‹ Civilisation et barbarieChapitre 13 sur 38 · LE CHANTEUR · texte numérisé non relu

LE CHANTEUR

Dans le chanteur, vous avez l'idéalisation de cette vie de révoltes, de civilisation , de barbarie et de dangers. Le gaucho chanteur est exactement le barde, le poêle , le troubadour du moyen âge; il se meut dans la même sphère, entre les luttes des villes et le féodalisme des campagnes, entre la vie qui s'en va et la vie qui s'approche. Le chanteur va de village en village, entre dans les maisons et les grandes habitations , chantant les héros des pampas persécutés par la justice, les lamentations de la veuve à laquelle les Indiens ont tout récemment enlevé son fils, la déroute et la mort du valeureux Rauch , la catastrophe de Facundo Quiroga et le sort de Santos Perez. Le chanteur fait naïvement le métier de chroniqueur, d'historien , de biographe, de collecteur d'usages, tout comme le barde du moyen âge, et ses vers seraient plus tard recueillis comme documents et faits sur lesquels l'historien futur devrait s'appuyer, s'il n'existait à côté de lui une société civilisée, comprenant les événements avec plus d'intelligence que le malheureux qui les expose dans ses rhapsodies ingénues. Dans la république argentine , on voit en même temps deux civilisations

distinçtes sur un même sol t Tune n&issante gui , sans

connaissance du temps passé, copie les travaux naïfs et populaires du moyen ^e , l'autre qui , sans prendre souci de ce qui $e passe autour 4'elle , veut réaliser les dernières conséquences de la civilisation européenne; les xix e et xu e pièçle vivent ensemble, l'un dans les villes, l'autre dans les campagnes. Le chanteur n'a pftsi de résidence fixe; sa demeure est là où la nuit le surprend , sa fortune est dans ses vers ou sa voix. Partout où le cielito (1) enlace gratuitement ses couples, partout où se vide un verre de vin , le chanteur a sa place réservée, sa part choisie du festin. Le gaucho argentin ne boit pas s'il n'est excité par la musique et les vers (2), et chaque pulpérie a sa guitare pour mettre aux mains du chan« teur, auquel le groupe de chevaux attachés à la porte annonce de loin qu'on a besoin de sa gaie science. Le chanteur môle à ses chants héroïques l'histoire de ses propres aventures. Malheureusement le chanteur, en môme temps qu'il est barde argentin, a souvent quelque

(1) V. la note 0 à la fin de l'ouvrage.

(2) U n'est pas hors de propos de rappeler ici les ressemblances notables que présentent les Argentins et les Arabe* à Alger, Orap, Mascara et dans les Adouars du désert ; j'ai toujours vu les Arabes réunis dans des cafés, parce que l'usage des liqueurs leur est interdit, et pressés autour du chanteur. Il y en a généralement deux qui s'accompagnent avec la. guitare, récitant des chansons nationales plaintives comme nos tristes. La bride des Arabes est de cuir et leur fouet est comme le nôtre ; le frein que nous em-

{)loyons est le frein arabe, et beaucoup de nos coutumes révèent le contact de nos pères avec les Maures de l'Andalousie. Qu'op ne parle pas des physionomies : j'ai connu quelques Arabes que je jurerais avoir vus dam mon pays. (fauteur.)

FACINDO QUIROGA.

affaire avec la justice. Il doit compte de maints coups de poignard , d'une ou deux disgrâces (1) qu'il a eues ou de quelque cheval ou fille enlevés. En 1840, sur les bords du majestueux Parana, était assis sur le sol, les jambes croisées, un chanteur qui tenait son auditoire excité et joyeux par la longue et intéressante histoire de ses malheurs et de ses aventures. Il avait déjà raconté l'enlèvement de sa bien-airaôe et les peines qu'il avait souffertes, la disgrâce qu'il eut et la dispute h laquelle elle donna lieu; il commençait h narrer ses rencontres avec les troupes et les coups de couteau qu'il avait donnés en se défendant, quand les cris des soldais et leur masse qui s'avançait l'avertirent que cette fois il était cerné, fin effet, la troupe s'était avancée en forme de fer k cheval dont l'ouverture existât du c0té du Parana qui coulait à 20 varas (17 mè. très) au-dessous, telle était la hauteur de la berge, Le chanteur entendit les cris sans se troubler; on le vit tout à coup sur son cheval, et jetant un regard scrutateur sur le groupe de soldats qui apprêtaient leurs carabines, il tourne son cheval vers la berge, lui jette son poncho sur les yeux et lui enfonce ses éperons dans les flancs. Quelques instants après , on voyait sortir du Parana le cheval sans frein , pour qu i! pût nager avec plus de liberté, et le chanteur le tenant par la queue et retournant tranquillement la tête vers la scène qu'il laissait sur la berge , comme s'il se fût trouvé dans un canot à huit rameurs. Quelques coups de fusil de la troupe ne l'empêchèrent pas d'arriver

(1) Desgracia. — Mort donnée par le chanteur»

FACUNDO QlIROGA.

sain et sauf au premier îlot que ses yeux rencontrèrent.

Du reste, la poésie originale du chanteur est lourde, monotone, irrégulière, quand il s'abandonne à l'inspiration du moment; elle est plus narrative que sentimentale, pleine d'images prises dans la vie des campagnes, du cheval, dans les scènes du désert, qui la rendent pompeuse et métaphorique. Quand il raconte ses prouesses et celles de quelque insigne malfaiteur, il ressemble à l'improvisateur napolitain, irrégulier, prosaïque, très-ordinaire, s'élevant par moments à la hauteur poétique, pour tomber de nouveau dans le récitatif insipide et sans versification. En dehors de cela, le chanteur possède son répertoire de poésies populaires : des couplets, des dixains , des octaves et diverses espèces de vers à huit syllabes. Parmi elles, il y a beaucoup de compositions de mérite qui dénotent de l'esprit et du sentiment.

FACLNDO QlilROGA. 49

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