‹ Civilisation et barbarieChapitre 11 sur 38 · ORIGINALITÉ ET CARACTÈRES ARGENTINS · texte numérisé non relu

ORIGINALITÉ ET CARACTÈRES ARGENTINS

Ainsi que l'océan, les steppes remplissent l'esprit du sentiment de l'infini»

(UUMBOLDT.)

Si des conditions 4f la vie pastorale telle que Font constituée la colonisation et l'incurie naissent de graves difficultés ppiir upe organisation politique quelle qu'elle soit , et surtout pour le triomphe de la civilisation européenne, de ses institutions, de sa richesse et de la liberté qui en sont les conséquences, on ne peut nier, d'autre part, que cette situation n'ait aussi son côté poétique digne de la plume du rom&ncier. Si une lueur de littérature nationale peut briller momentanément dans les nouvelles sociétés américaines, elle fera la description des scènes grandioses de la nature et principalement de la lutte de la civilisation européenne et de la barbarie indigène, de l'intelligence et de U matière ; lutte impuissante en Amérique et qui donne lieu h de? qçèm & BVttcniières, si caractéristiques et

FAClJtH) Qt'ÏROGÀ.

si efi dehors dd cerclé! dans lequel s'est élevë l'esprit européen, qtië les ressorts dramatiques en sont Inconnus hors du pays où on les observe, et dont les usages sont surprenants et les caractères originaux.

L'unique fdtoaticler dé l'Amérique du Nord qui se soit fait une renommée européenne est Fenltaoré Coopèf, et cela, parce qu'il a transposé la scèhe de ses description* hôrs des lieux occupés par les planteurs, atii limités de la vie barbare et de la vie civilisée, sur le théâtre de la guerre où luttent tés races Indigène et saxonne potit la pôssesston de la terré.

C'est dë cette manière qtté le jeune Echeverrlà a pu obtenir l'attention du monde littéraire espagùôl par son poëteie dë lu Captive. Ce barde argentin mit de côté Didoû et Àtgé (que les Varela, ses prédécesseurs, avaient traitées de main de maître ët avec enthousiasme poétique, mats sans succès et sans résultats, parce qu'ils Rajoutaient rieh au capital de nos connaissances européennes) ; 11 tourna ses regards vers le désert, ët là, dans l'immensité sans limites, dans les solitudes où être le sauvâgë, datis la zone lointaine de feu que volt approcher lë voyageur quand on Incendie les champs,

ftitouva lés inspirations que procure a l'imagination

le spectacle d'une nature solennelle, grandiose, Incommensurable et Siicticiëuse ; et alors l'écho de Ses Tefs obtint l'approbailoa de là péninsule espagnole même.

Je dois tiôtêr fcfl pàsSàflt uû fait qui explique très* bien les dUTérëhteS phases Sociales d'un peuple. Les accidents de la nature produisent des coutumes et des usages qui dérivent de ces accidents, dé sorte que, là

FACUISDO quiroga

où ils se répètent, on emploie pour les éviter les mêmes moyens, inventés par des peuples séparés. Ceci m'explique pourquoi la flèche et Tare se rencontrent chez presque tous les peuples sauvages, quelles que soient leur race, leur origine et leur position géographique. Quand je lis dans le Dernier des Mohicans de Cooper qu'QEil- de-Faucon et Uncas avaient perdu la trace des Mingos dans un ruisseau, je me dis : ils vont tourner l'eau; quand , dans la prairie, le Trappeur laisse continuer l'incertitude et l'agonie pendant que le feu le menace, un Argentin aurait conseillé ce que finit par conseiller le Trappeur, c'est-à-dire nettoyer un endroit pour s'y réfugier et incendier à son tour, pour pouvoir se retirer du feu qui les envahit sur les cendres de celui qu'il a lui-même allumé. Telle est la pratique de ceux qui traversent les pampas pour se préserver des in* cendies des herbes. Quand les fugitifs de la prairie rencontrent une rivière et que Cooper raconte la mystérieuse opération du Pawnie avec le cuir de buffle qu'il ramasse, je me dis : il va faire la pelota (1), il est fâcheux qu'il n'y ait pas une femme pour la conduire ; car, parmi nous, ce sont les femmes qui traversent les rivières, tenant entre les dents la courroie qui tient la pelota : le procédé pour rôtir une tête de buffle dans le désert est le même dont nous usons pour cuire (batear) une tête de bœuf ou un filet de veau. Enfin mille autres accidents que j'omets prouvent cette vérité que les modifications analogues du sol entraînent des coutumes, des ressources et des expédients analogues.

(1) V. la note M, à la fin de l'ouvrée,

FACUNDO QUIROGA. 29

Cest pourquoi nous trouvons dans Fenimore Cooper des descriptions d'usages et de coutumes qui paraissent copiées sur les pampas. Ainsi nous rencontrons dans les habitudes pastorales de l'Amérique la reproduction des coutumes et de l'extérieur grave et hospitalier des Arabes.

Il existe donc un fonds de poésie qui naît des accidents naturels du pays et des coutumes exceptionnelles auxquelles il donne naissance. La poésie , pour se réveiller ( car la poésie , comme le sentiment religieux, est une faculté de l'esprit humain) , a besoin du spectacle du beau, d'une puissance terrible , de l'immensité, de l'étendue, du vague, de l'incompréhensible ; car là où finit le réel et le vulgaire, commencent les mensonges de l'imagination , le monde idéal. Maintenant, je le demande , quelles impressions doit laisser, chez l'habitant de la république argentine , le simple acte de jeter les yeux à l'horizon , et de n'y voir... rien; parce que, plus il promène ses yeux dans cet horizon incertain, indéfini, vaporeux , plus il est dérouté, fasciné , confondu et jeté dans le doute et la contemplation? Où se termine le monde qu'il veut en vain pénétrer ? Il ne sait ! Qu'y a-t-il au delà de ce qu'il ▼oit? La solitude, le danger, le sauvage, la mort. Et voilà déjà la poésie ; l'homme qui se meut au milieu de ces spectacles, se sent assailli de craintes et d'incertitudes fantastiques , de songes qui le préoccupent éveillé.

Il en résulte que le peuple argentin est poëte par caractère et par nature. Et comment ne le serait-il pas, quand au déclin d'un jour serein et tranquille un

Diqitized

*0 FÀfctnTOO QtmoôA.

mm aMf reiête «ii tourmittrantttit sans satoir irbît

et s'éterid sur tout le Ciel dans lë temps d'éChangët* deu* paroles? Tout a coup le retenlissemetit du ton* nerre annonce la tourmente qui glace d'ettttri le voya-* geur et le porte a retenir sdn baleine dans la craintë d'attirer sur lui un des milliers de coup* dë fendre tjdl tombent tout autour; L'obscurité àueeêde a la lttffliéfe ; la taort ést partout) un pouvoir terrible * irrësistiblë; Ta fait un instant rentrer en lui-même et lui fdit sentlf son néant ati milieu de tette nature irritée > comprends Dieu> ettfln, dans l'atterrante magnificence dë ses teu^ vres. Quelle variété de couleurs frappe l'Imagination ? Masse de ténèbres qui obscurcissent le jour, mdsse ûe lutnière livide, tremblante, qui tient illuminer un Instant les ténèbres et montrer à des distàhcès infinies les pampae traversées par la fbudre, symbole de la puissance. Ces images sont faites pour se graver profondément dans les esprits. Aussi , tjuand la tempête cesse , laisse-t-elle le gaucho triste , pensif, sérieux, et la suc» cession de la lumière et des ténèbres se continuer dans son imagination de la m6rae manière que , quahd ûotis regardons le soleil fixement* son disqUé teste longtemps après sûr la rétine. Demandez au gaucho fce que tue de préférence la foudre. Il vous introduira dans un monde d'idées morales et religieuses , tnêlées de faits naturels, thaïs mal Compris, de traditions su» perstitieuses et grossières. S'il est certain que le fluide électrique entre dans la composition de la vie humaine ; si c'est la même chose que ce qu'Oh appélle fluide nerveux, qui excite et soulève les passions, efi* flamme l'enthousiasmé j sahs doute le peuple qui

•IHI

habite sous une aUndSpherfi stftdiargëë d'électricité an point que les vêtements frottés pétillent comme les poils du chat frottés en seirt contraire » doit kvoir pour les travaux d'imagination de nôffibfëUses dispositions.

Comment ne serait-il pas poëte , celui qui représente ces scènes imposantes?

L'œil se retourne eti valut Û explore

Son immensité « ét la vue Dans son ardent iouhait rte rencontre ri«n

Où fixer son vol fugitif»

Gomme le moineau sur la mer* Tout est champs ou propriétés > Repaire de l'oiseau ou de la bëte sauvane; Tout est ciel et telitudes De Dieu seul connues Et que lui seui peut sonder(l).

(ECHETERRIA.)

Et celui qui a devant les yeux cette nature si respîen -

(lissante :

Des entrailles de l'ÂmérlÇue

Deux grands cours d'eau se précipitent;

(1) Voici le texte espagnol i

Glra en vano , reconcentra Sa tumensldad , f no encueutra La vista t en su vivo anhelo, Do fijar su fugas Tuelo , Como el pàjaro en el mar t Do qoler eampos j beredades »

tte j fcrulo gotrtdas .

quler clelo.j soledades De Dios solo conocirias , . Que él solo puede sondar. .

(ECHBTBAEIA.)

De las entranas de Arnérica Dos caudftîSI W flaiatah ;

FÀCUNDO quiroga.

Le Paranâ , ligure de perles

Et l'Uruguay , figure de nacre.

Les deux courent entre les bois

Ou entre des berges fleuries ,

Gomme deux grands miroirs

Avec cadres d'émeraudes.

Sur leur passage les saluent

La mélancolique poule d'Inde ,

Le colibri et le chardonneret ,

La poule et le pigeon ramier. Comme en présence de rois s'inclinent Devant eux les algues et les palmiers ; Et les parfument la fleur de l'air (1) , L'acacia et la fleur de l'oranger.

Ensuite ils se rencontrent à Guazû ,

Et réunissant leurs eaux ,

Et mêlant nacres et perles ,

Ils se versent dans la Plata.

(Domingcez.)

Mais ceci est la poésie civilisée , la poésie de la ville ; il en existe une autre qui fait entendre ses chants dans la solitude : c'est la poésie populaire , simple et négli-

El Paranà, faz de perlas,

V el Uruguay, fax de nàcar.

Los dos entre bosques corren 0 entre floridas barra d cas Como dos fraudes espejos Entre marcos de esmeraldas.

Salùdanlos en su paso

La mélancolie* pava, El picador y jilguero, El zorial y la lorcaza.

Como ante reyes se incllnan A nie ellos seibos y patinas ,

V le arrojau flor del atre , Aroma y flor de naranja.

Luego en el Guazu se encuentran ,

V reonfendo aua aguas, Mezclaudo nàcar y perlas , Se derraman en el Plata.

(Domiroobi.)

(1) V, la note N, à la fin de l'ouvrage.

FACINDO Ql'IROGA.

gée du gaucho. Notre peuple est musicien aussi; c'est ane prédisposition que lui reconnaissent tous ses voisins. Quand , au Chili , on présente pour la première fois un Argentin dans une maison ; on l'invite à l'instant à passer au piano , ou bien on lui remet une guitare ; et s'il s'excuse en disant qu'il ne sait pas en jouer , on est étonné , on ne le croit pas parce que , dit-on , étant Argentin on doit être musicien. Cette réputation populaire dérive de nos coutumes nationales : en effet, le jeune homme bien élevé de nos villes joue du piano , de la guitare , du violon ou de la flûte ; les métis s'adonnent presque tous exclusivement à la musique, et il en est sorti beaucoup d'habiles compositeurs et instrumentistes. Pendant les soirées d'été , on entend sans cesse le bruit des guitares aux portes des magasins; et plus tard, dans la rue, le sommeil est doucement interrompu par les sérénades ou les concerts ambulants.

Le peuple des campagnes a ses chauts particuliers. Le genre triste qui prédomine chez les peuples du Nord est un chant froid, plaintif, naturel à l'homme dans l'état primitif de barbarie , d'après Rousseau.

La Vidalita est un chant populaire aux chœurs accompagnés de la guitare et du tambourin , aux sons desquels accourt la foule , augmentant ainsi le cortège et le bruit des voix. Ce chant me paraît provenir des Indiens , car je l'ai entendu dans une féte d'Indiens à Copiapo , le jour de la Chandeleur ; et comme chant religieux, il doit être très-ancien, car je ne crois pas que les Indiens du Chili l'aient adopté des Espagnols argenttûs. La Vidalita est la mesure popu-

FACLNDO QCIROGA.

laire sur laquelle se chantent les événements du jour ,

les airs des chansons guerrières. Le gaucho compose le vers qu'il chante et le popularise par la réunion de gens que son èhant exige.

Aussi j au milieu de la rudesse des coutumes nationales, les deux arts qui embellissent le mondé civilisé et développent tattt de passions généreuses , sont honorés et respectés par les masses, qui essayent leur muse grossière eil compositions poétiques et lyriques. Le Jeune Écheverrià résida quelques mois dans la eam* pagne en 18Û0 ; la réputation de ses vers l'avait pré* cédé dans les pampas; les gauchos l'entouraient avec estime et respect, et quand un nouveau venu montrait des signes de dédain pour le cajetlya (petit-maître) * quelqu'un lui disait à r oreille : il est poëte J et toute prévention hostile cessait dès lors en entendant cè titre privilégie.

On sait que la guitare est l'instrument populaire des Espagnols et qu'il est tommnn en Amérique; A Buenos- Ayres surtout, le type populaire espagnol» le mayo est encore bien manifeste* On le découvre dans le compagnon de la Ville et lé gaucho de la campagne* Le jaleo espagnol survit dans leclelito (1) ; les doigts servent de castagnettes \ tous les mouvements du compagnon ré^ vêlent le mayo) le mouvement desépdules* les gestes * la manière de porter le chapeau , jusqu'au mode de cracher entre les dents * tout cela est du pur Aûda« loux.

De ces goûts et de ces cotitumés , ressortent dé re-

[i) v. la «blé b, i iafin de i'etiVrâgft.

FACL5P0 QWOliA.

«arqpWei §0w\\lé$ qui empejiirpnl un jouf le p>ame ou le roman B»U0Rj et lnj 4P»ueropt une leinte orir ginale. Je vais en donner ici quelques-uns pour computer l'étude, des papituaps du pays.

ix dépistbwb (ei rmtreador).

le plus distingué , te plu* extraordinaire de ces tFpes spéciaux est, m* coptredit, le dépisteur, Tous tes gauchos de l'intérieur le sont. Dans des plaines si étendues, où les sentiers et les chemins se croisent dans tous les sens et où les champs que traversent les bestian* et dans lesquels ils paissent sont ouverts, il faut savoir suivre les traces d'un animal et les distinguer au milieu de mille , savoir s'il va doucement on vite , seul ou attelé , chargé ou h vide ; cela constitue une science populaire et flQmestiqye. Une fois, je tombai dans un embranchement de chemins vers Buenos- Ayre ; le peôfl (i ) qui me conduisait jeta, comme de coutume , les yeu* sur le sol i « Par ici va, dit-il de » suite , une petite pwle iu*œ très bonne ; elle est de » la troupe de 0. N. Rapat; elle va bien à la selle; » elle est sellée et a passé ici hier- » Cet homme veinait de la montagne ds san-fcnis ; la troupe retournait de Bueaas-Ayres , et il y avait m an qu'il ayait vu pour la dernière fois la petite mule noire dont la trace était confondue avec celles de toute la troupe dans un entier de deu* pieds de large ; mais ce fait, qui para»

incroyable, existe pour tous ; c'est la science vulgaire ;

(1) V. la note P, à la fiq de l'ouvrage.

3ft

FACUNDO QUIROGA.

le domestique qui nous accompagnait était un garçon muletier et non un dépisteur de profession.

Le dépisteur est un personnage grave, circonspect, dont les assertions font foi devant les tribunaux inférieurs. La conscience de la science qu'il possède lui donne une certaine dignité pleine de réserve et de mystère. Tout le monde le traite avec considération : le pauvre, car il peut lui faire du mal en le calomniant et le dénonçant; le propriétaire, parce que son témoignage peut l'appeler en justice. Un vol a été fait pendant la nuit; rien ne le dénote ; on court alors à la recherche d'une empreinte du voleur, et l'ayant trouvée , on la couvre avec quelque chose pour que le vent ne la dissipe pas. On appelle ensuite le dépisteur, qui examine la trace et la suit sans regarder le sol, si ce n'est de temps en temps , comme si les yeux voyaient en relief cette empreinte des pas qui est imperceptible pour les autres. Il suit le cours des rues , traverse les jardins , entre dans une maison, et montrant un homme qu'il trouve, dit froidement : « Le voilà. » Le délit est prouvé , et il est rare que le délinquant résiste à cette accusation. Pour lui, plus que pour le juge , le dépisteur est l'évidence môme ; nier serait ridicule, absurde. Il se soumet donc à ce témoin, qu'il considère comme étant le doigt de Dieu qui le signale. J'ai connu moimême un nommé Calibar qui a exercé sa profession dans une province pendant cinquante années consécutives. Il a maintenant près de quatre-vingts ans; courbé par l'âge , il conserve cependant un aspect vénérable et plein de dignité. Quand on lui parle de sa réputation, il répond : « Maintenant, je ne vaux plus rien ;

FACINDO QtlROGA.

voici mes enfants. » Les enfants sont ses fils , qui ont étudié à l'école d'un maître aussi célèbre. On raconte de lui que , pendant un voyage qu'il fit à Buenos-Ayres, on lui vola son cheval de fête ; sa femme couvrit la trace avec une huche ; deux mois après , Calibar retourna, vit l'empreinte déjà effacée et imperceptible pour d'autres yeux, puis ne parla plus de l'affaire. Un an et demi plus tard , Calibar marchait la tête basse dans une rue des faubourgs ; il entre dans une maison et voit son cheval déjà noircissant et hors d'usage. Il avait trouvé la piste de son voleur deux ans après !

En 1830, un condamné à mort s'était échappé de la prison. Calibar fut chargé de le retrouver. Le malheureux, prévenu qu'il serait dépisté , avait pris toutes les précautions que pouvait lui suggérer l'image du supplice. Précautions inutiles! Peut-être servirent-elles seulement à le perdre, parce que Calibar voyant sa réputation compromise , son amour-propre offensé le porta à remplir une tâche qui perdait un homme, mais qui prouvait sa merveilleuse intuition. Le fugitif mettait à profit tous les accidents de terrain pour ne point laisser de vestiges; il avait marché des cuadras (1) entières sur la pointe du pied ; il enjambait de basses murailles , traversait un endroit et se retournait par derrière ; Calibar le suivait sans perdre la piste , et si par hasard il s'égarait un moment , dès qu'il la trouvait de nouveau, il s'écriait : « Où vas-tu me conduire t » A la fin, il arriva à un canal plein d'eau situé dans les faubourgs et dont le fugitif avait suivi le courant pour

!0 V. la note Q, à la iln de l'ouvrage.

58 FACINDO (JLIROGA.

tromper le dépisteur... Ioutile : Calibar suivit les bords sans s'inquiéter, sans se troubler; à la fin, il s'arrête, examine quelques herbes et dit : « Il est sorti par là ; » il n'y a pas de traces, mais ces quelques gouttes d'eau » me l'indiquent. » Il entre dans une vigne; Calibar reconnaît les murs en torchis qui l'entourent et dit : « Il est dedans. » La troupe de soldats , fatiguée de chercher, retourna rendre compte de l'inutilité de ses recherches v « 11 n'est pas sorti » fut la courte réponse que, sans s'émouvoir, sans procéder à un autre examen, donna le dépisteur; il n'était pas sorti de la vigne, car le jour suivant il fut exécuté.

En 1831, quelques personnes politiques tentèrent de s'évader; tout était prêt, les amis du dehors prévenus; au moment de sortir, l'un d'entre eux s'écria: « Et Calibar! — Ah, oui, Calibar! » répondirent les autres anéantis et atterrés. Leurs familles purent obtenir de Calibar qu'il fût malade quatre jours à partir de l'évasion ; elle put ainsi s'opérer sans inconvénient.

Quel mystère renferme cet état de dépisteur? Quel pouvoir microscopique se développe-t-il dans l'œil de ces hommes? Quelle sublime créature est celle que Dieu fit à son image et à sa ressemblance!

LE BAQUEANO (1).

Après le rastreador, vient le baqueano, personnage haut placé et qui tient dans ses mains le sort des par-

(1) V. la note R, à la fin de l'ouvrage,

FACIISDO QLiHOGA. 50

ticuliers et dos provinces. Le baqueano est un personnage grave et réservé qui connaît, par palme, vingt mille lieues carrées de plaines, de bois et de montagnes 1 C'est le géographe le plus complet ; c'est Tunique carte que porte avec lui un générai pour diriger les mouvements de sa campagne. Le baqueano marche toujours à ses côtés. Modeste et discret comme un mur, il possède tons les secrets de l'expédition ; le sort de l'armée, le résultat d'une bataille, la conquête d'une province, tout dépend de lui. Le baqueano est presque toujours fidèle à son devoir ; mais le général n'a pas toujours pleine confiance en lui. Imaginez-vous la triste position d'un chef condamné à avoir toujours un traître à ses côtés et à lui demander les renseignements indispensables pour triompher. Un baqueano rencontre un petit sentier qui croise le chemin qu'il suit ; il sait à quelle aiguade retirée il conduit; s'il en rencontre mille , et cela arrive dans un espace de cent lieues, il les connaît tous, sait d'où ils viennent et où ils vont; il connaît le gué caché d'une rivière plus bas ou plus haut que le lieu du passage ordinaire , et cela en cent rivières ou ruisseaux. Il connaît , dans les lieux marécageux, un sentier que Ton peut suivre sans inconvénient, et cela en cent marais. Dans l'obscurité de la nuit , au milieu des plaines et des bois sans limites, le baqueano entouré de ses compagnons perdus, égarés, fait le tour de leur groupe, examine les arbres s'il en existe ; sinon , il descend de cheval, se penche vers la terre , examine quelques bruyères , s'oriente , remonte ensuite et leur dit pour les rassurer: « Nous sommes en droite ligne de tel endroit, à

40 FACliNDO QU1ROGA.

tant de lieues des habitations. »Le chemin parait se diriger au sud, et il se dirige vers le rhumb, qu'il signale, tranquille , sans hâte de le rencontrer et sans répondre aux questions que la crainte et l'épouvante suggèrent aux autres. Si cela ne suffit pas, s'il se trouve dans les pampas, si l'obscurité est impénétrable ; alors il arrache de l'herbe en plusieurs points, flaire les racines et la terre , les, mâche, et après avoir répété cette opération plusieurs fois , il s'assure de la proximité de quelque lac ou ruisseau salé ou d'eau douce et va à sa recherche pour s'orienter définitivement. Le général Rosas connaît au goût les herbes de toutes les estancias au sud de Buenos-A jres.

Si le baqueano appartient aux pampas qu'aucun chemin ne traverse, quand un voyageur lui demande de le conduire directement dans un endroit éloigné de cinquante lieues, le baqueano se recueille un moment, reconnaît l'horizon , examine le sol , porte ses regards vers un point et se lance au galop avec la rectitude d'une flèche jusqu'à ce qu'il change de direction pour des motifs à lui seul connus, et galopant jour et nuit, il arrive au lieu désigné.

Le baqueano annonce aussi l'approche de l'ennemi, et cela à dix lieues de distance ; il sait la direction dans laquelle il s'avance, à l'aide des mouvements des autruches , des daims et des alpagas qui fuient. Quand l'ennemi s'approche, il examine la poussière, et à son épaisseur fait le compte de la force; ils sont deux mille, quinze cents, douze cents, dit-il , et le chef fait ses dispositions sur ces renseignements qui sont presque toujours infaillibles. Si les condors et les corbeaux

FACUNDO QUIROGA.

voltigent dans un cercle de l'espace, 11 saura vous dire s'il y a du monde caché , si c'est un campement anciennement abandonné, si c'est un simple animal mort. Le baqueano connaît la distance d'un point à un autre, les jours et les heures nécessaire pour la franchir ; de plus, il connaît les sentiers détournés ou inconnus par lesquels on peut arriver par surprise et en moitié de temps ; c'est de cette manière que des troupes de montoueros (1) essayent de surprendre des bourgs qui sont à cinquante lieues de distance et réussissent presque toujours. On croirait à l'exagération; mais non. Le général Rivera, de la bande orientale, est un simple baqueano, qui connaît chaque arbre qui existe dans toute l'étendue de la république de l'Uruguay; les Brésiliens ne l'auraient pas occupée sans son aide : sans lui, les Argentins ne l'auraient pas délivrée. Oribe, appuyé par Rosas, succomba au bout de trois ans de lutte avec le général baqueano ; et tout le pouvoir de Buenos- Ayres, avec ses innombrables armées qui couvrent la campagne de l'Uruguay (2), peut être anéanti aujourd'hui par une surprise, demain par un corps de troupes coupé , par une victoire qu'il saurait faire tourner à son profit par la connaissance de quelque petit chemin qui tombe sur l'arrière-garde ennemie, ou par un autre accident imperceptible ou insignifiant. Le général Rivera commença ses études du terrain en 1804, faisant alors la guerre à l'autorité espagnole comme con-

(1) V. la note S, à la fin de l'ouvrage.

(2) A Vépoque de l'édition que je traduis , c'est-à-dire en 1851,

42 FACUNDO QUIROGA.

trebandier, plus tard aux contrebandière comme employé , ensuite au roi comme patriote, aux patriotes comme montonero, aux Argentinscomine chef brésilien , aux Brésiliens comme général argentin, à Lavalleja comme président, au général Oribe comme chef proscrit , enfin à Rosas, allié d'Oribe, comme général oriental. Dans toutes ces positions, il a eu du temps de reste pour apprendre un peu de la science du baqueano.

Page 1