‹ Civilisateurs et conquérants--Chapitre 7 sur 19 · MARS 1771 ■— 13 OCTOBRE · texte numérisé non relu

MARS 1771 ■— 13 OCTOBRE

Murât était le fils d'un simple cultivateur tenant une hôtellerie de campagne à la Bastide, bourgade du midi de la France, sur le revers de ces Pyrénées dont les races fortes, intelligentes et aventurières, respirent de près le génie chevaleresque de l'Espagne, et rappellent, jusque dans les rangs des paysans, la noblesse plébéienne et l'intrépidité du sang de Henri IV. Il y a, dans le midi de l'Europe surtout, comme il y en a en Espagne, en Ecosse et en Orient, des tribus de peuple où la noblesse est de tous les rangs. Le mendiant lui-même y sent la dignité de race, parce qu'il a en lui la hauteur de

l'âme. Le jeune Joachim Murât était de ces tribus. Enfant, berger, fortifié par ces habitudes rurales et par ces rudes travaux agricoles de sa famille, servant tour à tour, comme ses frères, aux champs ou dans r hôtellerie de son père, passionné pour les chevaux qu'élèvent, comme les Andalous et les Arabes, les paysans de ces contrées, les domptant avec adresse, pansant au besoin de sa main d'enfant ceux des voyageurs, hôtes accidentels de l'écurie de son père; ces habitudes le façonnaient de bonne heure aux goûts et aux habitudes du cavalier. Sa famille, aisée quoique rurale, lui faisait néanmoins recevoir, dans le village et dans la petite ville voisine de Cahors, l'instruction d'un enfant destiné soit au sacerdoce, soit aux professions accessibles alors aux jeunes gens de sa condition. Son intelligence vive et souple ne se prêtait pas moins à ces exercices de l'esprit que son corps aux exercices de la vie des champs ou des camps. Sa taille était élevée, son buste svelte, son col dégagé, ses bras souples quoique fortement noués aux épaules, ses jambes bien fendues pour embrasser le cheval, ses pieds bien arqués pour mordre les pentes des montagnes. Sa physionomie ouverte et rayonnante, ses yeux bleus, son nez aquilin, ses lèvres gracieuses, son teint coloré, ses cheveux châtains, longs, soyeux, naturellement ondes, flottant sur ses

joues OU rejetés sur son col à la manière des Basques, frappaient les yeux et gagnaient le cœur. Quelque chose d'héroïque était écrit par la nature dans l'extérieur de ce jeune homme et lui prophétisait on ne sait quoi ; sa mère et ses frères croyaient à son avenir. Son cœur sensible, serviable à tous et tendre, le faisait aimer de ses camarades et écartait de lui toute envie.

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Le goût du cheval et des armes l'emporta bientôt dans Tâme de Murât sur la vocation sacerdotale à laquelle sa famille le destinait malgré la nature. Le sanctuaire et la vie assise et oisive du lévite ne pouvaient contenir cette flamme et cette énergie. Tourmenté par une ambition vague, qui, au dire d'un de ses compatriotes, le portait sans cesse à élever ses regards vers les étoiles, il s'engagea en 1787, à quinze ans, malgré ses parents, dans le 12^ régiment de chasseurs. L'Europe était en paix ; il subit cinq ans sans impatience et sans dégoût la vie de simple soldat, dont son cheval et ses armes le consolaient. La guerre de 1792 appela son régiment aux frontières, et fit ressortir la bravoure et 4' aptitude du jeune soldat. 11 passa en une seule année par les grades soldatesques de brigadier et de maréchal des logis. A la fin de l'année, il fut fait officier. L'émigration laissait les rangs libres et les places d'officiers vacantes. Bientôt capitaine en 1793, il fut élevé

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en peu d'années, d'exploit en exploit, au grade de chef de brigade. Napoléon , qui le distingua partout dans la première campagne d'Italie (1796), le nomma son aide de camp à Milan, lui rendit en amitié tout ce que le jeune Murât lui donnait en admiration et en dévouement, l'attacha à sa fortune, lui confia plusieurs missions à Turin, à Gènes. Au mois de mars 1798, Murât marcha vers les confins de la Valteline, et réunit cette province à la nouvelle république Cisalpine. Envoyé à Rome avec Berthier, il défit les insurgés des campagnes voisines, et contint, par des arrestations hardies de prélats et de moines, la résistance contre les Français.

L'expédition d'Egypte résolue, il déclara qu'il suivrait partout Bonaparte. Témoin de ses charges de cavalerie contre les Mameluks, notamment à la bataille du mont Thabor (16 avril 1799), oii il acheva la dispersion de l'armée turque, Bonaparte comprit l'électricité communicative que sa valeur inspirait aux troupes, vit en lui l'élan et l'enthousiasme de l'armée, le ramena en France quand il y revint éblouir et asservir le Directoire, et lui confia le rôle de l'audace et de l'action armée à Saint-Cloud, le 18 brumaire. On sait comment Murât, laissé par Bonapapte avec ses grenadiers à la porte de l'Orangerie pendant qu'il entrait dans le conseil des Cinq-

Cents pour Tapostropher et le dissoudre, reçut dans ses bras Bonaparte repoussé, déconcerté, presque évanoui , le remit à cheval , rendit l'audace à ses résolutions, donna l'élan à ses soldats, couvrit son trouble , répara sa retraite , et acheva sa fortune et son crime en dispersant avec ses baïonnettes la représentation désarmée. De ce jour, Bonaparte reconnaissant vit dans Murât un supplément de luimême, et résolut, par sentiment autant que par politique, de s'attacher ce compagnon d'armes qui portait partout bonheur à ses desseins. Ces deux hommes de guerre mêlèrent leur vie pour doubler, par l'attachement, leur force. Murât fut nommé commandant de la garde des consuls. Mais l'ambition n'était pas un lien assez fort pour enchaîner Murât à la fortune de son ami devenu chef de la République; Tamour rapprocha davantage encore le coeur du cœur, le sang du sang. Le jeune officier aimait une des sœurs de son général , Caroline Bonaparte. Elle entrait à peine dans l'adolescence ; elle était d'une beauté moins grecque et moins classique , aux yeux des statuaires, que celle qui fut depuis la princesse Pauline Borghèse, mais d'une grâce plus attrayante, d'une âme plus haute, d'une intelligence plus cultivée, d'une plus royale ambition. Murât tremblait de la demander, dans la crainte d'un refus motivé sur

son humble naissance et sur son dénûment de fortune. Bonaparte, lui comptant sa bravoure pour richesse et sa faveur pour sang, la lui offrit. Murât, le plus amoureux et le plus heureux des hommes, donna son cœur à la sœur, au frère sa reconnaissance et son dévouement. Les deux familles furent confondues comme les deux destinées.

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Bientôt après (1800), il commandait la cavalerie à Marengo, recevait un sabre d'honneur pour ses exploits , était chargé de commander en chef le détachement de nos armées qui marchait sur les États romains, rétablissait le pape à Rome, chassait les Napolitains, entrait à Naples en pacificateur, et concluait la paix avec le roi des Deux-Siciles. Il gouverna ensuite avec le titre de général de la république Cisalpine, et en 1802 se rendit à Lyon, où il installa les nouvelles autorités. A son retour, il alla visiter son humble famille et se parer de sa gloire dans le village de son père , mais avec une modestie et une cordialité qui élevaient à lui tous les anciens témoins de sa première obscurité. Bonaparte le nomma gouverneur de Paris. Il remplit ces fonctions avec une grandeur et un luxe qui faisaient présager l'Empire. Il aplanit la route du trône à son beau-

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frère. Il le servit dans toutes ses pensées, mais Bonaparte le connaissait assez pour ne rien lui demander qui pût flétrir son cœur ou ternir son nom. 11 chargeait Murât de ses grâces, les autres de ses rigueurs.

C'était l'époque où Bonaparte, dans des vues machiavéliques qui lui firent croire à la nécessité des crimes utiles , faisait enlever en pays neutre , juger et immoler en une nuit, le jeune et innocent fils des Gondé. Murât ne prêta ni son âme ni sa main à cette tragédie. Sa place de gouverneur de Paris (1804) et ses liens de famille avec Napoléon laissèrent croire cependant dans les temps qu'il avait trempé dans ce sang. Ce fut une calomnie de Tignorance.

Informé par la rumeur du palais et par M'"^ Bonaparte qu'il se tramait quelque chose de sinistre contre un prince de la famille des Bourbons, il emprunta le cœur et la voix de sa jeune femme pour détourner Bonaparte de toute mesure qui dépasserait la prudence et la sûreté de son gouvernement. Il fit parler la gloire avec la pitié. Il ne fut initié à aucune des circonstances qui préludèrent à l'attentat. Ses fonctions de gouverneur de Paris lui donnaient l'attribution de désigner les membres du conseil de guerre. Sur l'ordre du ministre de la guerre, il les désigna sans choix par leur grade et parmi les

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chefs de corps de la garnison de Paris. Il pouvait croire à Tacquittement ; il espérait sans aucun doute une commutation de peine dans le cas de condamnation. Malade ou aflectant la maladie dans ces jours funestes pour mieux retirer sa main de cette embûche, il se borna à envoyer à dix heures du soir, le jour du jugement, le chef d'escadron Brunet, son aide de camp, et le colonel Ravier, du 18** régiment, à Vincennes, pour venir lui rendre compte de la séance du conseil de guerre aussitôt qu'elle serait terminée. Leur mission était uniquement de savoir ce qui se passait et de le rapporter à leur général. Ces deux officiers n'apprirent que dans les cours de Vincennes le nom du prisonnier. Ils assistèrent à ce jugement et au meurtre précipité qui le rendit plus odieux et plus féroce. Ils repartirent consternés avant le jour pour Paris. Le chef d'escadron Brunet,^ depuis général, jeune homme de vingt ans au cœur pur et à l'âme sensible, entra dans la chambre à coucher de Murât où il reposait avec sa femme. 11 raconta ce qu'il avait vu. Murât et Caroline jetèrent des exclamations de surprise et d'horreur en l'écoutant. Us savaient le procès; ils ne croyaient évidemment pas à l'exécution. Ils confondirent l'un et l'autre leurs larmes avec les larmes de l'aide de camp. Ce n'est pas ainsi qu'un complice reçoit l'annonce d'un crime.

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Murât en fut plus qu'innocent, il en fut navré pour lui-même et honteux pour la gloire de son beaufrère.

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Après la proclamation de TEmpire, il fut revêtu de la dignité de grand amiral, dignité de cour qui lui donnait rang parmi les grandes féodalités impériales que Napoléon rêvait de reconstituer à Timitation de Charlemagne. Mais la guerre était sa véritable dignité. Il y suivit partout T empereur, commanda la cavalerie dans toutes les grandes campagnes de 1800 à 1808, et contribua par ses manœuvres, ses attaques et sa prodigieuse valeur, aux victoires d'Austerlitz, d'Iéna et d'Eylau. L'empereur lui écrivit à Toccasion de la prise de Stettin : « Puisque vous prenez les places fortes avec votre cavalerie, je pourrai congédier le génie et faire fondre mes grosses pièces. » Le grand-duché de Berg, principauté de la rive droite du Rhin, enlevé comme une dépouille à la Prusse, lui fut donné en souveraineté par Napoléon. Il rêvait une souveraineté plus royale; Tempereur la lui faisait espérer pour aiguillonner son ardeur.

Murât fut chargé de conduire une armée française

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à Madrid (23 mars 1808), sous prétexte de pacifier TEspagne déchirée par les dissensions de la famille royale, en réalité pour expulser les Bourbons et pour faire un trône de plus à sa dynastie. Murât, à la fois négociateur, général d'armée, protecteur apparent de la cour, exécuteur intéressé des pensées de Napoléon, conspirant et combattant pour lui-même, subjugua Madrid révolté, s'interposa entre le père et le fils au palais d*Aranjuez, contraignit l'abdication du vieux roi, engagea le jeune roi à se rendre à Bayonne, où la perfidie de Napoléon, qui lui promettait un trône," Tattendait pour lui donner une prison. L'Espagne, veuve de sa famille royale et occupée par les troupes françaises, était un empire à donner. Murât l'attendait pour lui. 11 l'avait acheté par assez de bravoure, assez de services, assez de ruses, et il faut le dire, assez de sang versé. Bonaparte, mal conseillé par les ambitions de ses proches, le donna à son frère Joseph, déjà roi de Naples, promettant à Murât le royaume de Naples en dédommagement. Murât trompé, mécontent, désespéré d'avoir conquis et ensanglanté l'Espagne pour un autre, conçut un ressentiment profond d'une faveur manquée qu'il considérait comme un outrage. 11 tomba malade de cette langueur qui suit les grandes ambitions déjouées. 11 refusa de voir l'empereur, s'enferma dans un isole-

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meut amer, et reçut enfin, par les sollicitations de sa femme, encore plus impatiente de régner que luimême, le trône de Naples, non comme un royaume, mais comme une injure de son bienfaiteur. Il en prit possession en 1808, chassa les Anglais de l'île de Gaprée, d'où leur pavillon offensait ses yeux dans son palais, éblouit son peuple par sa gloire, se l'attacha par sa grâce, et le gouverna avec une sagesse ^t une bonté qui le firent adorer de l'Italie. Sa cour brillante du luxe des armes, des fêtes, des plaisirs, fut une ivresse continue de guerre, d'ambition et d'amour.

Il n'était néanmoins, quoique roi» qu'un vassal couronné de Napoléon. 11 avait ajouté ce nom de Napoléon au sien en signe d'adoption d'une part, de clientèle de l'autre. Il continuait de servir en qualité de maréchal de l'Empire et de commandant général' de la cavalerie française dans les campagnes de l'empereur. La couronne n'avait rien enlevé à son intrépidité. C'était toujours le premier soldat à cheval de l'Empire; le feu l'exaltait. La douceur de son cœur lui faisait cependant répugner au sang. Ce qu'il voulait à la tête de ses escadrons, ce n'était pas la mort des ennemis, c'était leur fuite et la victoire. Sa bravoure était un tourbillon qui dispersait tout, mais qui tuait peu. Il ne portait en chargeant ni un sabre, ni même une épée de combat. La seule arme qu'il ceignît à cheval était un glaive romain, large et court, inutile à l'attaque et à la défense contre les longues lames des cavaliers ennemis. Ce glaive, au pommeau de nacre artistement incrusté de pierres précieuses,

était orné du portrait de la belle reine Caroline, sa femme, et de leurs quatre enfants. Il ne tira qu'une seule fois cette arme du fourreau dans un danger extrême, non pour frapper, mais pour animer son escorte à fondre avec lui sur une nuée de cavaliers dont il était entouré. Il disait au comte de Mosbourg, son ami et son ministre, qui avait administré ses finances avec un talent et une fidélité dignes d'un plus vaste empire, et qui gardait sa mémoire avec le désintéressement et avec le culte de Tamitié : « Ma consolation la plus douce quand je repasse sur ma 'Vie de soldat, de général et de roi, c'est de n'avoir jamais vu tomber un seul homme mort de ma main. 11 n'est pas impossible sans doute que dans tant de charges à fond, où je lançais mon cheval à la tête des escadrons, quelques coups de pistolet, tirés au hasard, aient blessé ou tué un ennemi, mais je n'en ai rien su; si un homme était mort devant moi, et de ma main, cette image me serait restée toujours présente, et me poursuivrait jusqu'au tombeau. »

La sensibilité du cœur s'allie ainsi dans le guerrier moderne à l'impétuosité du courage. Il veut la victoire en masse, les détails du carnage lui font horreur et pitié.

La campagne de Napoléon en Ritsate arraeba une dernière fois Murât aux délices de sa eour de Naples. Il répugnait à cette guerre d'orgueil et de défi à la nature, où Napoléon allait jouer la vie de deux millions d'hommes et l'empire du continent contre une stérile conquête impossible à posséder. Mais Murât ne pouvait entendre de loin le bruit du canon et les échos delà gloire de ses anciens rivaux de renommée, sans se précipiter avec eux sur les champs de bataille. Il rejoignit l'empereur en route, lui fournit quelques régiments napolitains qu'il voulait tremper dans la grande guerre, et reprit le commandement en chef de cent cinquante mille hommes de cavalerie, la plus immense réunion de chevaux qui ait jamais sillonné l'Europe depuis les invasions d'Asie. L'empereur l'embrassa, partagea comme autrefois avec lui sa tente, le traitant tout à la fois en aide de camp, en ami, en beau-frère, en roi. Murât fit presque à lui seul toute la campagne, à la tête des avant-

gardes, contre un ennemi qui se repliait toujours après les premiers coups. Le roi de Naples semblait affamé de combats et jouir de ses dernières lueurs de gloire. Il n'y eut, du Borysthène à Moscou, de feu que pour lui. Il semblait n'en pas affronter assez pour son insatiabilité de gloire. Les Cosaques, dont le rideau se reformait et se dissipait sans cesse autour de lui, et qui le reconnaissaient de loin au luxe éclatant de son costume, jouaient eux-mêmes avec Murât à ce jeu du sabre, comme dans un carrousel oriental. Us s'en approchaient, ils l'appelaient leur hettnan français, comme les Mameluks, charmés de sa valeur, l'appelaient leur bey en Egypte. Ils en recevaient des présents.

Cette passion du luxe militaire, qui exposait la vie de Murât aux coups de l'ennemi, était une partie de son prestige sur les soldats. Son costume était une partie de son caractère. Il le signalait à la popularité des camps. L'éclat pour lui était l'image delà gloire. Homme du Midi, il aimait, comme le Cid, la pompe espagnole, les chevaux piaffants, les armes précieuses, les vêtements éclatants et colorés des Arabes. Son uniforme n'était jamais que le caprice éblouissant de son imagination. Il portait généralement des bottes de maroquin rouge, à larges plis retombant sur le cou-de-pied, ornées d'éperons d'or; un pantalon blanc collant sur la cuisse et révélant la mâle beauté de ses formes, une veste de brocart, une tunique courte, serrée à la taille, bordée de fourrures, enrichie de brandebourgs d'or; une coiffure relevée comme celle des compagnons de François P% deux ou trois panaches et une aigrette flottante et étincelante sur son chapeau. Héros de théâtre, mais à qui

l'œil pardonnait cette ostentation guerrière, parce que la bravoure dépassait l'ostentation, et que la scène était au milieu du feu et du sang. Napoléon souriait quelquefois avec ses lieutenants de cet appareil un peu puéril de son beau-frère, mais cet excès même lui plaisait, parce qu'il contrastait avec sa propre simplicité, autre nature de prestige dont il frappait aussi les yeux des soldats.

Pendant que Napoléon, vainqueur presque sans combats, et enfermé dans le piège de Moscout per* dait le temps à hésiter entre une marche en ayant, une paix menteuse et une retraite impossible, Murât, bivouaquant, hors des murs, à la tête de ses trente mille cavaliers, battait la campagne pour chercher l'ennemi ou T écarter de Moscou. On sait les désastres de cette retraite, où l'armée de Napoléon, retardée par son indécision, lutta en se décimant dans des déserts de neige contre les éléments et les hommes. De cinq cent mille hommes et de cent cinquante mille chevaux qui avaient passé quelques mois auparavant le Borystbéne, soixante mille hommes débandés et quelques centaines de chevaux le repassèrent à peine au ccpur de Thiver. Jamais, depuis l'armée de Xerxès, une si longue et si complète déroute devant la nature Be sema de cadavres d'hommes et de chevaux cinq cents lieues de déserts. L'âme de Murât ne fléchit pas à ce spectacle. 11 l'avait présfagé, il le brava en

homme qui voulait laisser sa vie ou rapporter du moins son nom. Il usa jusqu'à son dernier cheval de combat. Quand sa cavalerie fut évanouie presque tout entière dans les combats et dans la neige, il groupa le peu d'hommes qui lui restaient autour de l'empereur, il commanda le bataillon sacré qui remplaçait sa garde, petite troupe d'élite, reste pitoyable \ d'une immense armée, où les généraux faisaient fonctions d'officiers, et où les colonels et les chefs | d'escadron serraient les rangs des soldats. Abandonné enfin par l'empereur, qui partit précipitamment pour précéder à Paris le bruit de ses désastres et pour prévenir le contre-coup de cette chute, Murât reçut la mission impossible d'arrêter ce courant de fuite, de réorganiser au cœur de l'Allemagne ennemie une armée qui n'était plus qu'une bande d'hommes démoralisés et décimés par les éléments. Murât lui-même ne résista pas. Après avoir vainement tenté de se faire obéir p^r des chefs dont l'absence de Napoléon encourageait la désobéissance, et par des soldats qui n'écoutaient plus que la voix du salut individuel. Murât, rappelé aussi secrètement par sa sollicitude sur le sort de son trône à Naples, déserta l'ombre d'armée confiée par l'empereur à son commandement, et partit nuitamment de Posen pour son royaume, le 17 janvier 1813, en remettant le

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soin de rallier les troupes au prince Eugène Beauharnais. -

Il répétait dans la route au général Rosetti, son aide de camp : u Je ne serais pas étonné d'apprendre, en arrivant à Rome, que les Anglais sont en Calabre. »

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Kapoléon indigné masqua mal aux yeux de la France sa secrète colère contre son beau-frère et son ami. 11 Tinsulta de sa propre main dans une note publiée à ce sujet dans les feuilles publiques. « Le roi de Naples, malade, disait Napoléon, a dû quitter l'armée. Le prince Eugène en prend le commandement. Le vice-roi d'Italie a plus l'habitude d'une grande administration. Il a l'entière confiance de l'empereur. » C'était dire tout haut que Murât ne l'avait plus. Cette confiance était ébranlée depuis longtemps en effet. L'empereur savait que Murât et sa cour étaient assiégés, comme Bernadotte, des insinuations de l'Autriche et de l'Angleterre, qu'il les écoutait trop dans l'intérêt de son trône, et que Fouché, relégué à Naples, donnait à la reine Caroline, femme de Murât, et bientôt à Murât lui-même, des conseils machiavéliques de paix séparée avec les puissances et de séparation de sa cause de la cause perdue de Napoléon.

Napoléon ne se contint plus en apercevant enfin ces manœuvres obliques d'une cour vassale de la sienne et d'une défection méditée dans sa propre famille. Mais, selon son usage quand il était faible et qu'il voulait paraître fort, il révéla avant le temps sa colère, et il outragea au lieu de frapper. « Je ne vous parle pas, écrivit-il imprudemment à celui qu'il avait fait roi et qu'il avait rendu indépendant en le couronnant, je ne vous parle pas de mon mécontentement en apprenant la conduite que vous avea tenue après mon départ de l'armée; cela tient à la faiblesse de votre caractère : vous êtes un bon soldat sur le champ de bataille, mais, hors de là, vous n'avez ni vigueur, ni caractère. Seriex-vous donc de ceux qui pensent que le lion est déjà mort et qu'on peut impunément se partager ses restes?... Si vous faisiez ce calcul, il serait fauxl... Vous m'avez fait tout le mal que vous pouviez me faire depuis mon départ de Wilna. Le titre de roi vous a tourné la tête... Si vous voulez le conserver, conduisez-vous bien!... »

De telles paroles tombant sur le cœur d'un honame superbe, mais sensible, étaient de nature à envenimer plus qu'à ramener ce cœur. Murât, humilié, rendit offense pour offense. « Vous avez fait, dit -il, une cruelle blessure à mon honneur, et il n'est plus au pouvoir de Votre Majesté de guérir le mal ; vous avez outragé un ancien compagnon d'armes qui vous a toujours été fidèle dans vos dangers, qui n'a pas médiocrement contribué à vos victoires, qui a été un des soutiens de votre puissance, et qui jadis a ranimé votre courage défaillant au 18 brumaire.

(( Quand on a l'honneur, dites-vous, d'appartenir à votre illustre famille, on ne doit rien faire qui puisse en compromettre les intérêts ou en obscurcir les splendeurs. Et moi, sire, je vous dirai pour toute réponse que votre famille a reçu de moi autant d'honneur que vous m'en avez fait par le mariage de votre sœur.

(( Quoique roi, je regrette mille fois ces temps où,

simple dTicier, j'avais des supérieurs sans avoir un maître. Parvenu au trône, mais dans cette haute position tyrannisé par Votre Majesté, dominé dans mon intérieur, j'ai eu soif plus que jamais d'indépend^yice et de liberté. C'est ainsi que vous affligez, que vous immolez à vos moindres soupçons ceux qui vous sont le plus fidèles et qui vous ont le mieux servi dans la brillante caiTière de vos succès : c'est ainsi que vous avez sacrifié Fouché à Savary, Talleyrand à Ghampagny, Ghampagny lui-même à Bassano, et Murât à Beauharnais, Beauhamais qui a auprès de vous le grand mérite de l'obéissance muette, et celui plus grand encore, parce qu'il est plus servile, d'avoir tranquillement annoncé au Sénat la répudiation de sa mère.

« Pour moi, je ne puis plus m'empêcher d'accorder à mon peuple quelque soulagement par le commerce , et je dois réparer le tort que lui cause la guerre maritime.

« De tout ce que j'ai dit relativement à Votre Majesté et à moi-même, il résulte que l'ancienne confiance est réciproquement altérée. Vous ferez ce que vous jugerez le plus à propos, sire ; mais quels que soient vos torts, je suis encore votre fidèle beaufrère,

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Cette correspondance injurieuse, tantôt inspirée, tantôt adoucie par les conseils de la reine Caroline^ soeur de l'empereur, nïais femme ambitieuse et d€hminatrice de Murât, laissa le venin dans les cœurs. Murât crut pouvoir se passer de T appui de la France ; il sollicita Téloignement des troupes de Napoléon. Cette demande fut mal accueillie. De dépit, il voulut obliger tous les étrangers^ employés dans son royaume, à se faire naturaliser Napolitains, ou à re-^ noncer à leurs places : c'était déclarer qu'il ne se considérait plus lui-même comme Français. Un décret de l'empereur lui rappela durement son origine : (( Considérant que le royaume de Naples fait partie du grand Empire; que le prince qui règne dans ce pays est sorti de l'armée française; qu'il a été élevé sur le trône par les efforts et par le sang des Français, Napoléon déclare que les citoyens français sont de droit citoyens du royaume des Deux-Siciles. »

Murat différa de célébrer la fête du roi de Rome, ne porta plus la croix de la Légion d'honneur, se retira dans son palais de Gapo-di-Monte et y tomba malade.

En partant pour ouvrir en Allemagne la campagne de 1813, Napoléon écrivit à Murât pour lui offrir de

uveau le commandement de sa cavalerie. La situation de Murât fut cruelle à cet appel de son ancien chef qui allait livrer ses derniers combats sur le sol témoin de leur lutte de dix ans , périr peut-être en voulant ressaisir la victoire, mais peut-être aussi reconquérir Vienne, Berlin, la soumission de ses ennemis et une paix toute-puissante. 11 était pour Murât aussi douloureux d'abandonner son ancien bienfaiteur vaincu qu'il était dangereux de mécontenter son beau -frère vainqueur. 11 hésitait, ses ministres lui conseillaient de rester neutre et en observation douteuse à Naples» « N'avez-vous pas assez fait, lui disaient-ils, pour la reconnaissance et pour la gloire? N'est-il pas temps de penser enfin à vous, à votre famille , à vos États perdus dans la défaite si vous vous mêlez au combat? »

Murât, déjà secrètement engagé avec l'Autriche et

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