‹ Civilisation et barbarieChapitre 12 sur 38 · LE MÉCHANT GAUCHO · texte numérisé non relu

LE MÉCHANT GAUCHO

Le méchant gaucho est un type de quelques localités : un outlaw, un squatter, un misanthrope particulier ; c'est rOEil-de-Faucon, le Trappeur de Cooper, avec toute sa connaissance du désert , toute sa haine pour les habitations des blancs , mais sans sa moralité et sans sa connexion avec les sauvages ; on l'appelle le méchant gaucho, sans que cette épithète lui soit en tout défavorable. La justice le poursuit depuis longues années; son nom est craint et prononcé à voix basse, mais sans haine et presque avec respect C'est un personnage mystérieux; il demeure dans les pampas; les champs de chardon sont ses hôtelleries ; il vit de perdrix et de hérissons. Si quelquefois il veut se régaler d'une langue, il lace (prend au laso) une vache, la renverse tout seul , la tue, enlève son morceau de prédilection et abandonne le reste aux oiseaux de proie. Le méchant gaucho se présente inopinément dans un village dont les soldats viennent de partir ; il converse pacifiquement avec les bons gauchos qui l'entourent et l'admirent, s'approvisionne de tabac, de yerb**

FÀCIISDO gtIROGA.

mate (1), de papier à cigarettes (2) ; et s'il aperçoit les soldats , 11 monte tranquillement à cheval et se dirige vers le désert sans hâte, sans ostentation, dédaignant de tourner la tête. Rarement les soldats se mettent à sa poursuite ; ils tueraient Inutilement leurs chevaux, parce que le cheval du méchant gaucho est un coursier de couleur bal aussi célèbre que son maître. Si par hasard 11 le jette entre les mains de la justice, il se lance au plus épais de la troupe, et grâce h trois ou quatre taillades qu'il a ouvertes avec son couteau dans la ligure ou le corps des soldats, il se fait passage au milieu d'eux ; et détendant sur le dos du cheval pour se soustraire aux balles qu'on lui envoie, il se dirige vers le désert, jusqu'à ce qu'ayant mis un espace convenable entre lui et ceux qui le poursuivent , il modère le pas de son cheval et marche tranquillement. Les poëtes des environs ajoutent ce haut fait nouveau à la biographie du héros du désert, et sa renommée vole de bouche en bouche dans toute la campagne. Quelquefois il se présente à la porte d'un bal champêtre avec une fille qu'il a enlevée; lise mêle aux figures du cielito et disparaît sans que personne s'en aperçoive. Un autre jour, il se présente dans la maison de la famille offensée, fait descendre de la croupe de sou cheval la fille qu'il a séduite, et dédaignant les malédictions des parents, il s'achemine tranquillement & sa demeure sans limites.

(1) V. la note ï, à la Ûn de l'ouvrage.

(2) Se provee de los vicios. — Sous ce mot de vicios, on com- Pfend les divers objets dont nous avons fait rénumération.

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Cet homme divorcé avec la société-, proscrit par les lois, ce sauvage à la peau blanche, n'est pas au fond un être plus dépravé que ceux qui demeurent dans les habitations. L'audacieux fugitif qui attaque une troupe de soldats est inoifensif pour les voyageurs ; le méchant gaucho n'est pas un bandit, un voleur de grand chemin ; les attaques à la vie n'entrent pas dans ses idées, comme le vol n'entre pas dans les idées du Chourineur ; il vole, cela est certain; mais c'est sa profession, son trafic, sa science. Il vole des chevaux. Quelquefois il se présente au campement d'une troupe de l'intérieur, le maître lui propose de lui acheter un cheval de poil extraordinaire, de telle figure, de telles apparences , avec une étoile blanche sur l'omoplate. Le gaucho se recueille, médite un moment, et après un instant de silence, il répond : Il n'y a pas en ce moment de chevaux comme vous les désirez. A quoi a pensé le gaucho? Dans ce moment, il a parcouru dans son esprit dix mille estancias des pampas : il a vu et examiné tous les chevaux qui sont dans la province avec leur marque, leurs couleurs, leurs signes particuliers; il s'est convaincu qu'il n'en existe aucun qui ait l'étoile sur l'omoplate : les uns l'ont au front, les autres ont une tache blanche à la croupe. Cette mémoire surprendelle? Non. Napoléon connaissait par leur nom deux cent mille soldats et se rappelait, à les voir, toutes les actions qui se rapportaient à chacun d eux. Mais si on lui demande l'impossible , au jour signalé , dans un point donné du chemin , il livrera un cheval tel qu'on le lui demande, sans que le payement fait à l'avance le porte à manquer au rendez - vous. Il a sur cç i

FACIJNDO QUIROGA. Aft

point l'honneur du joueur par rapport aux dettes.

Quelquefois il voyage dans la campagne qui s'étend entre Cordoba et Santa-Fé; ensuite on le voit traverser les pampas, chassant devant lui une petite troupe de chevaux; si quelqu'un le rencontre, il suit son chemin sans s'approcher, à moins qu'on l'appelle.

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