, de la Branitska, de la Protasof, de quelques femmes et de quelques serviteurs de confiance, enveloppait Catherine dans un cercle de plaisirs et d'entretiens impénétrables aux profanes. L'ambassadeur de France, Ségur, celui de Joseph II, Cobentzel, hommes spirituels, intéressés à flatter par état et par habitude, le prince de Nassau, aventurier illustre et cosmopolite, qui cherchait la gloire dans toutes les guerres et la fortune dans toutes les cours, y étaient seuls admis. Les trésors dévorés par les onze favoris précédents, pour prix de leur passion ou de leur complaisance, étaient maintenant la proie de Zoubof et de ses courtisans. La liste authentique de ces dons en terres, en paysans, en pierreries et en or, que nous avons sous les yeux, n'élève pas à moins de cent vingt millions de roubles le chiff're total de ces dilapidations du cœur d'une seule femme pendant ce long règne. Tacite n'a pas de mot plus caractéristi-
que ce chiffre. Les affaires nécessitaient un autre génie que celui de Zoubof .
La mort de Joseph II, remplacé sur le trône par Léopold, avait arraché l'Autriche à l'alliance russe. Celle de Frédéric II, qui datait de 1786, avait refroidi le cabinet de Berlin. Potemkin conseilla la paix avec les Turcs, afin de reporter l'attention tout entière de la Russie sur les événements et sur les doctrines dont la révolution française ébranlait le monde.
Catherine, portée au trône par une révolution de palais, détestait les révolutions populaires. Séditieuse avec ses complices contre son mari, impie avec Diderot, philosophe avec Voltaire, perturbatrice des nationalités établies en Crimée et en Pologne, elle était contre-révolutionnaire et ennemie implacable des innovations politiques en France. Bien que la Russie, trop jeune pour la liberté, cet âge viril des peuples, fût impénétrable aux idées qui remuaient alors le midi de l'Europe, Tinstinct du despotisme avertissait de loin l'autocratie que son devoir était d'être du parti des trônes contre le parti des peuples.