‹ Civilisation et barbarieChapitre 24 sur 38 · GUERRE SOCIALE · texte numérisé non relu

GUERRE SOCIALE

Il y a un quatrième élément qui arrive : ce sont les barbares, ce sont des bordes nouvelles qui viennent se jeler dans la société antiqno avec une complète fraîcheur de mœurs , d'Ame et d'esprit , qui n'ont rien fait , qui sont prêts ïi tout recevoir avec toute l'aptitude de l'ignorance la plus suave et la plus naïve.

(Lhrrminirr.)

LA TABLADA.

La présidence est tombée au milieu des sifflets et des moqueries de ses adversaires. Dorrego , l'habile chef de l'opposition de Buenos- Ayres, est YkûA des gouvernements de l'intérieur, ses fauteurs et ses soutiens dans la campagne parlementaire dans laquelle il est parvenu à triompher A l'extérieur, la victoire semble avoir divorcé avec la république , et quWqae ses armes n'éprouvent pas de désastres au Brésil < on sent partout la nécessité de la paix. L'opposition des chefs de l'intérieur avait affaibli l'armée , en détruisant

FACUNDO QUIROGA.

ou refusant les contingents qui devaient la renforcer. A l'intérieur règne une tranquillité apparente ; mais le sol paraît trembler et des rumeurs étranges troublent la tranquillité de la surface. La presse de Buenos-Ayres brille d'une splendeur sinistre , la menace est au fond des articles que se lancent tous les jours l'opposition et le gouvernement. L'administration Dorrego sent que le vide commence à se faire autour d'elle , que le parti de la ville qui s'est nommé fédéral et Ta élevée, n'a pas d'éléments pour se soutenir avec éclat depuis la présidence. L'administration Dorrego n'avait résolu aucune des questions qui tenaient la république partagée et avait montré , au contraire, toute l'impuissance du fédéralisme. Dorrego était porteno avant tout Que lui importait l'intérieur? s'occuper de ses intérêts, c'eût été se montrer unitaire, c'est-à-dire national. Dorrego avait promis aux partisans (caudillos) et aux peuples tout ce qui pouvait assurer le concours perpétuel des uns et favoriser les intérêts des autres ; cependant , élevé au gouvernement , « que nous importe , » disait-il dans les cercles, « que les petits tyrans traitent en despotes tous ces » peuples ? Quelle valeur ont pour nous quatre mille » piastres annuelles données h Lopez , dix-huit mille » à Quiroga , pour nous qui avons le port et la douane » qui nous en rapportent un million et demi, que le » fâtuo (la stupidité) de Rivadavia voulait convertir en 1 * rentes nationales? » N'oublions pas que le système d'égoïsme se traduit par ces quelques mots : « Chacun » pour soi. » Dorrego et son parti pouvaient-ils prévoir que les provinces viendraient un jour châtier

FACUNDO QUIROGA. 173

Buenos-Ayres pour leur avoir refusé son influence civilisatrice, et qu'à force de mépriser leur retard et leur barbarie , ce retard et cette barbarie devaient pénétrer dans les rues de Buenos-Ayres, s'y établir et mettre leurs quartiers dans le fort ?

Mais Dorrego eût pu le voir si lui et les siens avaient eu de meilleurs yeux. Les provinces étaient là, aux portes de la ville, attendant l'occasion d'y pénétrer. Dès le temps de la présidence , les décrets de l'autorité civile trouvaient une barrière impénétrable dans les faubourgs de la ville. Dorrego avait employé cette résistance extérieure comme instrument d'opposition; et quand son parti triompha, il décora son allié d'extra-muros du titre de commandant général de la campagne. Quelle logique de fer est celle-là qui fait un échelon indispensable à un partisan de son élévation au commandement de la campagne? Là où n'existe pas cet échafaudage, comme à Buenos-Ayres, alors , il s'élève ex professo comme si , avant d'introduire le loup dans la bergerie , on voulait l'exposer aux regards de tous et l'élever sur les boucliers.

Dorrego trouva plus tard que le commandant de la campagne qui avait fait dandiner la présidence et avait si puissamment contribué à l'abattre, était un levier constamment appliqué au gouvernement , et que Rivadavia une fois tombé et remplacé par Dorrego , le levier continuait son travail d'ébranlement. Dorrego et ¥ Rosas étaient en présence l'un de l'autre , s' observant F et se menaçant. Tous ceux qui entouraient Dorrego se > rappellent sa phrase favorite : « Le coquin de gaucho ! » qu'il continue à être turbulent, disait-il, et le jour

FACLNDO QUÏROGA.

» où il y pënséra le moins, jé M fais fusiller. » (Test ainsi que parlaient les Ocampos quand ils sentaient sur leurs épaules la griffe puissante de Quiroga.

Indifférent pour les peuples de l'intérieur, faible avec l'élément fédérai de la ville et én lutte avec le pouvoir de la campagne qu'il avait appelée à sort secourt, Dorrego, qui était arrivé an gouvernement par l'opposition parlementaire et la polémique , cherche à s'attirer les unitaires qu'il a vaincus; mais les partis n'ont ni charité ni prévision. Les unitaires tient dans leursf barbes , complotent et se passent lé mot : « Il vacille, disent-ils; laissons-le tomber. » Les unitaires ne comprenaient pas qu'avec Dorrego venaient se replier sur la ville ceux qui avaient voulu se faire intermédiaires entre eux et la campagne, et que le monstre qu'ils fuyaient ne cherchait pas Dorrego , mais la ville , les institutions civiles , eux-mêmes qui étaient leur plus hante expression.

Dans cet état de choses, la paix étant conclue avec le Brésil, la première division de l'armée, commandée par Lavalle, débarque. Dorrego connaissait l'esprit des vétérans de l'indépendance , qui se voyaient couverts de blessures, blanchissant sous le poids du casque, et qui, malgré cela, n'étaient encore que colonels, majors, capitaines; à peine si deux ou trois avaient ceint l écharpe de général , pendant qu'au sein de la république et sans jamais sortir des frontières , il y avait des dizaines de caudillos qui s'étaient élevés* en quatre ans, du rang de méchants gauchos au grade de commandants, de celui de commandants à généraux, ûe généraux à conquérants des peuples, et enfin à la

qualité de leurs conquérants absolus. Pourquoi chercher un autre motif à la haine implacable qui fermentait sotte les cuirasses des vétérans? Qu'attendaient-ils an plus, depuis que 16 nouvel ordre de choses les avait empêchés de faire , comme ils le prétendaient * om^ doyer leurs panaches dans les rues de la capitale du Brésil?

Le 1" décembre àu matin, les corps de ligne débarqués se trouvèrent rangés sur la place Victoria. Le gouverneur Dorrégo atàit pris la campagne ; les unitaires couraient dans les avenues , remplissant l'air de leurs vivats et de leurs cris de triomphe. Quelques jours après, sept cents cuirassiers, commandés par des officiers généraux, se dirigeaient par la rue du Pérou, vers la pampa , à la rencontre de quelques milliers de gauchos, d'Indiens amis et de quelques troupes régulières commandées par Dorrego. Un moment après, le champ de Navarro était plein de cadavres , et un vaillant officier qui est aujourd'hui au service du Chili, amenait au quartier générai Dorrego prisonnier. Une heure plus tard , le cadavre de Dorrego gisait percé de balles. Le chef qui avait ordonné son exécution annonça le fait à la ville dans ces termes de hauteur et l'abnégation :

< Jé fais part au gouverneur délégué de ce que le 1 colonel D. Manuel Dorrego vient d'être fusillé par » mon ordre à la tête des régiments qui composent 1 cette division*

» L'histoire , monsieur le ministre, jugera imparlia-* 1 lement si Dorrego devait ou non mourir et si , en • le sacrifiant à la tranquillité d'un peuple mis en

FACUNDO QUIROGA.

» deuil par lui , je puis avoir été possédé d'un autre » sentiment que celui du bien public.

» Que le peuple de Buenos-Ayres veuille se per- » suader que la mort du colonel Dorrego est le plus » grand sacrifice que je puisse faire pour lui.

» Je salue monsieur le ministre avec toute considé- » ration.

Juan Lavalle. »

Lavalle fit-il mai? On l'a dit tant de fois qu'il serait ennuyeux d'ajouter un oui à l'appui de ceux qui , après avoir palpé les conséquences , ont rempli la tâche facile d'incriminer les motifs d'où elles ont procédé. « Quand le mal existe , c'est qu'il est dans les » choses , et il faut aller le chercher là seulement ; si » un homme le représente , en faisant disparaître la » personnification , on le renouvelle. César assasiné » renaquit plus terrible dans Octave. » Ce serait un anachronisme que d'opposer cette pensée de Louis Blanc, exprimée avant par Lherminier et mille autres , enseignée tant de fois par l'histoire aux partis que nous avons eus jusqu'en 1829, et qui étaient élevés dans les idées exagérées de Mably, Raynal , Rousseau sur les despotes , la tyrannie et tant d'autres paroles que nous voyons quinze ans plus tard former le fond de la presse. Lavalle ne savait pas alors qu'en tuant le corps on ne tue pas l'âme, et que les personnages politiques tirent leur caractère et leur existence du fond des idées, des intérêts et des vues du parti qu'ils représentent. Si Lavalle avait fusillé Rosas au lieu de Dorrego, il eût peut-être évité au monde un affreux

FACUND0 QUIROGA.

scandale , à l'humanité un opprobre et à la république beaucoup de sang et de larmes ; mais encore , en fusillant Rosas, la campagne n'aurait pas manqué de représentants, et l'on n'aurait fait que changer un tableau historique pour un autre. Mais ce qu'on affecte d'ignorer aujourd'hui, c'est que malgré la responsabilité purement personnelle du fait, qu'on attribue à Lavalle, la mort de Dorrego était une conséquence nécessaire des idées qui dominaient alors , et qu'en achevant cette entreprise, le soldat assez intrépide pour défier l'histoire ne faisait que réaliser le vœu avoué et proclamé du citoyen. Certes, personne ne m'attribuera le dessein de justifier le mort aux dépens de ceux qui survivent après l'avoir tué ; je sauve peutêtre les formes, le moins substantiel sans doute en pareil cas. Qui avait empêché la proclamation de la constitution de 1826, sinon l'hostilité contre elle d'Ibarra, deLopez, Bustos , Ortiz, des Aldao, chacun dominant une province et quelques-uns dominant sur les autres ? Ensuite, quelle chose devait paraître plus logique dans ce temps et pour ces hommes logiques à priori par éducation littéraire , que d'aplanir le seul obstacle qui , selon eux, se présentait à l'organisation désirée de la république? Ces erreurs politiques, qui appartiennent à une époque bien plus qu'à un homme, sont sans doute très-dignes de considération , parce que c'est d'elles que dépend l'explication de beaucoup de phénomènes sociaux. Lavalle fusillant Dorrego , comme il se proposait de fusiller Bustos, Lopez, Facundo et les autres partisans, répondait à une exigence de son époque et de son parti. Il y avait encore

FACINDO QUÏROGA.

en France, en 1834, des hommes qui croyaient qu'en faisant disparaître Louis-Philippe, la république française se relèverait glorieuse et grande comme au temps passé. Peut être aussi la mort de Dorrego fut-elle un de ces faits fatals, prédestinés, qui forment le nœud du drame historique et qui, éliminés, le laissent incomplet, froid, absurde. 11 y avait longtemps que la guerre civile germait dans la république : Rivadavia l'avàit vue venir pâle , frénétique, armée de torches et de poignards, Facundo, le partisan le plus jeune et le plus entreprenant , avait promené ses hordes sur les côtes des Andes, et s'était enfermé malgré lui dans sa tanière ; Rosas , à Btienos-Ayres, avait déjà son travail mûri et en état d'être montré ; c'était l'œuvre du travail de dix années réalisée autour du foyer du gaucho, dans la pulperia à côté du chanteur. Dorrego était de trop pour tout le moùde, pour les unitaires qui le méprisaient, pour les caddillôâ auxquels il était indifférent, pour RoSâs enfin, qtii était déjà fatigué d'attendre et de grandir à l'œuvre dès partis de la ville, qui voulait gouverner vite, incontinent } en on môt , c'était un élément qui combattait pour se produire, cet élément qui se remuait et s'agitait depuis Arlfgas jusqu'à Facundo, troisième élément social plein de vigueur et de force , impatient de se manifester dans toute sa nudité, pour se mesurer avec les villes et la civilisation européenne. Enlevez de l'histoire la mort de Dorrego ! Facundo aurait-il perdu la force d'expansion qu'il sentait bouillonner dans sort <1me ? Rosas aurait-il interrompu l'œuvre de personnification de la campagne à laquelle il s'attachait sans trêve

FÀCCNpO QUIROGA.

ni repos, longtemps avant qu'elle ne se manifestât en 1820, ainsi que tout le mouvement commencé par Artigas et déjà incorporé dans la circulation du sang de la republique ! Non ! Ce que fit Lavalle , ce fut donner avec §oq épée un coup à ce nœud gordien où était venue s'enrayer toute la société argentine ; en faisant une saignée , il voulut éviter la longueur du cancer, la stagnation ; en mettant le feu à~la mèche, il fit sauter la mine préparée depuis longtemps par les unitaires et les fédéraux.

Dès ce moment, il ne restait rien à faire aux timides qu'à se boucher les oreilles et se fermer les yeux. Les autres volent aux armes de tous côtés, et le bruit des chevaux fait de nouveau trembler la pampa , et le canon montre sa gueule noire à l'entrée des villes.

Il me faut laisser Buenos- Ayres pour retourner au fond des autres provinces voir ce qui s'y prépare. Je dois noter un chose en passant , c'est que Lopez, vaincu dans plusieurs rencontres , sollicita en vain une paix supportable, et que Rosas pense sérieusement à se transporter au Brésil (1). Lavalle se refuse à toute transaction et succombe. Ne voyez-vous pas l'unitaire tout entier dans ce dédain du gaucho, dans cette confiance dans le triomphe de la ville? Mais, je l'ai déjà dit, la montonera a toujours été faible sur les champs de bataille, mais terrible dans une longue campagne. Si Lavalle avait adopté une autre ligne de conduite et

(l) Je tiens ces faits de D. Domingo de Oro, qui était alors au tité de Lopez, et servait de parrain à Rosas , trèsnnal avec lui ^ns ce moment.

FACUNDO QtlROGÀ.

conservé le port au pouvoir des hommes de la ville, que serait-il arrivé?... Le gouvernement de sang de la pampa aurait-il eu lieu ?

Facundo était dans son élément. Une campagne devait s'ouvrir, les chasques (1) se croisent de toutes parts , l'isolement féodal va se convertir en confédération guerrière , tout est mis en réquisition pour la prochaine campagne , et ce n'est pas aussi nécessaire d'aller jusqu'à l'embouchure de la Plata pour trouver un bon champ de bataille ; non : le général Paz est venu à Côrdova avec huit cents vétérans, il a battu et repoussé Bustos, et s'est emparé de la ville, qui est à un pas des Uanos , et qu'assiègent et importunent déjà par leurs cris les montoneras de la sierra de Côrdova. N Facundo presse ses préparatifs ; il brûle d'en venir aux mains avec un général manchot, qui ne peut ni manier une lance ni faire tourner un sabre. Il a vaincu Madrid; que pourra faire Paz? D. Félix Aldao doit se réunir à lui de Mendoza , avec un régiment d'auxiliaires parfaitement équipés de rouge , et disciplinés , ainsi qu'une force de sept cents hommes de San-Juan , qui n'est pas encore en ligne. Facundo se dirige vers Côrdova avec quatre mille hommes anxieux de se mesurer avec les cuirassiers du deuxième et les superbes chefs de ligne.

La bataille de la Tablada est si connue que ses détails n'intéressent plus. Dans la Revue des Deux- Mondes (2) , on la trouve très-bien décrite ; mais il y

(1) Chasque — exprès , estafette.

(2) La bataille de la Tablada a été décrite par M. Th. Lacordaire, dans la Revue des Deux-Mondes du 1 er août 1832.

FACINDO QUIKOGA. 181

a qaelqué chose à noter. Facundo assaille la ville arec toute son armée et il est repoussé pendant un jour et une nuit de tentatives d'assaut, par cent jeunes gens dépendant du commerce , trente artisans artilleurs , dix-huit soldats retraités , six cuirassiers malades , retranchés derrière des fossés à la légère et défendus seulement par quatre pièces d'artillerie : ce n'est que quand il annonce son dessein d'incendier la belle ville, qu'il peut obtenir qu'on lui livre la place publique, seul endroit qui n'est pas en son pouvoir. Sachant que Paz s'approche , il laisse son infanterie comme étant inutile , et va à sa rencontre avec une cavalerie trois fois aussi forte en nombre que l'armée ennemie. C'est là que fut le fort de la bataille, là qu'on fit les charges répétées de cavalerie ; mais tout fut inutile !

Ces énormes masses de cavaliers qui vont se précipiter sur les huit cents vétérans , sont forcées de retourner à chaque minute et de revenir à la charge pour être repoussées de nouveau. En vain la terrible lance de Quiroga fait autant de ravages dans l'arrièregarde des siens que le canon et l'épée d'Ituzaingo en font sur son front! Inutile ! Ce sont les vagues d'une mer en fureur qui viennent battre en vain la roche immobile et dure ; parfois elle reste ensevelie dans le tourbillon que produit le choc autour d'elle , mais un moment après, ses crêtes noires, immobiles, tranquilles, reparaissent bravant la rage de l'élément en fureur. De quatre cents auxiliaires, il n'en reste que soixante ; de six cents colorados, il ne survit qu'un tiers, et les autres corps sans nom se sont défaits et

FACUNDO gUIHOGA

convertis «il une masse reforme et indisciplinée , qui se dissipe dans la campagne. Facundo vole à la ville, et le lendemain il était comme le tigre à r affût, avec ses canons et son infanterie ; tout cependant fut bien vite terminé, et quinze cents cadavres témoignèrent de rage des vaincus et de la fermeté des vainqueurs.

Il arriva dans ces jours de sang deux faits qui viennent k se répéter dans la suite : les troupes de Facundo tuèrent dans la ville le major Tejedor qui portait à la main un pavillon de parlementaire ; dans la bataille du second jour , un colonel de Paz fusilla neuf officiers prisonniers. Nous en verrons bientôt les conséaueiices.

Les forces de la campagne et de la ville se mesurèrent à la Tablada sous leurs plus hautes aspirations: Facundo et Paz, dignes personnifications des deux tendances qui vont se disputer la domination de la république. Facundo , ignorant , barbare , qui a mené longtemps «ne vie errante , éclairée seulement de temps en temps par les reflets sinistres du poignard qu'il tourne autour de lui , brave jusqu'à la témérité, doué de forces herculéennes, aussi gaucho à cheval que le premier venu, dominant tout le monde par la violence et le pouvoir , ne connaît d'autre puissance que celle de la force brutale , n'a de foi qu'es son cheval, espère tout de la valeur, de la force de la lance , de l'effet terrible de ses charges de cavalerie. Ou trouvee-voas dans la république argentine un type plus achevé de l'idéal du méchant gaucho ? Croyezvous que c'est par sottise qu'il laisse son infanterie et son artillerie dans la ville? Non: c'est instinct, c'est

FACL-N0O QUROGA.

vanité de gaucho ; l'infanterie déshonorerait le triomphe dont les lauriers doivent se cueillir à cheval.

Paz e6l au contraire le fils légitime de la ville , le représentant le plus complet du pouvoir des peuples civilisés. Lavalle , Madrid et tant d'autres sont toujours Argentins , soldats de cavalerie, brillants comme Murât si l'on veut; mais l'instinct gaucho s'ouvre passage entre la cuirasse et les épaulettes. Paz est militaire à l'européenne ; il ne croit pas à la valeur seule, si elle ne se subordonne à la tactique , à la stratégie et à la discipline ; il sait à peine monter il cheval ; de plus, il est manchot et ne pourrait pas manier une iaace. L'ostentation de nombreuses forces ne le préoccupe pas; peu de soldats, mais qu'ils soient bien instruits. Laissez-le former une armée; attendez qu'il vous dise qu'elle est en état, et laissez lui choisir le terrain où se donnera la bataille, et vous pouvez alors lui confier le sort de la république. Une bataille est un problème qu'il résoudra par équations , pour vous donner l'inconnue qui est la victoire. Le général Paz n'est pas un génie , comme l'artilleur de Toulon , et je me félicite de ce qu'il ne Test pas ; la liberté a rarement à remercier les génies : c'est un habile militaire et un administrateur distingué qui a su conserver les traditions européennes et civiles, et qui attend de la science ce que d'autresdemandent à la force brutaie ;c'est,eauaoiot, lereprésentantlégitiroe des w/to f de la civilisation européenne que noussommes menacés ^ voir arrêtée dans notre patrie. Pauvre général Paz, glorifie-toi au milieu de ces contre-temps répétés ! Avec toi marchent les die»* pénates 4e la république

FACUNDO QUIR05A.

argentine ! Le destin n'a pas encore décidé entre toi et Rosas , entre la ville et la pampa , entre la bande bleue et le ruban rouge ! Tu as l'unique qualité d'esprit qui puisse finir par vaincre la résistance de la mode brutale , ce qui a fait le pouvoir des martyrs ! Tu as la foi. Tu n'as jamais douté ! La foi te sauvera et sauvera en toi la civilisation !

Il y a quelque chose de prédestiné dans cet homme. Sorti du sein d'une révolution mal conseillée , comme celle du 1 er décembre , c'est le seul qui sache la justifier par la victoire; enlevé à la tête de son armée par l'irrésistible pouvoir du gaucho, il passe dix ans de prison en prison , et Rosas même ne se hasarde pas à le tuer, comme si un ange (utélaire veillait à la conservation de ses jours. Échappé comme par miracle au milieu d'une nuit de tempête, les ondes agitées de la Plata lui permettent enfin de toucher la rive orientale : repoussé ici, désappointé là, on lui livre à la fin les forces exténuées dune province qui a déjà vu succomber deux années. De ces miettes recueillies avec une patience et une attention minutieuses , il forme ses moyens de résistance ; et quand les armées de Rosas ont triomphé de tous côtés et porté la terreur et l'assassinat sur tous les confins de la république , le général manchot , le génénéral boulé (1) , crie du fond des marais de Caguazu : La république vit encore ! Dépouillé de ses lauriers par la main de ceux-là mêmes qu'il a sauvés, et indignement arraché de la tête de son armée , il se

(1) Boleado , pris avec les bolas.

FACUNDO QtIROGA

sauve d'entre ses ennemis dans l'Entrerios , parce que le ciel déchaîne ses éléments pour les protéger, et que le gaucho du bois de Montiel ne se hasarde pas à tuer le bon manchot qui ne tue personne. Arrivé à Montevideo, H apprend que Rivera a été défait , parce qu'il n'était pas là pour arrêter l'ennemi par ses propres manoeuvres. Toute la ville consternée se précipite vers son humble demeure de fugitif pour lui demander un mot de consolation , une lueur d'espérance. • Si j'ai vingt jours , on ne prendra pas la place. » Voilà la seule réponse qu'il donne , sans enthousiasme , mate avec la sûreté du mathématicien. Oribe accorde ce que Paz lui demande , et trois années s'écoulent depuis ce jour de consternation pour Montevideo (1).

Quand il a bien affermi la place et habitué la garnison improvisée à se battre tous les jours , comme si c'était une occupation de la vie comme une autre , il s'en va au Brésil, s'arrête à la cour plus que ne l'auraient désiré ses amis , et quand Rosas espérait le voir sous la surveillance de la politique impériale , il apprend qu'il est à Corrientes , qu'il a conclu une alliance avec le Paraguay , et plus tard il arrive à ses oreilles que le Brésil a invité la France et l'Angleterre à prendre part à la lutte : de manière que la question entre la campagne pastorale et les villes s'est convertie enfin en une question entre le manchot mathématique, le scientifique Paz etle gaucho barbare, entre k pampa d'un côté et Gorrientes , le Paraguay, l'Uru- Way, le Brésil , l'Angleterre et la France de l'autre.

(•) V. la note b, à la fin de l'ouvrage.

106 FACtîKtoO QfJiHOÔÀ.

Ce qoi honore le plus ce général, c'est que te ennemis qu'il a combattus n'ont de loi Ht rigueur ni crainte. La Gaceta de Rosas, si prodigne ei! calomnies et en diffamations , ne parvient pas à l'iqjnrier a? ec profit 9 découvrant à chaque instant le respect qu'il inspire à ses détracteurs : elle rappelle manchot boulé , châtré , parce qu'il doit toujours y avoir une brutalité et une stupidité mêlées aux cris sanglants du Caraïbe. Si Ton pouvait pénétrer au fond du cœur de ceux qui servent Hosas , on y découvrirait l'affection qu'ils ont tous pour le général Paz , et les anciens fédéraux n'ont pas oublié que c'était toujours lui qui les protégeait contre les anciens unitaires. Qui sait si la Providence , qui tient dans ses mains le sort des États, n'a pas voulu sauver cet homme, qui a échappé tant de fois à la destruction, pour reconstruire la république sous l'empire des lois qui permettent la liberté sans la licence , et qui rendent inutiles la terreur et la violence qui sont nécessaires aux gens stupides pour commander ? Paz est provincial * et c'est déjà une garantie de ce qu'il né sacrifierait pas les provinces à Buenôs-Ayres et au port, Comme le fait aujourd'hui Rosas , pour avoir des millions avec lesquels il appauvrit et rend barbares les peuples de l'intérieur, comme les fédéraux des villes accusaient le congrès de 1626 de le faire. t i

Le triomphe de la Tablada ouvrait une nouvelle époque pour la ville de Côrdova qui , jusque-là , selon le message passé à la représentation provinciale par le général Paz, « avait occupé le dernier rang parmi » les peuples argentins. » — « Souvenez-vous , » continue

FACUNDO QtiaOGA. 187

le message 9 « qu'elle a été le lieu où se sont croisées *> les mesures et où se sont rencontrées les obstacles » k tout ce qui a eu tendance à constituer la nation ou » cette même province , soit sous le système fédéral , » soit sous le système unitaire. »

Côrdova , comme toutes les villes argentines, avait son élément libéral , étouffé jusqu'alors par un gouvernement absolu et quiétiste comme celui de Bustos. Dès rentrée de Paz, cet élément opprimé se montre à la surface , montrant combien il s'est renforcé pendant les neuf années de ce gouvernement espagnol.

J'ai d'abord dépeint Côrdova comme l'antagoniste de Buenos-Ayres en idées; mais il y a une circonstance qui la recommande puissamment pour l'avenir. La science est le plus grand de tous les titres pour l'habitant de Côrdova : deux siècles d'université ont laissé dans les sciences ce préjugé civilisateur, qui n'est pas si profondément enraciné dans les autres provinces de l'intérieur ; de manière que la direction et la matière des études n'étaient pas encore bien changées , que Côrdova put compter déjà un grand nombre de soutiens de la civilisation, qui a pour cause et pour effet le domaine et la culture de l'intelligence. Ce respect pour les lumières, cette valeur traditionnelle accordée aux titres universitaires, descendent à Côrdova jusque chez les classes inférieures de la société , et il n'y a pas d'autre manière d'expliquer comment les masses civiques de Côrdova embrassèrent la révolution civile qu'amenait Paz , avec une ardeur qui ne s'est pas démentie pendant dix ans et qui a préparé des milliers de victimes des classes

188 FACITNDO QUTROGA.

arlisanc et prolétaire de la ville, à la rage froide et ordonnée du maxharquero (1). Paz amenait avec lui un interprète pour s'entendre avec les masses cordovesas(2) de la ville : Barcala, le colonel nègre, qui s'était illustré si glorieusement dans le Brésil et se promenait au bras des chefs de l'armée ; Barcala, l'affranchi, qui s'était consacré pendant tant d'années à montrer aux assistants le bon chemin et à leur faire aimer une révolution qui ne distinguait ni couleur ni classe pour récompenser le mérite, Barcala fut chargé de populariser le changement d'idées et de vues opéré dans la ville , et remplit cette tâche au delà de ce qu'on croyait devoir espérer. Les citoyens de Côrdova appartiennent dès lors à la ville , à l'ordre civil , à la civilisation.

La jeunesse de Côrdova s'est distinguée dans la s guerre actuelle par l'abnégation et la consiance qu'elle a déployées ; un nombre infini de ses membres a succombé sur les champs de bataille , dans les assassinats de la mashorca, et un plus grand nombre encore souffre des maux de l'expropriation. Dans les combats de San- Juan, les rues furent semées de ces docteurs de Côrdova , qui servaient les canons destinés à arrêter l'ennemi.

D'un autre côté , le clergé, qui avait fomenté si fort l'opposition au congrès et à la constitution , avait eu assez de temps pour mesurer l'abîme auquel les défenseurs du culte exclusif de la classe de Facundo ,

(1) V. la note YY, à la An de l'ouvrage.

(2) De Côrdova.

FACUNDO QUIROGA. 189

Lopez et autres, conduisaient la civilisation, et il n'hésita pas à donner une adhésion décidée au général Paz.

Ainsi donc , les docteurs comme les jeunes gens , le clergé comme les niasses, parurent de suite unis sous un seul sentiment , disposés à soutenir les principes proclamés par le nouvel ordre de choses. Paz put se contraindre encore à organiser la province et à renouer les relations d'amitié avec les autres. Un traité fut conclu avec Lopez de Santa-Fé , que Domingo de Oro engageait à s'alèier au général Paz ; Salta et Tucuman Tétaient déjà avant la Tablada , les provinces occidentales restaient seules en état d'hostilité.

190 FACUJTOO QttttOQA.

Page 1