‹ Civilisateurs et conquérants--Chapitre 9 sur 19 · S MURAL · texte numérisé non relu

S MURAL

reparaissant dans le salon le visage rayonnant de joie, il annonça le débarquement de Napoléon à ses courtisans, et se retira immédiatement pour réfléchir et pour tenir conseil.

MURAT. 'li'*^

Mais quoique son parti fût pris d'avance, et qu'il ne consultât ses conseillers que pour les ranger de son avis, il feignit d'apprendre cette rupture du bannissement de Napoléon avec la même indignation que ses ennemis, et il expédia dans la nuit à toutes les cours des lettres dans lesquelles il jurait d'observer neutralité et fidélité au traité avec l'Autriche.

La reine, les amis de cette princesse à la cour, les ministres et les conseillers de Murât n'hésitèrent pas à le détourner de tout mouvement contre les puissances et de toute solidarité avec l'entreprise de Napoléon. Il fut sourd et impétueux comme sur le champ de bataille. 11 énuméra ses forces, il s'éblouit lui-même de ses illusions sur sa popularité en Italie.

« L'Italie attend un signal et un homme, dit- il. J'ai quatre-vingt mille soldats aguerris, des bataillons de milice provinciale, une garde nationale, des gardes-côtes, deux mille étrangers; tous les pays baignés par le Pô m'appellent et me promettent des

TiO MURAT.

bataillons de volontaires et des armes. Les généraux de l'ancienne armée d'Eugène à Milan, ceux du Piémont m'écrivent qu'ils sont prêts à s'insurger à mon approche et à former sous moi la ligue de l'indépendance italique. Le congrès, par ses actes, a mécontenté toutes les populations en deçà et au delà des Apennins; Gênes s'indigne, Venise s'humilie; le Piémont, ramené à la servitude des prêtres et des nobles par la maison surannée de Savoie, frémit du double joug qu'on lui montre ; le Milanais subit impatiemment l'antique esclavage sous les proconsuls de l'Autriche; Rome et ses provinces retombent sous la tyrannie sacerdotale, qui hébète, en l'enchaînant, son peuple un moment affranchi. »

On lui représenta en vain T inégalité de ses forces contre les huit cent mille hommes de la coalition prêts à refluer sur les Alpes après avoir anéanti Napoléon en France, l'Angleterre menaçant ses côtes, la Sicile tramant la contre -révolution dans ses propres villes, les Galabres mal étouffées sous sa police et éclatant derrière lui pendant qu'il combattrait pour l'indépendance de la basse Italie. Rien ne l'arrêta. Il avait conspiré seul avec lui-même dans le secret de ses pensées depuis huit mois; l'ancienne noblesse s'était ralliée à lui, les carbonari devaient l'aider par leur propagande secrète à mettre toute l'Italie en révolution. Ses arsenaux étaient pleins; son trésor suffisant pour une campagne, ses soldats levés, ses places préparées, ses généraux désignés. Certain de tout perdre s'il attendait immobile l'exécution des antipathies de l'Europe, il résolut de tout risquer, et, comme s'il eût voulu enlever à ses conseillers et à ses peuples le temps de la réflexion, il

déclara la guerre le 15 mars 1815, sans attendre même la nouvelle des succès définitifs de Napoléon et de son entrée à Paris.

11 prit le commandement en chef de son armée divisée en deux corps. Le premier corps, composé de sa garde, sous les ordres des généraux Pignatelli, Strongoli et de Livron, comptait douze mille hommes; le second corps, commandé, sous le roi lui-même, par les généraux Carascosa, Ambrosio, Lechi, Rosetti, Goletta, Millet, trente mille combattants. Le premier corps s'avança sur Rome, faisant demander passage au pape. Il refusa. L'armée continuant à s'approcher des murs, il abandonna Rome et se réfugia à Gênes. Le roi, avec le second corps, marcha sur Ancône.

A la nouvelle des mouvements inexpliqués du roi de Naples, mais dont la coïncidence avec l'invasion de la France disait assez le sens au congrès de Vienne, l'Autriche effrayée d'abord, envoya, le 31 mai, un de ses plénipotentiaires pour donner l'assurance à Murât de sa conservation sur le trône, s'il s'unissait à la confédération européenne contre Napoléon. Murât recevant ces dépêches à Parme, répéta plusieurs fois en les lisant : « Il est trop tard , Tltalie veut être libre et elle le sera. »

L'Autriche se hâta dès lors de fortifier par de

nouvelles troupes son armée dans le Milanais. Elle compta bientôt soixante mille honiimes sous des généraux consommés.

lU

Des proclamations de Murât aux Italiens les appellent partout à la délivrance de leur patrie et à la liberté constitutionnelle qu'il leur promet sous la tutelle de son épée.

« Italiens,

(( Un seul cri retentit des Alpes jusqu'au détroit « de Scylla, l'indépendance de l'Italie. De quel droit « les étrangers veulent-ils vous ravir votre indépen- (( dance, le premier droit, le premier bien de tous les (( peuples? De quel droit emmènent-ils vos fils pour «les faire servir et mourir loin des tombeaux de (( leurs pères? Est-ce que la nature vous a donné en « vain les boulevards des Alpes ? Non , non ; que toute « domination étrangère disparaisse du sol de l'Italie ; « qu'aujourd'hui votre gloire soit de n'avoir plus de « maîtres. Vous avez pour frontières la mer et des « montagnes inaccessibles, ne les franchissez jamais, (( mais repoussez l'étranger qui ose les franchir et

(( coDtraignez-lé de rentrer dans les siennes. Quatre- « vingt mille Italiens de Naples accourent à vous, « sous la conduite de leur roi ; ils jurent de ne pas se « reposer que l'Italie ne soit libre. Italiens de toutes « les contrées , secondez leurs efforts magnanimes ; « que tous les citoyens amis de leur patrie élèvent « une voix généreuse pour la liberté ; que la lutte « soit décisive , et nous aurons fondé pour toujours le « bonheur de notre belle patrie. Les hommes éclairés « de tous les pays, les peuples dignes d'un gou- « vemement libéral, les princes qui se distinguent « par la grandeur de leur caractère , applaudiront à « vos triomphes ; TAngleterre pourra-t-elle vous re- « fuser ses suffrages ? J'ai la preuve de la perfidie « de vos ennemis , et il était nécessaire que vous fus- (( siez convaincus par une récente expérience, com- « bien les libéralités de vos maîtres actuels sont « vaines et fausses , combien leurs promesses sont « illusoires et mensongères. Je vous prends à témoin, « braves et généreux Italiens de Milan , de Bologne , « de Turin, de Venise ; combien parmi vous de malce heureux guerriers et de patriotes vertueux sont « arrachés du sol paternel ! Combien gémissent dans « les cachots I Combien sont victimes d'exactions et « d'humiliations inouïes! Italiens, levez-vous, marte chez, je fais appel à tous les braves pour qu'ils

« viennent combattre avec moi. Je fais un appel à tous « les hommes éclairés pour que dans le silence des « passions, ils préparent la constitution et les lois (( qui désormais doivent régir Tltalie indépendante.

De Rimini, 23 mars.

Chose étrange! Murât n'exceptait pas les Français de ces étmngers contre lesquels il appelait l'Italie aux armes. 11 promettait aux Italiens les suffrages de l'Angleterre et se taisait sur la France.

Le premier choc de Murât et des Autrichiens commandés par Bianchi eut lieu dans les plaines de Bologne. Murât entra une seconde fois triomphant dans cette ville , foyer des lumières et du libéralisme italien. 11 s'avança de là sur le Tanaro, fleuve qui se jette dans le Pô et qu'on traverse sur un pont à Sant* Ambrosio.

Pendant que son avant-garde, commandée par Garascosa, attaquait cette position hérissée de canons et faisait passer le Tanaro à gué à un de ses corps pour tourner les Autrichiens, Murât lui-même, emporté par son impétuosité naturelle, s'élapce avec vingt-quatre cavaliers de sa garde au milieu du feu, traverse miraculeusement le pont sans être atteint, et, ralliant ses colonnes, enfonce et disperse à droite, à gauche l'ennemi. Il arrive sur les pas des Autrichiens à Modène et s'empare de cette ville. Au même

moment, ses lieutenants s'emparaient de Ferrare. Le roi de Naples, ivre de ces premiers succès, grossis par la renommée , revint de sa personne triompher à Bologne.

Les prQcknoations de ce prince poiir soul^vfiv l'Italie mouraient sans écbos. 11 n'arrivait à son s^r-. mée ni régiments, ni volontaires, ni subsides. Nul ne se fiait à un étranger de Tindépendance de saps^frie* Tyran pour tyran , on aimait mieux celui qui avait le plus de chances de demeurer vainqneur. f^ien ne remuait des Alpes aux Apennins. Les Toscans et les Modenais se joignirent aux Autrichiens contre les Napolitains.

Murât, déconcerté, appela ses généraux à Bologne, tint un conseil de guerre avec eux, accusa l'Italie , s'avoua la situation , et résolut de se replier sur Ancône , pour concentrer toutes ses forces plus près de ses frontières et pour attendre une bataille au lieu de continuer à la provoquer. Dans une guerre d'invasion et de surprise, une telle expectative était déjà une défaite. Il ordonna à sa garde de quitter Florence et de venir le joindre sur le revers des Apennins par Arezzo et Borgo-San-Sepolcro vers Ancône.

Le roi , après des engagements mêlés de revers et de succès , arriva à Imola suivi par deux armées autrichiennes. L'Apennin vit réunies ces deux armées. Elles formaient ensemble cinquante mille hommes. Mais Murât espérait les combattre séparément , et il avait choisi pour ce champ de bataille la position de Macéra ta, où il se pressait d'arriver. Vingt jours dp marche lui étaient nécessaires pour se replier de Bologne avec tous ses corps sur Macerata. Lafortune etl'habileté les lui donnèrent. Poursuivi en vain par Neipperg, Murât arriva enfin le 30 avril à Macerata, où il trouva sa garde au rendez-vous marqué et à l'heure dite. Elle reçut son général et son roi avec des acclamations de bon présage. La bataille, sur un terrain choisi de si loin par Murât, allait décider du sort de l'Italie; elle passerait tout entière au vainqueur.

Le jour se leva chargé d'épais brouillards de printemps. Ces brumes dans ces vallées imitent les vagues et les ondulations de la mer, et dérobent complètement aux yeux les paysages. Blanchi à la faveur de la nuit et de ces nuages s'était recruté, à Tinsu de Murât, de tous ses corps disséminés la veille et qui n'avaient pas encore rejoint ses colonnes. Au premier déchirement du rideau de brouillards par le vent du matin, le roi de Naples, à cheval, et prêt à poursuivre sa victoire, aperçut les collines de Tolentino couvertes et étincelantes de vingt-cinq à trente mille baïonnettes. Deux forts mamelons détachés des montagnes et s'avançant comme un cap dans la plaine portaient les avant-gardes de Blanchi. Murât fut interdit; il compta tristement le petit nombre de ses troupes, se repentit d'avoir détaché Garascosa avec le reste ; mais, sentant aussi que l'hésitation serait l'aveu de son infériorité et que le dernier esnpir était dans le désespoir, il fondit sur les postes avancés de

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Blanchi, qui reculèrent jusqu'aux montagnes. Satisfait de cet ébranlement donné aux Autrichiens par ce premier choc, il n'osa aborder avec des colonnes si inégales les masses de Biapçhi étagées sur le pied des montagnes. Deux heures se passèrent silencieuses et immobiles entre ces deux armées se mesurant Tune Tautre du regard, et laissant entre elles un vaste intervalle. Ce furent deux heures d'angoisses pour le roi et pour ses lieutenants. Il n'espérait plu§ que dans la nuit qui lui permettrait de dérober ses o^anœuvres, de rallier CarascQsa, et de chercher la victoire ou le salut sur un autre terrain.

Mais Blanchi, voyant son indécision et son petit . nombre, fondit enfin sur les Napolitains avec toutes ses forces. Le choc fut terrible et la mêlée confuse. Murât s'y retrouva tout entier, à la fois roi, général et soldat. Dirigeant ses bataillons, chargeant avec ses escadrons, secourant les uns, ralliant les autres, perdant tour à tour ses plus braves aides de camp frappés à mort à ses côtés, cherchant lui-même la mort, il étonna les Autrichiens, fendit leurs carrés, éteignit leurs batteries, refoula leur cavalerie, et, se maintenant jusqu'à la nuit sur ce champ de bataille jonché dç deux mille cadavres, il força le prudent Bianchi à laisser la journée indécise , et à se replier sur ses positions du matin pour y reprendre haleine et pour y concentrer ses renforts.

A peine les Autrichiens se retiraient-ils du champ de carnage, que Murât expédiait ordonnance sur ordonnance à Garascosa pour lui ordonner de lui envoyer de nouveaux corps. Garascosa obéissait et se découvrait lui-même devant Neipperg pour couvrir son roi. Une colonne commandée par le général Maïo s'avançait, Murât volait à sa rencontre pour la haranguer et lui assigner son poste de combat dans la bataille du lendemain, quand il fut arrêté dans sa course par deux courriers arrivant de Naples. L'un lui annonçait une insurrection générale des Galabres, dont la capitale même était au pouvoir des insurgés relevant le drapeau de Ferdinand; l'autre, les revers de ses réserves dans les Abruzzes, la prise du défilé d'Introdocco par douze mille Autrichiens, la déroute et la dissolution des gardes .civiques, la route de Naples ouverte aux ennemis par Capoue, les dangers de la capitale , ceux de la reine et de ses enfants, l'extrémité du royaume.

A ces nouvelles, Murât, déjà obsédé des périls du jour et de ceux du lendemain, sent s'écrouler en lui toutes ses pensées. Il renonce à une lutte inutile sur un sol étranger pendant que ses propres États se dérobent à lui. Il se résout à voler d'abord au secours de son trône et de sa famille. Il ordonne la retraite, galope vers tous les corps, dispose les colonnes, attend les ténèbres, et, commandant lui-même Tarrière-garde, il dispute en héros les défilés de Macerata aux Autrichiens qui le poursuivaient. Descendant de cheval, on le vit plusieurs fois rouler de sa propre main avec ses sapeurs, sous les boulets de l'ennemi, les rochers et les troncs d'arbres dont il barricadait le défilé contre les chevaux et les canons de Blanchi. Il acheva la nuit à Macerata, attendant le reste de ses colonnes auxquelles il avait assigné ce rendezvous.

A Taurore, elles n'existaient plus; toutes les légions qui n'étaient pas sous la main de Murât, attaquées isolément par les Autrichiens, cernées par Neipperg et par Blanchi, écrasées par le nombre ou se débandant elles-mêmes sous la panique d'une retraite nocturne, s'étaient fondues. Les généraux et les officiers restaient seuls autour du roi. On employa les premières lueurs du jour à en rallier quelques restes. Carascosa, parti d'Ancône avec six mille hommes, rejoignit Murât, qui fit à la hâte filer ces colonnes sur ses États, leur assignant des rendezvous et des garnisons daiis les places fortes, à Giv.ita et à Pescara. Il se dirigea presque seul vers les Abruzzes, pour y disputer l'entrée de ses États avec les forces qu'il se flattait d'y rallier encore.

On n'apprit à Naples que le 18 mai toute l'étendue de ces revers; l'arrivée de quinze mille fuyards et d'un grand nombre de blessés ne laissèrent bientôt plus de doute. La reine, les ministres, étaient pion-

pés dans la douleur. En effet, pendant ces combats et ces retraites, tout se décomposait à Naples. Les Calabrais s'avançaient vers la capitale, le commodore anglais Campbell croisait dans le golfe avec une flotte formidable, et menaçait de bombarder la ville et le palais, si on ne lui remettait pas les vaisseaux et les arsenaux pour désarmer un ennemi déclaré des alliés. La reine délibérait sous le canon des Anglais avec ses ministres; là ville fermentait. Le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, et là princesse Pauline Boi'ghèse, sœur de Tempereur, s'enfuyaient ' du J)alais let de la ville. La reine enfin chargeait le pritice Cariati de négocier en secret avec l'amiral anglais ia cession du port et des arsenaux, à la condition qu'un vaisseau serait mis à sa disposition pour s'embarquer avec sa famille et ses trésors, et pour aller traiter de la paix en Angleterre.

Ces conditions accordées, la fermentation, suite de la terreur, s'apaisait à Naples.

Pendant ces désastres, Murât, presque seul, atteignait par des chemins détournés la maison royale de Gaserte. Là il apprenait l'insurrection de la garnison de Gapoue, son dernier espoir. Six mille soldats, faisant violence à leurs officiers, avaient forcé les portes, abandonné les murs, s'étaient dispersés dans les campagnes, et avaient jeté le découragement et la consternation dans la capitale. Le roi Ferdinand était à Messine, n'attendant pour franchir le détroit et pour rentrer dans le royaume de ses pères que la nouvelle de l'écroulement de Murât. Remettant les débris fugitifs de son armée au général Garascosa, et le soin de négocier une paix prompte et à tout prix à ce général et à Goletta, commandant de son artillerie : « Sacrifiez tout, leur dit-il, excepté votre patrie. Je veux porter seul le poids de l'adversité. » Puis, changeant de cheval, il galopa vers Naples, où il arriva la nuit. Il monta, sans être attendu, l'escalier du palais, entra dans Tappartemeiit de la reine.

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et se précipitant dans ses bras : « Tout est perdu ! lui dit-il, madame; il ne me restait qu'à mourir, je n'ai pas su mourir. » Des larmes roulèrent dans ses yeux en regardant sa jeune épouse et ses enfants. « Non, rien n'est perdu! s'écria la reine, digne de son rang par son intrépidité, puisqu'il vous reste l'honneur et à nous la constance dans l'adversité! »

ir.

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Ils s'enfermèrent quelques instants ensemble pour concerter secrètement leur départ par des chemins divers, et les lieux où ils devaient se retrouver. Us passèrent le reste de la nuit à s'entretenir avec leurs plus fidèles amis et à sonder l'avenir. Le jour suivant, Murât sortit déguisé de ce palais où il avait vécu heureux et roi, et se rendit seul au petit port de Pouzzoles, fameux par les crimes de Néron et par le meurtre d'Agrippine. Une barque de pécheur le conduisit dans rile d'Ischia, lieu autrefois de délices, aujourd'hui d'adieux.

En y arrivant, il ne se fit pas connaître pour ce qu'il était, dans la crainte que l'île ne le livrât aux Autrichiens, déjà entrés dans Naples, ou aux Bourbons, qui s'approchaient, pour mériter, par sa tête livrée à ses ennemis, le prix d'une trahison. Quelques-uns de ses officiers commandant dans les forts de l'île eurent seuls la confidence de son séjour.

MURAt. ÎW

Il attetidait du hasard nn moyen de fuir joscpi'en

France.

Le iendemàiiï ttiatin, en se promenant avec MS deai compâgnoïis d'infortuné sor la plage déserte dé l'île, entre la Tille d'iscbia et les mûrs du jardin d'un de ses anéien» palais de plaisance, il vit une felouque qui courait des bordées indécises entre le port et la plage où. il errait, et qui semblait, à ses manœuvres, n'avoir d'autre but que d'être remarquée et d'attendre des passagers à un rendez-vous de mer. Murât se douta que ce navire, frété par des amis inconnus, était peut-être un secours inespéré que lui envoyait sa fortune. 11 fit des signaux, qui furent à l'instant répondus par les officiers du bord. Le navire s'approcha de la plage, envoya à terre son embarcation. Murât s'y précipita avec ses deux amis, et se trouva en quelques coups de rames sur le pont de la felouque, dans les bras de son aide de camp, le duc de Rocca-Romana.

Le duc de Rocca-Romana, qu'on appelait le Bayard de l'armée de Naples, avait dans la physionomie et dans l'extérieur d'un paladin cette trempe du caractère antique et obstiné à l'amitié qu'on retrouve rarement dans l'Italie, amollie par la longue servitude, mais qui, dans les âmes où elle se rencontre, nobles ou plébéiennes, égale tout ce que l'antiquité

OU la chevalerie ont d'héroïque et de surhumain. Tel était Rocca-Romana , digne par son rang de la cour des Bourbons, digne par sa bravoure de combattre à côté de Murât, digne par sa fidélité à l'infortune de son ancien général de l'estime des deux partis. Son image, en le peignant ainsi, est dans nos souvenirs et dans nos yeux.

Le duc de Rocca-Romana , en apprenant par des confidences de camp et de palais que Murât avait pris la direction du cap Hisëne, conjectura que le roi était réfugié à Ischia. Il se bâta, de concert avec la duchesse de Gonegliano, nièce de Murât, de s'embarquer sur une felouque calabraise appartenant à un des fermiers de ses domaines, qui se trouvait en ce moment dans le port de Naples , et il fit voile vers rile pour chercher au hasard son maître, pour le recueillir et pour le sauver. Murât, Rocca-Romana, le colonel napolitain Bonafoux, le marquis Giuliano et quelques autres serviteurs du roi firent voile vers Toulon. Le roi espérait que Napoléon, encore à Paris alors, lui accorderait son pardon, lui permettrait de se rendre auprès de lui, de combattre comme chef ou comme volontaire dans sa cavalerie, et qu'il rachèterait ses infidélités ambitieuses par son sang.^ Dans cette vague espérance, mais sans oser devancer à Paris le pardon qu'il se préparait à solliciter, il

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débarqua sur la même plage où Napoléon avait débarqué lui-même, à Cannes, le 28 mai, comme s'il eût voulu poser le pied sur toutes les traces des pas de son beau-frère. Il se réfugia dans un demi-mystère , pour attendre , aux environs de Toulon , dans une maison de campagne de l'amiral Lallemand, appelée Plaisance.

Il écrivit de 14 à Foucbé, minib^^ de la police, qui avait été longtemps son bote à Naples, €t la çonfideot de tous se» démêlés de îamilU et de politique avec l'empereur. Il ne pouvait cboi^ un plus puîs- «aot 0égociaiteur« Foucbé se prêta, avec son oblig^aacfi natui^Uie, à ce rôle d'iQti^rmédip.ire • et de f^cmciliatÂon entre les dm% beaux-frères. Il isilm^it Murât et te croyait îjtile m prestige de l'ar^^. Mais, m premier mot qu'il dit sur ç^ sujet à l'empereur^ cetoi'-ci m ren^briimt, et l^apoléou, jei^t sur Fwcbé ua regard qui ^mblait dire que le séjour, <(p'il voulait bien ignorer, de Murât à TouIqq était Uâe ^sez grmàé^ indulgeuce ; .^ Qu^ traijbé de paix q(ii.e J'ignore, dit41 à Fwché, a doue été conclu entre Je f<oi de JVaples et la France ? » Foucbé n'-osa insister contre un ressentimeut qui pouvait ^e oha^ger en pen^ce. U informa Murât des mauvaises disrpo$itix)4]kS 4^ son be^^^^frère^, ^ lui couse|lla d'^xitendre dau^ Tobscurité que la vjiçtoire e^t rappelé la

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générosité, ou que les revers eussent ramené T amitié dans le cœur de Napoléon. Murât obéit en frémissant d'impatience, et se rongea le cœur de remords et de douleur dans la solitude et dans l'oisiveté de sa retraite.

Accablé d'un accueil aussi imprévu qui le privait, disait-il, de combattre pour la France en danger, Murât exhala tout son chagrin dans une lettre qu'il écrivit à Fouché :

(( Jfi répondrai à peux qui m'accusent d' avoir commeacé les bosti^tés trop tAU qu'elles le furent sur la

di^Qi^de formelle de l'en^pereur, et que depuis trois

n^is, il n'a cessé de me raturer sur ses sentvnents, en a<çcrédit2mt 4es ministres près de moi, en pi'écrivant qu'il con^ptait sur ^^i et qjqi'U ne ^'ftfe^wdoaoerait jamiais. Ce n'e$t que jlorsqu on a vu que je venais de ]^4^§9 avec te tr^ne, les moyens ie contjmer )# puissant 4iver^n qui ^durait depuis trois mois, qu'on veut ^arer l'iopinion publique, en insinuant que j'ai agi pour mon propre compte et à l'insu de remperewr. >>

11 ne fut réveillé de cette léthargie que par le bruit de la catastrophe de Waterloo, de l'abdication et de la fuite de l'empereur, de la rentrée des Bourbons, ses ennemis à Paris, à cause des souvenirs, bien injustes à son égard, de l'exécution du duc d'Enghien; ses ennemis à Naples, à cause de la communauté d'intérêt et de sang. Les soulèvements royalistes de Marseille ; les assassinats du général Ramel à Toulouse, du général Lagarde à Nîmes, du maréchal Brune à Avignon ; la terreur qui changeait seulement de drapeau dans le Midi, et qui s'acharnait jusque dans Toulon sur tout ce qui tenait par le sang, par les fonctions ou par les opinions à Bonaparte, le forcèrent de quitter la maison de l'amiral Lallemand, où la police du marquis de Rivière, commissaire du roi dans le Midi, savait son séjour.

Il alla s'abriter dans une retraite ignorée de tous,

excepté de quelques officiers de marine dévoués à son infortune et fidèles à son secret. De là, il se retourna vers la générosité des Bourbons, rentrés à Paris, pour en obtenir sûreté et asile en France. 11 écrivit une lettre digne et touchante au roi , et une autre lettre à Fouché, seul survivant au pouvoir après la ruine des impérialistes. Cette lettre de la main de Murât était datée : « Du fond de ma ténébreuse retraite, le 22 août 1815. »

La lumière du jour était, en effet, dérobée à l'infortuné roi de Naples dans sa retraite ; il ne respirait l'air et ne voyait le ciel que pendant la nuit. Il informait Fouché, dans cette lettre, que n'osant traverser le Midi, teint du sang de Brune, pour aller se jeter aux pieds du roi, il allait s'embarquer pour le Havre sur un navire de commerce affrété par ses amis de Toulon, et que du Havre il se rendrait à Paris avec plus de sûreté pour ses jours. Il chargea en même temps un de ses anciens aides de camp, le colonel Macerone, confident et agent secret de Fouché à Paris, de négocier pour lui auprès des puissances étrangères un sauf-conduit et des sûretés qui lui assignassent un asile et une situation dans quelque État du continent.

Pendant cette correspondance lente et entravée par l'ignorance où Murât voulait laisser Fouché et

fm MURAT.

pèpe Ibca-wft du liea ie sa r&tmt^^ 1«b éréaements ^ pIéc}{Htaî^Dt, et la terreur» qui i^fmU 4e Toul^o, soii asile (^rça aieore Murât à preu^re et ^ rejeter d'autres résc^utiaos..

MUBAT. ttO

jGepeodant Fooché, M. de Talleyrand, lord WelliDgtx>D, M. de Jietternicb, cédant saos peine aux /sollicitations de Murât et aux désirs exprimés par son aide de camp Macerone et le marquis Giuliano, un autFÇ de ses compagnons de fuite, envoyé par Murât à Paris, remettaient à Macerone des lettres et des passe-ports du plénipotentiaire autrichien i Piaris, SI. de Me^ternich, autorisant Tex-roi de Naples à rejoindre sa femme et ses enfants à Trieste* et à résider en i^ureté dans les États de l'empereur d'Autriche.

Mais déjà le sort et les pensées de Murât avaient été changés par un de ces hasards funestes qui rom^ pent les plans les mie^x combinés, et qui rejettent les proscrits dans une anxiété pire qu'avant leurs tentatives d'évasion.

Mji^rat aurait dû compter sur l'indulgence et sur la

conscience secrète du marquis de Rivière, gouverneur de Toulon. A l'époque où ce gentilhomme, proscrit lui-même, rentré furtivement dans sa patrie pour y ourdir des trames contre Napoléon, avait été jugé et condamné à mort comme complice des conspirations de Polignac, de Pichegru et de Moreau, il avait dû sa grâce et la vie aux généreuses intercessions de Murât auprès du premier consul.

C'était pour M. de Rivière une rare et sainte occasion de rendre générosité pour générosité, salut pour salut, à un fugitif livré à son tour par les vicissitudes du sort à sa merci. Le marquis de Rivière, expérimenté des proscriptions, exerçant une autorité sans bornes dans le pays où Murât s'était réfugié, promet 48,000 francs de récompense à celui qui lui livrerait mort ou vif son libérateur.

Malgré toutes ces promesses, l'asile de Murât n'avait pu être découvert. M. de Rivière, désespérant d'atteindre sa proie, lui tendit un piège auquel lord Exmouth ne fut pas étranger. Il écrivit lui-même à Murât dans les termes les plus respectueux; il lui rappelait tous ses bienfaits, et le priait de se rendre à la bonne foi et à l'humanité -du roi de France. Cette, lettre fut remise entre les mains de M. Joliclère, commissaire de police à Toulon, qui jouissait d'une grande réputation par son intégrité et par sa probité.

Il parvint à faire connaître à Murât l'objet de la commission dont il était chargé; il en obtint un ren* dez-yous dans lequel il lui remit la lettre du marquis de Rivière ; mais Murât ne voulut point se rendre à l'invitation qui lui était faite. M. de Rivière ne lui offrait pas assez de garanties, et l'intervention de lord Exmouth excitait ses soupçons. Murât s'était adressé à cet amiral peu de jours avant, pour lui de* mander d'être reçu sur la flotte anglaise jusqu'à la décision des puissances alliées; lord Ëxmouth lui avait répondu qu'il ne pouvait le recevoir que pour l'envoyer en Angleterre en qualité de prisonnier.

M. Joliclère, en rendant compte au marquis de Rivière de l'issue de sa médiation, ne put lui cacher qu'il avait vu Murât. M. de Rivière garda le silence; mais, le lendemain, il donna ordre à M. Joliclère d'arrêter l' ex-roi de Naples, ne pouvant pas alléguer qu'il ignorait le lieu de sa retraite. M. Joliclère refusa d'obéir pour ne point participer à une infâme trahison : il conserva son honneur, mais il perdit sa place. Lassé de cette terreur continue qui assiégeait ses retraites et qui ne lui montrait plus de sécurité sur aucun point de la France, Murât fut forcé de renoncer à se rendre au Havre et à Paris , il résolut de passer en Corse, île pleine des parents, des partisans et des clients de la famille Bonaparte, mal

soumise eiicore au nouveau gouTernement âes Bour-» bons, dégarnie de troupes françaises, demeufée dans une sorte d'expectative et de neutralité entre les événements, et où les anses nombreuses, les routes impraticables, les forêts, les montagnes, l'hospitalité sacrée des habitants assuraient mille moyens de fuite et de retraites inaccessibles ou de sécurité provisoire à un proscrit.

Par les soins du marquis Giuliano , de Macerone , du comte de Mosbourg et d'une femme de Paris (ju'il avait aimée avant d'être roi, et qui lui conservait cette mémoire de l'amour, la plus tendre et la plus courageuse des amitiés, il avait reçu de Paris des vêtements, du linge, des bijoux, des armes et une somme de deux cent mille francs pour l'aider dans ses plans d'évasion. Il chargea le duc de Rocca- Bomana, le colonel Bonafoùx et le marquis Giuliano, ses aides de camp, moins inquiétés et moins suspects à Toulon à titre d'étrangers à nos discordes civiles , de lui fréter un bâtiment léger pour la tra^ versée de la côte de France à l'Ile de Corse. Ces fidèles amis , assistés par des officiers de la marine française dont nous avons déjà parlé, réussirent, sans trop de peine et en peu de jours, à combiner dans le plus grand secret ces préparatifs. Les trésors, les équipages, les armes, les serviteurs/ et

MURAT. m

jusqu'aux vêtements du roi, furent embarqués à bord du bâtiinent nolisé. On n'attendait plus que Murât lui-même.

La vigilance de la police aux portes de Toulon ou dans le port de la ville , et les menaces sanguinaires dont sa tête était l'objet comme complice présumé du 20 mars, ne lui permettaient pas de s'embarquer dans le port en même temps que ses officiers et ses gens. La main d'un sicaire ou une émotion du peuple pouvait le saisir et le frapper à son dernier pas sur le rivage de sa patrie. Il fut convenu que le bâtiment mettrait à la voile sans lui , qu'il courrait des bordées dans la rade, à une certaine distance de Toulon, et que, se rapprochant de terre à un point convenu de la rade où le roi devait se trouver la nuit, le capitaine enverrait un canot à la plage et embarquerait le proscrit à la faveur de la solitude et des ténèbres.

Le jour du départ fixé au 2 août, tout ce qui concernait le bâtiment s'accomplit comme il avait été convenu. Le duc de Rocca-Romana, le colonel Bonafoux, deux domestiques et les équipages du roi sor-

MUBAT. 3ie

tirent du port sans éreilter de soapçons^ el le nârire qiii tes portait croisa lentement jusqu'à la ehute du jour dans la rade. Le eanol se détacha du bord^ aborda la plage au point convenu, et les marins qui en descendirent cherchèrent longtemps Mural et le marquis Giuiiano parmi les oliviers et les mchers de la côte.

Mais ils le cherchèrent et l'attendirent en vain. Une bande de soldats et d'agents de police, rôdant à travers la campagne, autour de l'asile du roi, l'avait empêché d'en sortir à l'heure fixée au rendez-vous qu'il avait asâgné à ses amis« Le canot rejoignit le bâtimœt. Les amis et les serviteurs consternés de Murât délibéraient entre eux dans une transe mortelle sur ce qu'il y avait de mieux à faire pour parer à ce funeste contre-temps : les uns croyant que leur malheureux maître s'était trompé de plage et les attendait dai» quelque Mise plus éloignée ou plus rapprochée de Toulon,les autres qu'il s'était trompé d'heure ou de jour et qu'il paraîtrait sur la côte après que le bâtiment l'aurait quittée ; ceux-ci proposant de descendre à terre et de passer la nuit à le découvrir et à l'appeler de rocher en rocher, ceux-là de croiser à portée du rivage et au risque d'être saisis par les gardes-côtes, jusqu'à ce que le roi fût en vue et que le canot pût de nouveau lui être envoyé sur une

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