BUENOS-AYRES
Examinons maintenant Buenos-Ayres. Longtemps elle lutte avec les indigènes qui la balayent de la surface de la terre ; elle se relève , retombe , jusqu'à ce qu'en 1620 elle commence à figurer sur la carte des possessions espagnoles d'une telle manière qu'on l'élève à la qualité de capitainerie générale , en la séparant du Paraguay auquel elle était jusqu'alors soumise. En 1777, Buenos-Ayres devenait tellement important, qu'il fut nécessaire de refaire la géographie administrative des colonies , pour la mettre à la tête d'une vice-royauté créée exprès pour elle.
En 1806 , l'œil spéculateur de l'Angleterre parcourt la carte d'Amérique et ne voit que Buenos-Ayres , son fleuve, son avenir. En 1810, Buenos-Ayres pullule de révolutionnaires versés dans toutes les doctrines antiespagnoles, françaises, européennes. Quel mouvement d'élévation s'est opéré sur la rive occidentale dû Rio de la Plata ?
L'Espagne colonisatrice n'était ni commerçante ni navigante , le Rio de la Plata était peu de chose pour elle : l'Espagne officielle vit avec dédain une plage et un fleuve. Avec le temps , le fleuve avait déposé sur cette plage son sédiment de richesses , mais très-peu de l'esprit espagnol , du gouvernement espagnol. L'activité du commerce avait amené l'esprit et les idées générales d'Europe ; les navires qui fréquentaient ses eaux apportaient des livres de toutes parts et la nouvelle de tous les événements politiques du monde.
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Remarquez que l'Espagne n'avait pas d'autre ville commerçante sur l'Atlantique. La guerre avec les Anglais accéléra le mouvement des esprits vers l'émancipation et réveilla le sentiment de l'importance personnelle. Buenos-Ayres est un enfant qui terrasse un géant , s'infatue , se croit un héros et se lance dans de plus grandes aventures. Gonflée de ce sentiment de suffisance, elle commence la révolution avec une audace sans exemple , la porte partout , se croit chargée de la suprême réalisation d'une grande œuvre. Le contrat social vote de main en main , Mably et Raynal sont les oracles de la presse , Robespierre et la Convention , ses modèles. Buenos-Ayres se croit une continuation de l'Europe; et si elle n'avoue pas franchement qu'elle est française et nord-américaine dans l'esprit et les tendances , elle nie son origine espagnole, parce que le gouvernement espagnol, ditelle , l'a recueillie depuis qu'elle est adulte. Avec la révolution viennent les armées et la gloire , les triomphes et les revers , les révoltes et les séditions. Mais Buenos-Ayres, au milieu de tout ce va-et-vient, montre la force révolutionnaire dont elle est douée. Bolivar est tout x le Venezuela est le marchepied de cette figure colossale. Buenos-Ayres est une ville entière de révolutionnaires. Belgrano (1), Rondeau, San- Martin , Alvear et les cent généraux qui commandent ses armées sont ses instruments , ses bras , mais non sa tète et son corps. On ne peut pas dire dans la république argentine : tel général délivra le pays ; mais la
N i) V. la note RR, à la tin de l'ouvrage.
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jante , le directoire , le congrès , le gouvernement de telle ou telle époque envoya tel général qui a fait telle chose. Le contact avec les Européens de toutes les nations est aussi plus grand dès le commencement qu'eu aucune autre partie du continent hispano-américain; la désespagnolisation et Teuropéification s'effectuent en dix ans, d'une manière radicale; seulement à Buenos- Ayres s'entend. Il n'y a qu'à prendre . une liste des habitants de Buenos-Ayres pour voir combien abondent parmi eux les noms anglais, français, allemands, italiens. En 1820, la société commence à s'organiser selon les nouvelles idées dont elle est empreinte , et le mouvement continue jusqu'à ce que Rivadavia se mette à la tête du gouvernement. Jusqu'à ce moment , Rodriguez et Las Heras (1) ont jeté les bases ordinaires des gouvernements libres. Loi d'oubli, sûreté individuelle , respect de la propriété, responsabilité de l'autorité, équilibre des pouvoirs , éducation publique , tout enfin se cimente et se constitue paisiblement Rivadavia arrive d'Europe, apporte l'Europe, mais on ne l'apprécie pas encore; Buenos-Ayres (et par conséquent, disait-on , la république argentine) réalisera ce que la France républicaine n'a pu réaliser , ce que ne veut pas l'aristocratie anglaise, ce que l'Europe des despotes rejette. Ce n'était pas une illusion de Rivadavia, c'est la pensée générale de la ville, son esprit , sa tendance.
Le plus ou moins dans les prétentions divisait les partis , mais au fond il n'y *vait pas d'idées antago-
(i) V. la noU MM , à la flu de l'ouvrage.
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nistes. Et que pouvait-il arriver d'autre chose chez un peuple qui, dans le court espace de quatorze ans, s'était battu contre l'Angleterre , avait couru la moitié du continent, équipé dix armées, donné cent batailles rangées , vaincu partout , qui s'était mêlé à tous les événements , avait violé toutes les traditions , essayé toutes les théories , aventuré le tout et réussi partout ; qui vivait, s'enrichissait , se civilisait ? Que devait-il arriver, quand les bases de gouvernement , la foi politique que lui avait données l'Europe étaient entachées d'erreurs, de théories absurdes et trompeuses, de mauvais principes, parce que ses politiques n'étaient pas obligés d'en savoir plus que les grands hommes d'Europe qui ne savaient rien de définitif jusqu'alors ea matière d'organisation politique? C'est un fait grave que je veux noter. Aujourd'hui les études sur les constitutions, les races, les croyances, l'histoire enfin , ont rendu vulgaires certaines connaissances pratiques qui nous éclairent contre le brillant des théories conçues à priori; mais avant 1820, rien de cela n'avait transpiré dans le monde européen. La France se souleva avec les paradoxes du contrat social , Buenos- Ayres en fit autant ; Montesquieu distingua trois pouvoirs , et à l'instant nous «n eûmes trois : Benjamin Constant et Bentham annulaient le pouvoir, on le déclara ici nui de naissance ; Say et Smith (1) prêchaient le commerce libre, liberté de commerce, répéta-t-on; Buenos-Ayres avouait et croyait tout ce que croyait et confessait le monde savant d'Europe. Seulement dé-
fi) V. la note SS, à la fin de l'ouvrage.
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puis la révolution de 1830 en France et ses résultats incomplets, les sciences sociales prennent une nouvelle direction et les illusions commencent à s'évanouir. Dès lors commencent à nous arriver des livres d'Europe qui nous démontrent que Voltaire n'avait pas beaucoup de raison , que Rousseau était un sophiste , Mably et Raynal des anarchistes , qu'il n'y a pas trois pouvoirs, ni contrat social, etc. Dès lors, nous apprenons quelque chose des races, des tendances, des habitudes nationales, des antécédents historiques. Tocqueville nous révèle pour la première fois le secret de l'Amérique du Nord ; Sismondi nous découvre le vide des constitutions; Thierry, Michelet et Guizot, l'esprit de l'histoire ; la révolution de 1830, toute la déception du constitutionalisme de Benjamin Constant ; la révolution espagnole , tout ce qu'il y a d'incomplet et d'arriéré dans notre race. Qu'imputet-on donc à Rivadavia et à Buenos- Ayres ? De ne pas avoir plus de savoir que les savants européens qui les guident? D'un autre côté , comment ne pas embrasser avec ardeur les idées générales d'un peuple qui avait tant et si bien contribué à généraliser la révolution ? Comment mettre un frein à l'imagination de l'habitant d'une plaine sans limites , faisant face à un fleuve dont on ne voit pas l'autre rive, à un pas de l'Europe, sans conscience de ses propres traditions , sans les avoir en réalité ; peuple neuf, improvisé et qui , dès le berceau, s'entend saluer de grand peuple?
Ainsi élevée, flattée jusqu'alors par la fortune, Buenos-Ayres se livra à l'œuvre de constituer ellemême et la république, comme elle s'était livrée à
FACUNDO QUIROGA.
celle de se délivrer et de délivrer l'Amérique avec décision, sans moyens termes, sans temporiser avec les obstacles. Rivadavia était l'incarnation vivante de cet esprit poétique , grandiose qui dominait la société entière. Rivadavia continua donc l'œuvre de Las Heras dans le grand moule où devait se couler un grand État américain, une république. Il amenait des savants européens pour la presse et les chaires , des colons pour les déserts , des navires pour les rivières, l'intérêt et la liberté pour toutes les croyances , le crédit et la Banque Nationale pour donner l'impulsion à l'industrie, toutes les grandes théories sociales de l'époque pour modeler son gouvernement, l'Europe enfin, pour la verser d'un coup en Amérique et réaliser en dix ans l'œuvre qui eût demandé avant le cours de plusieurs siècles. Ce projet était-il chimérique? Je proteste que non. Toutes ses créations administratives subsistent, à l'exception de celles que la barbarie de Rosas a trouvées incommodes pour ses attentats. La liberté des cultes, qu'appuya le haut clergé de Buenos- Ayres , n'a pas été restreinte; la population européenne se dissémine dans les estancias et prend les armes de son propre mouvement pour rompre avec l'unique obstacle qui la prive des bienfaits que lui offrait ce sol ; les rivières demandent à
grands cris qu'on détruise les cataractes officielles qui les empêchent d'être navigables , et la Banque Nationale est une institution si profondément enracinée qu'elle a sauvé la société de la misère à laquelle l'aurait réduite le tyran. Surtout , quelque fantastique et improvisé que fût ce grand système vers lequel s'ache-
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minent et se précipitent maintenant tous les peuples ï américains, il était au moins léger et supportable J pour les peuples ; et quoi que puissent crier tous les jours des hommes sans conscience, Rivadavia n'a jamais versé une goutte de sang et n'a jamais détruit la propriété de personne} il est descendu volontairement du faste de la présidence à l'humble et noble pauvreté du proscrit. Rosas, qui le calomnie tant, se noierait dans le lac que pourrait former le sang que lui-même a versé ; et les quarante millions de piastres fortes du trésor national et les cinquante raillions de fortunes particulières qu'il a consommées en dix ans , pour soutenir la guerre interminable qu'ont allumée ses brutalités, se seraient converties aux mains du sot, de l' enthousiaste Rivadavia, éù Canaux de navigation , villes agrandies et en nombreux et considérables établissements d'utilité publique. Qu'il reste donc à cet homme déjà mort pour sa patrie, la gloire d'avoir représenté la civilisation européenne dans ses plus nobles inspirations, et que ses adversaires gardent pour eux celle de montrer la barbarie américaine sous ses formes les plus hideuses et répugnantes , parce que ROsas et Rivadavia sont les deux extrêmes de la république argentine , qui se lie aux sauvages par la pampa et à l'Europe par la Plata. Je ne fais pas ici l'éloge , mais l'apothéose de Rivadavia et de son parti, qui sont morts pour la république argentine comme élément politique, quoique Rosas s'obstine avec défiance à appeler unitaires ses ennemis actuels. L'ancien parti Unitaire, comme celui de la Gironde , a succombé il y a longtemps.
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Mais au milieu de ses erreurs et de ses illusions fantastiques , il avait tant de noblesse et de grandeur, que la génération qui lui succède lui doit les honneurs funèbres les plus pompeux. Il y a encore beaucoup de ces hommes parmi nous, mais non plus comme parti organisé : ce sont les momies de la république argentine, aussi nobles et vénérables que celles de l'empire de Napoléon. Ces unitaires de Tannée 1825 forment un type à part que nous savons distinguer à la figure , aux manières , au son de voix et aux idées. Il me semble que parmi cent argentins réunis , je dirais : celui-ci est unitaire. L'unitaire type marche droit, la tête haute ; il ne se détourne pas quoiqu'il seote s'abîmer un édifice; il parle avec arrogance, il complète la phrase par des gestes dédaigneux et un air concluant; il a des idées fixes, invariables; la veille d'une bataille , il s'occupera encore de discuter en toute forme un règlement ou d'établir une nouvelle formalité légale , parce que les formes légales sont le culte extérieur qu'il rend à ses idoles : la Constitution et les garanties individuelles. Sa religion est l'avenir de la république, dout limage colossale, indéfinissable, mais grandiose et sublime, lui apparaît à toute heure couverte du voile des gloires passées , et ne lui permet pas de s'occuper des faits auxquels il assiste. Il est impossible de s'imaginer une génération plus raisonnante, plus concluante, plus entreprenante, et qui ait manqué à un plus haut degré de sens pratique. La nouvelle d'un triomphe de ses ennemis arrive , tout le monde la repète , là partie officielle le détaille > les vaincus reviennent blessés; un
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unitaire ne croit pas à un tel triomphe et se fonde sur des raisons si concluantes qu'il vous fait douter de ce que voient vos yeux. Il a une telle foi dans la supériorité de sa cause , tant de constance et d'abnégation pour lui consacrer sa vie, que l'exil, la pauvreté, le nombre des années ne refroidissent en rien son ardeur. Quant au calme d'âme et à l'énergie, ils sont infiniment supérieurs à la génération qui leur a succédé. Ce qui les distingue surtout de nous, ce sont leurs manières délicates, leur politesse cérémonieuse et leur air pompeusement soigné. Ils n'ont pas de rival dans les salons, et, quoique affaiblis déjà par l'âge, ils sont avec les dames plus gais, vifs et galants que leurs descendants. Aujourd'hui , on néglige les formes chez nous à mesure que le mouvement démocratique se prononce davantage , et il n'est pas facile de se faire une idée de la culture et du raffinement de la société à Buenos-Ayres jusqu'en 1828. Tous les Européens qui arrivaient croyaient se trouver en Europe dans les salons de Paris : rien n'y manquait, pas même la pétulance française , qu'on remarquait alors chez l'élégant de Buenos-Ayres.
Je me suis arrêté sur ces détails pour caractériser l'époque où l'on tâchait de constituer la république et les divers éléments qui se combattaient. Côrdova. espagnole par éducation littéraire et religieuse , stationnais et hostile aux innovations révolutionnaires , et Buenos-Ayres, tout nouveauté, tout révolution el mouvement , sont les deux phases proéminentes des partis qui divisaient toutes les villes dans chacun* desquelles luttaient ces deux éléments divers qu'il y a
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chez tous les peuples civilisés. Je ne sais s'il se présente en Amérique un phénomène égal à celui-là, c'est-à-dire les deux partis rétrograde et révolutionnaire, conservateur et progressiste, hautement représentés chacun par une ville civilisée de manière différente, s' alimentant chacune d'idées puisées à des sources distinctes : Côrdova de l'Espagne , des conciles, des commentateurs, du Digeste; Buenos-Ayres de Bentham , Rousseau , Montesquieu et de la littérature française tout entière.
A ces éléments d'antagonisme s'ajoutait une autre cause non moins grave , tel était le relâchement de tout lien national produit par la révolution de l'indépendance. Quand l'autorité est tirée d'un centre pour la fonder ailleurs, il se passe beaucoup de temps avant qu'elle y prenne racine. Le Repùblicano disait l'autre jour que «l'autorité est plus qu'un arrange- » ment entre les gouvernants et les gouvernés. » Il y a encore ici beaucoup d'unitaires! L'autorité se fonde sur l'assentiment indélibéré qu'une nation donne à un fait permanent. Où il y a délibération et volonté , il n'y a pas autorité. Cet état de transition se nomme fédéralisme , et c'est de toute révolution et de tout changement conséquent d'autorité que toutes les nations tiennent leurs idées et leurs actes de fédération.
Je vais m'expliquer. Ferdinand VII enlevé à l'Espagne , l'autorité , ce fait permanent , cesse d'exister, et l'Espagne se réunit en juntes provinciales , qui refusent l'autorité à ceux qui gouvernent au nom du roi. Ceci, c'est la fédération de l'Espagne. La nouvelle en arrive en Amérique , et l'Amérique se sépare de l'Es-
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pagne et se divise en plusieurs sections : fédération de l'Amérique.
De la vice-royauté de Buenos-Ayres sortent à la fin de la lutte quatre États : la Bolivie, le Paraguay, la bande orientale et la république argentine : fédération de la vice-royauté. ■
La république argentine se divise en provinces, non dans les anciennes intendances, mais par villes : fédération des villes.
Ce n'est pas que le mot fédération signifie séparation , mais la séparation antérieure nne fois donnée . il exprime l'union des parties distinctes. La république argentine se trouvait dans cette crise sociale , et beaucoup d'hommes remarquables et bien intentionnés des villes croyaient que la fédération est possible chaque fois qu'un homme ou un peuple se sent sans respect pour une autorité nominale et de pure convention. Ainsi donc , il y avait cette autre pomme de discorde dans la république et les partis , après s'être appelés royalistes et patriotes , congressistes et exécutivistes , conservateurs (1) et libéraux, et fini par s'appeler fédéraux et unitaires. Je ne dis pas tout, la fête n'est pas à bout, il a pris fantaisie à D. Juan Manuel Rosas d'appeler ses ennemis présents et futurs sauvages immondes unitaires, et on y naîtra sauvage stéréotypé avant vingt ans, de même que sont fédéraux aujourd'hui tous ceux qui portent le masque qu'il leur ? posé.
Mais la république argentine est géograpbiquement
(1) Pelucones — partisans de vieilles doctrines.
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instituée de telle manière , qu'elle doit toujours être unitaire, quoique l'étiquette de la bouteille dise le contraire. Sa plaine continue , ses fleuves aboutissant t un port unique la font fatalement « une et indivisible. » Rivadavia , plus connaisseur des nécessités du pays, conseillait aux peuples de s'unir sous une conilution commune, en faisant Buenos- Ayres port national. Aguero, son écho dans le congrès, disait aux portenos (1) avec son accent magistral et unitaire : « Donnons volontairement aux peuples ce que plus » tard ils nous réclameront les armes à la main. »
Le pronostic manqua par une partie : les peuples ne réclamèrent pas de Buenos-Ayres le port par les armes, mais avec la barbarie qu'ils lui envoyèrent dans Facundo et Rosas. Mais Buenos-Ayres est restée avec la barbarie et le port qui n'a servi qu'à Rosas et pas aux provinces. De manière que Buenos-Ayres et les provinces se sont fait mal mutuellement sans en tirer aucun avantage. Il m'a fallu établir tous ces antécédents pour continuer la vie de Jean Facundo Quiroga , parce que , quoiqu'il semble ridicule de le dire , Facundo est le rival de Rivadavia. Tout le reste est transitoire , intermédiaire et de peu de durée : le parti fédéral des villes était un chaînon qui se liait a u parti barbare des campagnes. La république était sollicitée par deux forces unitaires : l une qui partait de Buenos-Ayres et s'appuyait sur les libéraux de intérieur, l'autre qui partait des campagnes et s'ap- Puyait sur les partisans qui étaient déjà parvenus à
(l) Habitants de Bucnos-Ayrcs , — de puerto (port).
FACCNDO QLIROGÀ.
dominer les villes ; Tune civilisée, constitutionnelle, européenne ; l'autre barbare , arbitraire, américaine, . Les deux forces étaient arrivées à leur plus haut point de développement , il ne fallait plus qu'un mot pour provoquer la lutte ; et puisque le parti révolutionnaire s'appelait unitaire , il n'y avait pas d'inconvénient à ce que le parti opposé adoptât sans la comprendre la dénomination de fédéral.
Mais cette force barbare était disséminée dans toute la république, divisée en provinces, en caciquats;il fallait une main puissante pour la fondre et la présenter en un tout homogène , et Quiroga offrit son bras pour réaliser cette grande œuvre.
Le gaucho argentin, quoique d'instincts communs à tous les pasteurs , est éminemment provincial. Il est porteno (du port, de Buenos-Ayres), santafecino (de Santa-Fé), cordovez (de Gordoba), llanista (des llanos), etc.. . Il enferme toutes ses aspirations dans sa province, les autres sont ennemies ou étrangères; ce sont diverses tribus qui se font la guerre entre elles. Lopez (1), maître de Santa-Fé, ne se soucie en ; rien de ce qui se passe autour de lui , à moins qu'on ne vienne l'importuner; alors il monte à cheval et chasse les intrus. Mais comme il n'était pas maître de ce que toutes les provinces ne se touchassent de tous côtés, il ne pouvait éviter non plus qu'elles s'unissent dans un intérêt commun et que leur vint de là cette unité même qu'elles avaient tant d'intérêt à combattre.
Qu'on se rappelle que j'ai dit au commencement
T, V. la note TT, à la fin de l'ouvrage.
FACUNDO QUIROGA.
que les courses et les voyages de la jeunesse de Quiroga avaient été la base de son ambition future. Effectivement , Facundo, quoique gaucbo , n a pas d'attachement pour un lieu déterminé ; il est de la Rioja , mais il a été élevé à San- Juan , il a vécu à Mendoza , il a été à Buenos-Ayres. Il connaît la République ; ses vues s'étendent sur un grand horizon ; maître de la Ilioja, il voudrait naturellement se présenter revêtu du pouvoir dans l'endroit où il a appris à lire, dans la ville où il a élevé des torchis, dans cette autre où il a été prisonnier et où il a fait une action glorieuse. Si les événements l'attirent hors de la province , il ne résistera pas à l'idée de sortir par faiblesse ou par timidité. Bien différent d'Ibarra ou de Lopez (1) , qui n'ont de plaisir qu'à se défendre sur leur territoire, il attaquera celui d'autrui et s'en emparera. C'est ainsi que la Providence réalise les grandes choses par des moyens insignifiants et invisibles, et l'unité barbare de la république va s'établir parce qu'un méchant gaucho a été de province en province , élevant des torchis et donnant des coups de poignard.
(l) V. la note TT, à la fin de l'ouvrage.
FACUNDO QU1ROGÀ