CHAPITRE I
L'étendue des pampas est si prodigieuse , qu'au nord elles sont bornées par des bosquets de palmiers , et , au midi , par des neiges éternelles.
( Head.)
FÀCUNDO quiroga
Plata, et (foi^ lequel le sang; çouieepcorç poyr décider $'H s'appoller* République ou Confédération argentine. Ses limites présumées au nord sont : le Paraguay , le Grand Chaco, la Bolivie.
L'immense étendue de pays qui existe à ses extrémités est entièrement dépeuplée. On y trouve des rivières navigables que n'ont pas encore sillonnées même de fragiles bateaux. Le mal le plus affligeant pour la confédération argentine , est sa vaste étendue. Le désert l'entoure de toutes parts et s'insinue dans ses entrailles. La solitude , les endroits inhabités sont ordinairement des limites non contestées (jes diverses provinces. Là , on voit l'immensité de tous côtés : immenses plaines , vastes forêts, larges rivières, l'horizon toujours incertain , toujours confondu avec la terre au milieu de nuages colorés et de vapeurs légères qui ne permettent pas de reconnaître dans la lointaine perspective le point où le monde se termine et où commence le ciel. Au nord et au midi, les sauvages sont aux aguets : ils profitent des nuits où la lune brille, pour tomber comme une bande de hyènes sur les troupeaux qui paissent dans la campagne et les populations sans défense. Daps la solitaire caravane de charrette* qui traverse les pampas (1) , et qui s'ar^ rête pour *e reposer quelques moments, l'équipage réuni autour d'un léger feu , tourne wachinalemept les yeux vers le sud, au moindre murmure du vent qui agite les herbes sèches etplooge ses regards dans les profondes ténèbres de la nuit , h la recherche do la
(I) V. la note À à la ftn de l'ouvrage.
KACINDO QURlK.A.
uitissc sipistrc de la horeje $auvagc qui peut la surpren-
i dre 2k fimproviste. SI l'oreille n'entend aucun bruit , $ la vue ne peut percer le voile obscur qui couvre Ifi silencieuse solitude , le voyageur , pour se tranquillise? tout à fait , tourne les yeux sur les oreilles d'un des chevaux qui sont auprès du feu, pour observer si elles sont immobiles et négligemment inclinées en arrière ; alors conversation interrompue continue, ou bien il porte à te bouche la tranche de chair à demi flambée dont il se pourrit. SI ce n'est rapproche du sau-? vage qui inquiète 1 homme de la campagne , ce sera la crainte du tigre qui l'épie ou de la vipère sur laquelle il peut marcher, cette incertitude de la vie, qui est habituelle et permanente dans les campagnes, im* prime , à mon avis , pu caractère argentin , une cer?taine résignation stoïaue en vue d'une mort violente , laquelle constitue une calamité inséparable de la vie, une manière de mourir tout comme une autre , et peut même expliquer en partie l'indifférence avec la* quelle se donne et se reçoit la mort, sans laisser parmi ceux qui survivent d'impression profonde et durable.
La partie habitée de ce pays la plus largement privilégiée 9 et qui renferme tous les climats, peut se diviser en trois contrées distinctes qui impriment à la population des manières d'être diverses , suivant les conditions de la nature qui les entoure. Au nord , et se confondant avec le Chaco (1), une espèce de bois couvre de ses rameaux impénétrables une étendue
(1) V. la note B à la fin de l'ouvrage.
PACLNDO QL1ROGA.
que nous appellerions inouïe si, pour l'extraordinaire, il pouvait y avoir quelque chose d'inouï en Amérique. Au centre , et dans une zone parallèle, les pampas et les bois se disputent le terrain sur un long espace ; dans certaines parties dominent les forêts , qui se terminent en bruyères grêles et épineuses; la forêt se reproduit encore, grâce à quelque rivière qui favorise son développement, jusqu'à ce qu'enfin, vers le sud, la pampa triomphe et découvre à l'infini sa surface belle et unie, sans limites connues et sans accidents notables; c'est l'image de la mer sur la terre, la terre comme sur une carte , la terre attendant encore qu'on lui ordonne de fournir des plantes et toute espèce de productions. Je pourrais signaler, comme trait notable de la physionomie de ce pays , l'agglomération de rivières navigables qui, vers Test, se donnent rendezvous de tous les points de l'horizon pour se réunir dans la Plata , et présenter dignement leur étonnant tribut à l'Océan, qui le reçoit dans son sein non sans marque visible de trouble et de respect. Mais ces immenses canaux, creusés par la sollicitude de la nature, n'introduisent aucun changement dans les coutumes nationales. Les fils des aventuriers espagnols qui colonisèrent ce pays détestent la navigation et se considèrent comme emprisonnés dans les étroites limites d'une barque ou d'une chaloupe. Quand un grand fleuve leur coupe le passage , ils se déshabillent tranquillement , préparent leur cheval et le dirigent à la nage vers quelque îlot qu'on aperçoit au loin. Une fois arrivés , cheval et cavalier se reposent ; et d'îlot en îlot, la traversée s'achève.
FACCTOO QUIROGA. 5
Ainsi, la plus grande faveur que la Providence ait faite à un peuple, le Gaucho (1) argentin la dédaigne, et voit plutôt en elle un obstacle à ses mouvements qu'un des plus puissants moyens de les faciliter. Ainsi, la source de l'agrandissement des nations, ce qui fit la célébrité de l'antique Égyple, l'illustration de la Hollande et qui est le principe du rapide développement de l'Amérique du Nord , la navigation des fleuves ou la canalisation, est un élément mort, inexploité par les habitants des rives du Bermejo, du Pilcomayo, du Parana,du Grande et de l'Uruguay.
Quelques barques , montées par des Italiens ou de mauvais sujets , remontent la Plata ; mais cette navigation ne va pas au delà de quelques lieues et cesse tout à coup.
L'instinct de la navigation que possède à un si haut degré la race saxonne du Nord, ne fut pas donnée aux Espagnols. Il faut un autre esprit pour agiter ces artères où se dessèchent aujourd'hui les fluides vivifiants d'une nation. De toutes ces rivières qui devraient porter la civilisation , la puissance et la richesse jusqu'au cœur du continent, et faire de Santa-Fé, Entrerios, Corrientes, Cordoba, Salta, Tucuman et Jujuy autant de populations nageant dans la richesse et regorgeant d'habitants et de civilisation, une seule porte ses bienfaits à ceux qui vivent sur ses bords : c'est la Plata qui les reçoit toutes.
A son embouchure , sont situées deux villes : Montevideo et Buenos- Ayres, recueillant aujourd'hui (18û5)
(1) V, U noteC à la fin de l'ouvrage,
FACUNDO QUIKOGA
alternattveînënt les avantages de leur position enviée. Buenôs-Ayres est appelée à être un jour la ville la plus gigantesque des deux Amériques. Sous un climat doux, maîtresse de la navigation de cent rivières qui coulent à ses pieds, doucement assise sur un vaste territoire, entourée de treize provinces qui ne connaissent pas d'autre débouché à leurs produits , elle serait déjà la Babylone américaine , si l'esprit des pampas n'avait pàs Soufflé sur elle et s'il n'étouffait pas dans leur germe les tributs de richesses que les rivières et les provinces doivent lui apporter sans cesse.
Elle séùJë, dans la vaste étendue de la république argentine , est eii contact avec les nations européennes ; elle Setiîé exploite les avantages du commerce étranger; elle seule a le pouvoir et les rentes. En vain ies province^ lui ont demandé de leur laisser passer un petl dë citilisatioh , d'industrie et de population européennes : une politique stupide et coloniale fut sourde à leti^s réclamations. Mais les provinces se sont vengées étt lui envoyant datis Rosas beaucoup et même trop de la barbarie dont elles avaient de reste. Ceux qui ont dit : « Là république argentine finit à l'Arroj o del medio (1) » l'ont payé assez cher : elle va maintenant des Andes à la mer , la barbarie et la violence sont descendues à Buenos-Ayres à un niveau plus bas que dans les provinces. Il ne faut pas s'en prendre à Buenos-Ayres de ce qu'elle est grande et le sera davantage ; c'est le sort qui l'a voulu : mieux vaudrait se plaindre à la Providence et lui demander de rectifier
(1) V. la note D à la fln iê l'oùvraee.
FÀCtSDÔ Ql'fROGA.
la configuration de la terre. Ceci n'étant pas possible , dous considérons comme bien fait Ce que la main de Dieu a fait. Plaignons nous de Vignot ance de ce pouvoir brîltal , qdi fend stériles pour lui et les provinces les dons que la nature a prodigués au peuple qu'il égâre. Buenôs-Ayres, âti Héti de répandre les lumières , la richesse et la prospérité à l'intérieur , n'y envolé que des chaînes , des ordres d'extermination et dé petits tyrans subalternes. Ainsi se Venge-t-ellé dù mal que lui firent ces prôviûces en lui préparant tlosas. J'ai signalé cette circonstance de la position fflonopolatfice de Buenos-Ayres, pour démontre* qu'il existe une disposition du Ml, §1 appropriée à h Centralisation et à l'unité que , quand même rtosas eût proféré
de bonne fol le cri dé fédération ou la mof t , il aurait fini par établir le système Unitaire qui existe aujourd'hui. Cependant nous désirions l'unité dans la liberté
et la civilisation ; et on nous a donné l'Uttlté daUs la
barbarie et l'esclavage. Mais Uti temps viendra où les
affaires reprendront leur cours ordinaire. Ce qu'il est
intéressant de connnaltrê pour le moment * c'ést que les progrès dé la dviilsatlon s'accumulent seulement à Buenos-Ayres. ta pampa est un mauvais conducteur pour lés diriger et lëS distribuer dans les provinces, et
nous verrous bientôt ce qui eu résuite. Cependant, au-dessus de ces accidents particuliers à certaines parues du territoire , prédomine une forme générais et constante ; soit que la terre se couvre de la luxueuse et colossale végétation des tropiques : soit que les arbustes rabougris , épineux , désagréables , révèlent le peu d'humidité qui îeuf communique la vie ; soit enfin
FACLNDO QlIROGA.
que la pampa découvre sa surface unie et monotone , la superficie du pays est généralement plane et rase , sans que les montagnes de San Luis et de Cordoba et quelques ramifications des Andes, au nord, puissent suffire à interrompre cette étendue sans limites. Tout cela est un nouvel élément d'unité pour la nation qui peuplera un jour ces grandes solitudes; car il est établi que les montagnes et autres obstacles naturels qui s'interposent entre un peuple et un autre , maintiennent l'isolement des peuples et en conservent les particularités primitives.
L'Amérique du Nord est destinée à être une confédération , moins par l'indépendance primitive des plantations que par sa large exposition sur l'océan Atlantique et par les débouchés que trouve l'intérieur par le Saint-Laurent au nord, le Mississipi au sud et d'immenses canaux au centre. La république argentine est une et indivisible.
Beaucoup de philosophes ont pensé que les plaines étaient favorables au développement du despotisme, de même que les montagnes favorisaient les réactions de la liberté. Cette plaine illimitée qui, de Salta à Buenos- Ayres et de là à Mendoza, embrasse une étendue de 700 lieues, permet à de pesantes charrettes de rouler, sans rencontrer aucun obstacle, dans des chemins où la main de l'homme n'a besoin de couper que quelques arbres et bruyères; cette plaine constitue l'un des traits les plus saillants de la physionomie intérieure de la république. Pour préparer des voies de communication , il ne faut qu'un peu de peine de la part de l'homme ; la nature brute est déjà presque préparée.
FACUNDO QUIBOGA. 9
S Fart voulait venir à l'aide de l'homme, si les forces de la société voulaient suppléer à la faiblesse de l'individa , les colossales dimensions de l'œuvre arrêteraient les plus entreprenants et l'insuffisance du travail le rendrait inutile ; ainsi , en matière de chemins , la nature sauvage fera loi pour longtemps, et l'action de la civilisation restera faible et inefficace.
Cette extension de la plaine imprime, d'un autre côté, à la vie intérieure une certaine teinte asiatique qui ne laisse pas d'être très-prononcée. Plusieurs fois, en voyant se lever la lune tranquille et resplendissante an milieu des herbes de la terre, je l'ai saluée machinalement avec ces paroles de Volney dans les ruines : «La pleine lune de l'Orient s'élevait sur un fond bleuâtre aux plaines rives de l'Euphrate (1). » Et en effet, il y a dans les solitudes argentines quelque chose qui rappelle les solitudes asiatiques; l'esprit rencontre quelques analogies entre les pampas et les plaines qui s'étendent entre le Tigre et l'Euphrate; il y a quelque lien de parenté entre la troupe isolée de charrettes qui croise nos solitudes pour aller à Buenos- A yres et la caravane de chameaux qui se dirige vers Smyrne ou Bagdad. Nos charrettes voyageuses sont une espèce d'escadre de petits bâtiments dont la population a ses coutumes, son idiome, son habillement particulier, qui la distingue des autres habitants comme le marin se distingue des hommes de terre. Le capataz en est le chef, comme en Asie le conducteur de la cara-
(1) Cette phrase, copiée exactement, est écrite en français dans le texte espagnol.
vkcttibo ott^OGA.
vânë ; U faut pouf cet emploi Une Vôlonté de fer, un caractère déterminé jusqu'à la témérité, pour contenir l'audace et la turbulente des flibustiers de terre qti*U doit gouverner et dominer à lui seul dans la solitude du désert.
AU moindre Signé d'irtsdbordlnattôn, ie capataz arbore son fouet (chicoté) gartil de fer et décharge sur rlnsolent des coups qui blessent où Contusionnent ; si la résistance se prolonge, avant d'eu arriver au pistolet dont il dédaigne généralement le secours , il descend de cheval, son formidable couteau à la itiaitt, et revendique bientôt son autorité par l'adresse supérieure avec laquelle il sait le manier. Celui qui meurt de la main du capatafc ne laisse aucun droit de réclamation , car on considère comme légitime l'autorité qui Ta assassiné. C'est aiiisi que , dans la vie argentine, commença à s'établir par ces particularités la prédominance de la forcé brutale, la prépondérance du plus fort, l'autorité sans limites et sans responsabilité de ceux qui commandent et la justice administrative sans forme et sans débats. La troupe des charrettes porte , entre autres armements, un fusil ou deux par charrette et quelquefois un petit canon a pivot qui se place sur celle qui marche en avant. Si les sauvages l'attaquent, on forme un cercle en attachant les charrettes les unes aux autres, et presque toujours elles résistent Victorieusement à l'avidité des sauvages qui toé désirent que sang et pillage. Le convoi des mules tombe fréquemment dans les mains de ces Bédouins améri— cains et rarement les piétons évitent d'être égorgés. Dans ces longs voyages, le prolétaire argentin acquiert
FAntftbo gtlftoUÀ.
Fhâbltùde dd Vivre loin dë la société et flfe Hitter individuellefflênt avec lâ nature ; il s'endur clt dans les pHvatiohs et ne peut compter comtne ressources que ses talents et soù adresse personnelle pour se préserver de tous les périls qui l'entourent continuellement.
Le peuple qui habite ces vastes contrées se compose de deux races diverses : espagnole et indigène qui, en se mêlant, produisent des dèmi-teintes imperceptibles. Dans les campagnes de Cordova et de San-Luis, là race espagnole pure prédomine; il est très-commUh de rencontrer des Jeunes filles aussi blanches, aussi rosées et belles que le sont ordinairement lés élégantes d'Une capitale et qui font paltré les brebis dans lâ campagne. A Santiago flel Ëstero, le gros dé la population parle le quichuà (1,) qui révèle son origine ihdienne. A CorrieiitéS, les Campagnards parlent lin dialecte espagnol très-gracieux. « Donne-moi Une chiripa, » disaient à Lavâlle ses soldats (2). Dans la campagne dé Buènos-Ayres, on reconnaît encore le soldat andàloux , ét dans la ville les noms étrangers prédominent. La race nègre, presque déjà éteinte , si ce n'est à BUébôS-Ayres, â laissé ses zambos (3) et ses mulâtres habitant lés Villes, chaînon qui lie l'hominé brut à V homme civilisé, racé portéé à la civilisation , douée de talents et des plus beaux instincts de progrès. Pour ce qiil est dû reste, de là
(t) V. lâ ntttfe E, à là fin de l'ouvrage.
(2) V. les notes F et G, à la fin de l'ouvrage.
(3) On nomme zambo , dans l'Amérique du Sud , l'enfant issu d'un Indien et d'une négresse.
FACUKDO QLIROGA.
fusion de ces trois familles est résulté un tout homogène, qui se distingue par son amour de l'oisiveté et par son incapacité industrielle , quand l'éducation et les exigences d'une position sociale ne viennent pas le secouer et l'arracher à son état habituel L'incorporation des indigènes , que favorisa beaucoup la colonisation , a beaucoup contribué à produire ce malheureux résultat Les races américaines vivent dans l'oisiveté et sont incapables, même par contrainte, de se livrer à un travail continu. C'est ce qui suggéra l'idée de l'introduction en Amérique des nègres, mesure qui a produit de fâcheux résultats. La race espagnole ne s'est pas montrée plus active, quand elle s'est vue dans les déserts américains, abandonnée à ses propres instincts. On éprouve de la peine et de la honte quand on compare, dans la république argentine, la colonie allemande ou écossaise du sud de Bueaos-Àyres avec le bourg qui se forme dans l'intérieur ; dans la première, les maisonnettes sont peintes, Ventrée en est disposée avec goût, ornée de fleurs et de gracieux arbustes, l'ameublement simple, mais complet, la vaisselle de cuivre ou d'étain toujours reluisante , le lit est orné de jolis rideaux, et les habitants sont constamment en action et en mouvement. En s'occupant à traire les vaches et fabriquer du beurre ou du fromage, il y a des familles qui ont pu arriver à des fortunes colossales et qui se sont retirées à la ville pour y jouir du bien-être. Le bourg national est le revers indigne de cette médaille ; les enfants, sales et couverts de haillons, vivent avec une meute de chiens; de tous côtés on voit des hommes couchés sur le sol dans la
FACUNDO QUIROGÀ.
plus complète inaction ; partout on ne trouve que désordre et pauvreté; enfin, une petite table et une malle en cuir composent tout l'ameublement des ml* sérables cabanes qui leur servent d'habitation , et qui se font assez remarquer par un aspect général de barbarie et d'incurie.
Cette misère, qui va disparaissant et qui est un accident des campagnes pastorales, motiva sans doute les paroles qu'arrachèrent à Walter Scott le dépit et 1 humiliation des armes anglaises (1). c Les vastes » plaines de Buenos- Ayres (Vie de Napoléon, t. II, » chap. 1) ne sont peuplées que par des sauvages chré • » tiens connus sous le nom de Gauchos, dont le princi- » pal ameublement consiste en crânes de chevaux, dont » l'aliment est de la viande crue et de l'eau, et dont le » passe-temps favori est de crever des chevaux dans i » des courses forcées. Malheureusement, ajoute le bon » étranger, ils préfèrent leur indépendance nationale > à nos cotons et mousselines. » Il serait bon de demander à l'Angleterre, seulement pour voir, combien elle donnerait de varas (2) de linge, de pièces de mousseline pour posséder Buenos-Ayres.
Dans cette étendue illimitée, telle que nous l'avons décrite, sont éparpillées çà et là quatorze villes capitales de province, que Ton peut placer dans Tordre suivant, d'après leur position géographique : Buenos- Ayres, Santa-Fé, Entrerios et Corrientes, sur les bords du Parana; Mendoza, San- Juan, Rioja, Catamarca,
(1) V. la note H, à la fin de l'ouvrage.
(2) La vara est une mesure de 0 m ,848.
14 FAfctmtlO QtllftOfeA.
TttCuman , Salta et Jtijtty^ situées presque parallèlement au* Andes chllietities j Santiago* Sâû-Lulset Gordova, au centre. Mais cette manière de classer les filles argentines ne conduit à aucun des résultats sociaux que je recherche. La classification qui me convient est celle qui se base sur la manière de vivre des peuples de la campagne ; car c'est là ce qui influencé les Caractères. J'ai déjà dit que le voisinage des rivières ne leur imprime aucune modification \ car leur navigation se fait d une manière insignifiante et sans aucun rê^ sultat. Maintenant tous les peuples argentins, excepté cent de San-Juan ét de Mendosa ; vivent du produit des troupeaux ; Tucuman exploite de plus ragricùl- * ture, et Buenos* Ayres, outre une richesse de plus d'un million de têtes de bétail , se livre aux occupations va* riées ét multipliées de la vie civilisée,
Les villes argentines présentent la physionomie régulière de presque toutes les villëS américaines t leurs rues se coupent à angles droits, la population est disséminée sur une large surfoce; 11 fàut en excepter cependant Cordova qui, bâtie dans ttne enceinte petltë et étroite, a toutes les apparences d'Urië ville européenne : elle représente, du resté, davantage par la multitude de tours et de coupoles de ses temples nombreux et magnifiques. La ville est le centre de la civilisation argentine espagnole européenne; là sont les ateliers où se pratiquent les arts, les magasins du commerce, les écoles et les collèges , les tribunaux , enfin tout ce qui caractérise les peuples civilisés : l'élégance des manières, les commodités du luxe, les vêtements européens, Phabit et la redingote ont là leur emploi
FACL5D0 QUIROGA.
convenable. Ce n'est pas sans objet que Je fais cette énumération triviale. La ville capitale des provinces à troupeaux feMste quelquefois toute seule Sans aucune autre petite cité; il ne manque pas de ces provinces dans lesquelles le terrain inculte s'en vient jusqu'à la mér. Le désert les entoure à plus ou moins de distance, les environné et les presiej la nature sauvage les réduit à d'étroites oasis de Civilisation, enclavées dans une plaine inculte d'une centaine de milles carrés, à peiné interrompus par quelques bourgs importants. Buenos-Ayres et Corddva sont les provinces qui olit pu jeter sur la campagne le plus grand nombre de bourgs* comme foyers de civilisation et d intérêts municipaux, et ceci est un fait notable. L'homme de la ville revêt le costume européen ; il vit de la vie civilisée telle que nous la connaissons partout ; là sont les lois, les idées de progrès, les moyens d'instruction, l'orga • nisation municipale, le gouvernement régulier, etc. Eh sortant de l'enceinte de la ville, tout change d'aspect; l'homme des champs porte un autre costume que j'appellerai américain* puisqu'il est commun à tous les habitants; les mœurs sont différentes, les besoins sont limités et particuliers à lui ; cés deux hom* mes, célui de la ville et celui de la campagne, semblent appartenir à deux sociétés distinctes, à deux peuples étrangers l'un à l'autre. Il y a même plus : l'homme de la campagne, loin d'aspirer à devenir semblable à celui de la ville * repousse avec dédain son luxe et ses manières polies; le vêtement du citadin, l'habit, la selle, le manteau, aucun signe européen ne peut se présenter impunément dans la campagne $ tout
FACl'NDO QLIROGA.
ce qu'il y a de civilisé dans la ville y est bloqué et se trouve proscrit au dehors, et celui qui oserait se mon- ] trer en redingote, par exemple, et monté sur une ' selle anglaise, attirerait sur lui les moqueries et les , agressions brutales des campagnards.
Étudions maintenant la physionomie extérieure des vastes campagnes qui entourent les villes, et pénétrons dans la vie intérieure de leurs habitants. J'ai déjà dit que, dans beaucoup de provinces, les limites sont forcément un désert mitoyen sans eau. Gela n'a pas lieu, en général, pour la campagne d'une province dans laquelle résident la plupart de ses habitants. Celle de Cordova, par exemple, qui compte 170,000 âmes, en a à peine 20,000 qui habitent l'enceinte de la cité solitaire ; tout le gros de la population est dans les champs qui , pour l'ordinaire , sont des plaines presque partout couvertes de prairies ou de bois , tantôt dépouillées de toute grande végétation , tantôt si fertiles en herbe d'excellente qualité que les prairies artificielles ne sauraient rien procurer de mieux.
Mendoza, San-Juan surtout, font exception; leurs habitants vivent principalement des produits de l'agriculture. Partout ailleurs les pâturages abondants, l'élève des troupeaux , sont non «seulement l'occupation des habitants, mais encore leurs moyens de subsistance. Cette vie pastorale rappelle inopinément à l'imagination les souvenirs de l'Asie, dont on nous représente les steppes couvertes çà et là de tentes de Kalmoucks , de Cosaques ou d'Arabes. La vie primfctive des peuples , la vie éminemment barbare et stationnaire , la vie d'Abraham , qui est celle du Bédouin
FACINDO Ql'IROGA
d'aujourd'hui , existe dans les campagnes argentines, quoique modifiée par la civilisation d'une étrange manière.
Les tribus arabes qui errent dans les solitudes asiatiques vivent sous le commandement d'un ancien ou d'un chef guerrier ; la société existe , quoiqu'elle ne soit pas fixée sur un point déterminé du territoire, les croyances religieuses, les traditions immémoriales, rinvariabilité des coutumes , le respect pour les vieillards contribuent à former un code de lois, d'usages et de pratiques de gouvernement qui maintient l'ordre moral tel que le comprennent l'organisation et l'association de la tribu ; mais le progrès y est étouffé parce qu'il ne peut y avoir progrès sans la possession permanente du sol, sans la ville, qui développe la capacité industrielle de l'homme et lui permet de développer ses acquisitions.
Dans les plaines argentines, la tribu nomade n'existe pas ; le pasteur possède le sol à titre de propriétaire, il est fixé dans un point qui lui appartient ; mais pour l'occuper, il a été nécessaire de dissoudre l'association et de disperser les familles sur une immense superficie. Imaginez-vous une étendue de deux mille lieues carrées toute couverte de population , mais dont les habitations sont à quatre lieues de distance les unes des autres, quelquefois à huit, les plus rapprochées à deux. Le développement de la propriété mobilière n'est pas possible ; les jouissances du luxe ne sont nullement incompatibles avec cet isolement ; la fortune peut élever, dans le désert, un superbe édifice , mais l'émulation manque, l'exemple n'existe pas, la néces~
FàCLMH) Ql'IROUA.
sité de se montrer dignement, qui sé comprend dans les Villes, ne se fait pas sentir dans l'isolement et là solitude. Les privations indispensables justifient 1(1 paresse naturelle, et la frugalité dans les plaisirs entraîne à sa suite toute les apparences dé la barbftfie. La sdclétô disparaît entièrement ; il ne resté plus c|tte la famille féodale , Isolée , concentrée, et ttttCUflê société réunie n'existant , toute espèce de gouvef hetnest devient impossible j la municipalité n'e*lste pas, la police ne peut s'efcetcer* et la justice civile n'a aucun moyen d'atteindre les délinquants. J'ignore si le monde moderne présente un genre d'association aussi mon»* trueux. C'est tout l'opposé du municipe romain, lequel concentrait dans une enceinte toute la population qui allait de là labourer les champs environnants. Il en résultait une forte organisation sociale ; ses bienfaisants résultats se font sentir encore aujourd'hui; ils ont pré* paré la clvllisaUon moderne. Les paysans argentins ressemblent h la race esclavonne , à cela près que celle-ci était agricole , et partant plus susceptible de gouvernement; la dispersion de la population n'y était pas aussi grande. Ils diffèrent de la tribu nomade en ce que celle-ci voyageait en société , quoique ne possédant pas le soL Enfin Ils ont quelque ressemblance avec la société féodale du moyen âge , dans laquelle les barons résidaient dans la campagne, et de là hostllisalent les villes et ravageaient les champs ; mais ici le baron et le château féodal manquent* Si un pouvoir apparaît dans les plaines . il est démocratique et momentané ; Il n'a pas l'hérédité et ne peut se conserver faute de montagnes et de lieux élevés» Il résulte
FACtmftO QlrttOGÀ. 19
| de là que la trtbtt sauvage des pafflpaft èst mieux organisée que nos campagnes pour le développement moral.
Mais ce que cette société présente dé notable dans son aspect social , c'est son rapport avec la vie antique, avec la vie Spartiate et romaine dont elle diffère , d'un antre côté, d'une manière radicale. Le citoyen libre de Rome et de 9partè rejetait sur Ses esclaves le poids de la vie matérielle , le soin de pourvoir â sa subsistance, tandis que lui même vivait libre de toute peine aa forum , s'occupant exclusivement dès Intérêts de l'État, de la paix, de la guerre, des luttes de parti. L'état pastoral procure les mêmes avantages , et les trotipêaux remplissent aujourd'hui les fonctions inhumaines de l'Ilote. La procréation spontanée forme et accroît indéfiniment la fortune, la main de l'homme est de reste ; son travail , son intelligence , son temps ne sont pas nécessaires pour conserver et augmenter «a moyens d'existence, faais s'il n'a besoin de rien pour la vie matérielle, il ne peut employer, comme le Hotnain, les forces qu'il économise ; il lui manque la
loi manque la base de tout développement social ; les estaneteros (1) n'étant pas réunis, n'ont aucune nécessité publique à satisfaire j en un mot, il tt'y a pas de n* publicù.
Le progrès moral , la culture de l'intèlligencé , héotigês dans la tribu arabe ou urtare, sont ici non-setalement négligés, mais encore impossibles. Où placer Vécolé? Dans quel lieu les enfant* , disséminés à dix
(1) V. la ttotê 1, à 1* fin de l'ouvrage.
20 ' FACUNDO QUIROGA.
lieues de distance dans toutes les directions, pourrontils recevoir leurs leçons? Aussi la civilisation est tout à fait irréalisable , l'état baçbare est normal (l) ; heureux encore 6i les habitudes domestiques conservent un léger dépôt de moralité. La religion souffre des conséquences de la dissolution de la société. La cure existe nominalement; la chaire n'a pas d'auditoire, le prêtre fuit la chapelle solitaire ou se démoralise dans l'inaction et la solitude; les vices, la simonie, la barbarie normale pénètrent dans sa cellule et convertissent sa supériorité morale en éléments de fortune et d'ambition, il finit par se faire chef de parti. J'ai assisté à une scène champêtre digne des temps primitifs antérieurs à l'institution du sacerdoce* Je me trouvais, en 1838, dans la montagne de San- Luis , dans la maison d'un riche estanciero , dont les occupations favorites étaient la prière et le jeu. Il avait construit une chapelle dans laquelle, le dimanche au soir, il récitait lut même le chapelet pour rempla-
cer le prêtre et l'office divin dont il manquait depuis longues années. C'était là un tableau homérique ; le soleil arrivait à son couchant ; les troupeaux qui retournaient au bercail fendaient l'air de leurs bêlements confus; le maître de la maison, homme de soixante ans, d'une physionomie noble, chez lequel la race européenne pure se manifestait par la blancheur de la peau , le bleu des yeux, l'ampleur et le poli du front,
(1) Dans Tannée 1826, pendant un séjour d'un an dans la montagne de San-Luis , j'enseignais à lire à six jeunes gens de familles aisées, dont le plus jeune avait vingt-deux ans.
(Note de Vwttyr*)
Diqitized by G()\ ^ J^j
PACUNDO qliroga.
entonnait le chœur auquel répondaient une douzaine de femmes et quelques jeunes garçons dont les chevaux, encore imparfaitement domptés , étaient attachés à la porte de la chapelle. Le chapelet terminé, il fit une fervente prière. Jamais je n'ai vu foi plus robuste, ferveur plus pure , ni entendu prière aussi belle et aussi appropriée aux circonstances dans lesquelles il la récitait. Il demandait à Dieu des pluies pour les champs , la fécondité pour les troupeaux , la paix pour la république, la sécurité pour les voyageurs... Je pleure très-facilement; cette fois, je pleurai jusqu'aux sanglots, car le sentiment religieux s'était éveillé dans mon âme avec exaltation et comme une sensation inconnue, parce que je n'avais jamais vu scène plus religieuse; je crus être au temps d'Abraham, devant •«i, devant Dieu et la nature qui le révèle ; la voix de cet homme simple et innocent faisait vibrer toutes mes fibres et me pénétrait profondément.
C est à cela qu'est réduite la religion dans les campagnes, à la religion naturelle. Le christianisme existe, de même que la langue espagnole , comme une tradilion qui se perpétue, mais corrompue et revêtue de superstitions grossières, sans instruction, sans culte et sans convictions. Dans toutes les campagnes éloignées des villes, il survient que, lorsqu'il arrive des commerçants de San Juan ou de Mendoza, on leur présente des enfants de quelques mois ou d'un an , pour Ws les baptisent , comptant sur ce que , par leur tonne éducation, ces survenants pourront le faire fl une manière valide ; et il n'est pas rare qu'à l'arrime d'un prêtre , on lui présente de jeunes garçons qui
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viennent de dompter un poulain pour recevoir l'huile sainte et le baptême subcondilione.
À défaut de tous les moyens de piviltotiQU et de progrès qui ne peuvent se développer qu'à condjtiop que les hpmmes soient réunis en sociétés nombreuses, voici qu<41e est réduçatjou de l'homme des champs : les femmes gardent U maison, préparent les repas, tondent les brebis , traient les vacbes , fabriquent les fromages et tissent les toiles grossières dont on s'habille ; toutes les occupations du ménage, tous les soins domestiques appartiennent k la femme , sur elle pèsent presque tous les travaux; bien heureuse si quelquefois l'homme s'occupe de la culture d'un peu de maïs pour I4 nourriture de la famille , car le pafo est ordinairement inusité. Les enfants exercent leurs forces et se forment par plaisir au maniement du lazo et des bolas (1) avec lesquels ils persécutent et poursuivent sans relâche les veaux et les chèvres ; quand ils sont devenus tous cavaliers, et ceci arrive dès qu'ils ont appris à marcher, ils servent à cheval pour des occupations diverses; plus tard et quand ils sont plus forts , ils parcourent les champs , tombant et se relevant, courant avec intention au n*lieu des terriers des biscachas (2) , passant à côté des précipices et s'exerçant au maniement du cheval; quand arrive l'âge de la puberté , ils se consacrent à dompter les poulains sauvages, et la mort est le moindre accident qui les attend si les forces ou le courage
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(1) Voyez la note J, à la fin de l'ouvrage.
(2) V. la noU g # à la An de l'<iuvra£^
FACUISDO Qli*Ol|A.
'eyr wa»quept p<w un moment ; à l'époque 4e la virilité, arrive l'indépendance et l'oisiveté.
14 commence l? vie publique du gaucho , $i l'on peut s'eiprimef ainsi | car spn éducation e$t déjà terminée- Il faut vQir ceis gens , qui n'ont d'espagnol que la l?Qgue et le# notions confuses de religion qu'ils conservent, pour pouvoir connaître les caractères altiers et indomptables qui paissent de cette lutte de l'homme i$çjé $vec Ja nature sauvage , de la raison avec la brute ; il faut vpir ces figures garnies de barbe, à l'air grave et sérieu* comme celles de l'Arabe et de l'Asiatique, pour çomprendre la pitié dédaigneuse que leur inspire la vue de l'iwmme sédentaire des villes, qui peut avoir lu de pombreux livres , mai* qui ne peut abattre et tper m taureau intrépide, qui ne sait se procurer un cheval en rase campagne, à pied et sans le secouru de personne, qui n'a jamais arrêté un tigre et nç l'a reçu le poignard d'une main et le poncho (1) roulé autour de l'autre, pour le lui placer dans la gueule pendant qu'il lui traverse le cœur et l'étend mort à ses pieds. Cette habitude de triompher de tourtes les résistances , de se montrer toujours supérieur à la nature , de la défier et la vaincre , développe prodigieusement l'importance et la supériorité de l'indu vididu à ses propres yeux.
Les Argentins, à quelque classe qu'ils appartiennent , civilisés ou ignorants , ont une haute idée de leur valeur comme nation ; tops les autres peuples américains les accusent de cette vanité, et se mon*
Uj ¥# la wte L, à la lin 4e l'ouvrage.
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trent offensés de cette présomption et de cette fierté : je crois avec plaisir que cette accusation n'est pas dénuée de tout fondement. Malheur au peuple qui n'a pas foi en lui-même ! Cette foi n'a-t-elle pas occasionné les plus grandes choses? Quels résultats n'a pu produire pour l'Amérique la fierté de ces gauchos argentin», qui n'ont vu sous le soleil personne qui leur fût supérieur : ni savant , ni puissant? L'Européen est pour eux en dernière ligne , parce qu'il ne peut résister aux bonds du cheval (1).
Si cette vanité nationale a une faible origine dans les classes inférieures , les conséquences n'en sont pas moins nobles, de même qu'une rivière dont la source est infecte et boueuse peut avoir un cours très-pur. Les hommes instruits leur inspirent une haine implacable; ils ont un dégoût invincible pour leurs vêtements , leurs usages et leurs manières. C'est de cette pâte que sont pétris les soldats argentins : qu'on se ligure tout ce qu'il en peut résulter de patience et de courage pour souffrir pendant la guerre; ajoutez à cela qu'ils sont, dès l'enfance, habitués à tuer du bétail et que cet acte de cruauté nécessaire les familiarise avec Tépanchement du sang et endurcit leur cœur contre les gémissements de leurs victimes.
Ainsi, la vie des champs a développé dans le gaucho les facultés physiques au détriment de l'intelll-
(1) Le général Mancllla disait à l'assemblée de Buenos-Ayrcs t pendant le premier blocus : « Que peuvent vous faire ces Euro- » péens, qui*ne savent pas galoper toute une nuit ?» Et la foule du peuple qui se trouvait à la barre, étouffa la voix de l'orateur par de frénétiques applaudissements. (Note de Vauteur.)
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gence. Son caractère moral se ressent de son habitude de triompher des obstacles et du pouvoir de la nature ; il est fort , fier et énergique , sans aucune instruction, n'en connaissant pas même la source , sans moyens de subsistance comme sans besoins ; il est heureux dans sa pauvreté et avec ses privations qui ne sont rien
pour lui, puisqu'il n'a jamais connu plus grands plaisirs et n'a jamais étendu plus haut ses désirs. De sorte que, si cette dissolution de la société enracine profondément la barbarie par l'impossibilité et l'inutilité d'une éducation morale et intellectuelle, elle ne laisse pas pourtant d'avoir son attrait. Le gaucho ne travaille pas; il trouve tout prêts chez lui l'aliment et le vêtement ; il retire l'un et l'autre de ses troupeaux s'il est propriétaire, de chez un maître ou un parent s'il ne possède rien.
Les soins que demandent les troupeaux ne sont que courses et parties de plaisir. La marque est , comme la vendange chez les agriculteurs, une fête dont l'arrivée s'accueille avec des transports d'allégresse. C'est le point de réunion de tous les hommes à vingt lieues à la ronde; c'est là que se montre avec ostentation l'incroyable adresse à lancer le laso. Le gaucho arrive au lieu de la marque au pas lent et mesuré de son meilleur coursier, qu'il arrête à distance, et pour mieux jouir du spectacle , il croise ses jambes sur le cou de son cheval. Si l'enthousiasme le saisit, il descend lentement, développe son laso et le lance sur un taureau qui passe à quarante pas de distance avec la rapidité de Véclair ; il l'a saisi par un sabot, c'est tout de qu'il voulait : et il s'occupe tranquillement à rouler sa courroie.
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