‹ Civilisation et barbarieChapitre 30 sur 38 · FRACTION FÉODALE · texte numérisé non relu

FRACTION FÉODALE

Sous la domination d'Ibarra, Santiago del Estero.

Lopez de Santa-Fé étendait son influence sur Entre

FAttTNDO QUIROGA.

rios au moyen d'Echaguë, Santa-Fecino et sa créature, et sur Côrdova par les Reinafés. Ferré, homme d'esprit indépendant , provincialiste , maintint Corrientes en dehors delà lutte jusqu'en 1839; sous le gouverne* ment de Beron de Astrada, il tourna les armes de cette province contre Rosas qui, avec son accroissement de pouvoir, avait rendu illusoire le pacte de la ligue. Ce même Ferré, par cet esprit d'étroit provincialisme, déclara Lavalle déserteur en 1840, parce qu'il avait passé le Paranâ avec l'armée de Corrientes ; et après la bataille de Chaaguazu, il enleva au général Paz l'armée victorieuse, faisant ainsi échouer les avantages décisifs que put amener ce triomphe.

Dans ces actes comme dans la ligue littorale qu'il avait proposée quelques années années avant , Ferré était inspiré par l'esprit provincial d'indépendance et d'isolement qu'avait éveillé dans tous les esprits la révolution de l'indépendat\ce. Ainsi donc, le môme sentiment qui avait jeté Corrientes dans l'opposition à la constitution unitaire de 1826, la faisait, dès 1838, se jeter dans l'opposition à Rosas qui centralisait le pouvoir. De là naissent les erreurs de ce caudillo et les désastres qui ont eu lieu à la bataille de Caaguazu , stérile, non-seulement pour la république en général, mais pour la province de Corrientes elle-même ; car le reste de la nation une fois centralisé par Rosas, elle ne pourrait conserver que très-mal son indépendance féodale et fédérale.

L'expédition au sud terminée, ou pour mieux dire arrêtée, car elle n'avait réellement ni but ni fin, Facundo s'en alla à Buenos -Ayres accompagné de son

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escorte et de Barcala, et entra daqs la ville sans avoir pri$ la palpe d'annoncer son arrivée à personne. Ces principes subversifs de toute forme reçue pourraient donner lieu h de très-longs commentaires, s'ils n'étaient systématiques et caractéristiques. Quel objet amenait cette fois Quiroga à Buenos-Ayres? Est-ce une . autre invasion comme celle de Mendosa qu'il fait sur le centre du pouvoir de son rival? Le spectacle de I3 civilisation a-t-il enfin dominé sa rudesse sauvage et veut-il vivre au sein du luxe et des commodités? Je crois que toutes ces causes réunies ont fait faire à Facnndo son malencontreux voyage à Buenos-Ayres. le pouvoir instruit, et Quiroga avait toutes les hautes qualités d'esprit qui permettent à un homme de correspondre toujours à sa nouvelle position, quelque difficile qu'elle soit. Facundo s'établit à Buenos-Ayres et se voit bien vite entouré des hommes les plus remarquables ; il achète six cent mille piastres de fonds publics, joue à la hausse et à la baisse, parle avec mépris de Rosas, se déclare unitaire entre les unitaires, et le mot constitution n'abandonne pas ses lèvres. Sa vie passée, ses actes de barbarie peu connus à Buenos- Ayres , sont alors expliqués et justifiés par la nécessité de vaincre , par celle de sa propre conservation ; sa conduite est mesurée, son air noble et imposant, quoiqu'il porte la chaqueta (veste), le poncho à trois raies , la barbe et les cheyeux éminemment longs.

Pendant sa résidence à Buenos-Ayres, Quiroga fait quelques essais de son pouvoir personnel. Un homme, le couteau à la main, ne voulait pas se rendre à un

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sereno (1) ; Quiroga vient à passer snr le lieu*de la scène, enroulé dans son poncho comme à l'ordinaire, il s'arrête pour le voir, le saisit et le rend immobile. Après l'avoir désarmé, il le conduit lui-même à la police sans avoir voulu donner son nom au sereno, comme il ne Ta pas donné non plus à la police, où il fut de suite reconnu par un officier : le lendemain les • journaux publièrent cet acte d'audace. Il apprend un jour qu'un pharmacien a parlé avec mépris de ses actes de barbarie à l'intérieur. Facundo se rend à sa pharmacie et l'interroge. Le pharmacien lui impose et lui dit qu'il n'est pas ici dans les provinces pour maltraiter les gens impunément Cet événement remplit Buenos- Ayres de plaisir. Pauvre Buenos-Ayres , si candide, si parée de ses institutions ! Encore un an, et tu seras traitée avec encore plus de brutalité que l'intérieur ne Ta été par Quiroga. La police fait en- j trer ses satellites dans la maison même de Quiroga à j la poursuite de l'hôte de la maison, et Facundo. qui se voit traité avec si peu d'égards, étend le bras, prend son poignard, se dresse sur le lit où il est couché, puis il se recouche et abandonne lentement l'arme homicide. Il sent qu'il y a là un autre pouvoir que le sien, et qu'on peut le mettre en prison s'il se fait justice lui-même. Ses fils sont dans les meilleurs collèges, il ne leur laisse porter que l'habit ou la redingote, et l'un d'eux qui veut laisser ses études pour embrasser la carrière des armes, est mis par lui tambour dans un

(1) Gardien de nuit qufcrie les heures, le temps qu'il fait, et veille à la police de la ville.

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bataillon jusqu'à ce qu'il se repente de sa folie. Quand quelque colonel lui parle d'engager quelqu'un de ses fils dans son corps en qualité d'officier, il répond : « Si c'était un régiment commandé par Lavalle, bien ; mais dans ces corps !.. * » Si l'on parle d'écrivains, il n'y en a aucun dans son idée qui puisse rivaliser avec les Varelas qui ont dit tant de mal de lui. Les seuls hommes honorables qu'ait la république sont Rivadavia et Paz : tous deux avaient les plus saines intentions. Il n'exige des unitaires qu'un secrétaire comme le docteur Ocampo , un politique qui rédige une constitution ; et avec une imprimerie il ira à San-Luis, et de là la montrera à toute la république à lapointe d'une lance. Ainsi Quiroga se présente comme le centre d'une nouvelle tentative de réorganiser la république ; et l'on pourrait dire qu'il conspire ouvertement, si tous ces desseins, toutes ces bravades ne manquaient pas de faits qui vinssent leur donner de la consistance. Le défaut d'habitude du travail, la paresse du pasteur, la coutume de tout attendre de la terreur, peut-être la nouveauté du théâtre de l'action, paralysent sa pensée, la maintiennent dans une expectative funeste, qui finit par le compromettre et le livre pieds et poings liés à son astucieux rival. Il n'est resté aucun fait qui prouve que Quiroga se proposait d'agir immédiatement , si ce n'est ses intelligences avec les gouverneurs de l'intérieur et ses pa rôles indiscrètes, répétées par les unitaires et les fédéraux, sans que les premiers se résolussent à confier leur sort à de telles mains, et sans que les fédéraux le rejetassent de leurs rangs comme déserteur. Et pendant qu'il s'abandonne ainsi à une indolence

FACUNDO QtlFROGA.

dangereuse, tous les jours s'approche le serpent qui doit l'écraser dans ses anneaux redoutables. En 1883, Rosas était occupé de son expédition fantastique et tenait son armée en action dans le sud de Buenos- Ayres, d'où il observait le gouvernement de Balcarce. La province de Buenos-Àyres présenta peu après l'un des plus singuliers spectacles. Je m'imagine ce qu'il arriverait à la terre si une puissante comète s'en approchait; d'abord le malaise général, ensuite des rumeurs sourdes, vagues; ensuite les oscillations du globe attiré hors de son orbite , jusqu'à ce qu'enfin les secousses convulslves, le déracinement des montagnes, le cataclysme amèneraient le chaos qui précède chacune des créations successives dont notre globe a été témoin. Telle était l'influence qu'exerçait Rosas en 1834. Le gouvernement de Buenos-Ayres se sentait chaque fois plus circonscrit dans son action, plus embarrassé dans sa marche, plus dépendant du héros du désert. Chaque communication de celui-ci était un reproche adressé à son gouvernement, une somme exorbitante exigée pour l'armée, quelque demande inusitée ; enfln la campagne n'obéissait plus à la ville, et il fallait adresser h Rosas la plainte sur ce manque de respect à ses dévoués; plus tard, la désobéissance entrait dans la ville même; en dernier lieu, des hommes armés parcouraient les rues à cheval, tirant des coups de fusil qui donnaient la mort à quelques passants. Cette désorganisation de la société allait croissant de jour en jour comme un cancer, et avançant jusqu'au cœur ; et Ton pouvait bien discerner le chemin qui menait de la demeure de Rosas à la cam-

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pagne, de la campagne à un faubourg de la ville, de là à une certaine classe d'hommes, les bouchers, qui étaient les principaux instigateurs. Le gouvernement de Balcarce avait succombé en 1833 au choc de ce débordement de la campagne sur la ville. Le parti de Rosas travaillait ouvertement à ouvrir un vaste chemin au héros du désert, qui s'approchait pour recevoir l'ovation méritée, le gouvernement ; mais le parti fédéral de la ville trompe encore tous ses efforts et veut faire tête, La chambre des représentants se réunit au milieu du conflit qu'occasionne l'acéphalie du gouvernement, et le général Viamont, à son appel, se présente au plus vite en habit de chez lui et se hasarde à se charger du gouvernement. Un moment Tordre paraît rétabli et la pauvre ville respire ; mais à l'instant recommencent la même agitation, les mêmes manœuvres, les mêmes groupes d'hommes qui parcourent les rues, qui distribuent des coups de fouet aux passants. H est impossible de dire l'état d'alarme dans lequel vécut un peuple entier pendant deux ans avec cet ébranlement étrange et systématique. Soudain on voyait le monde s'arrêter dans les rues, et le bruit des portes qui se refermaient se répétait de maison en maison, de rue en rue. Que fuyait-on ? Pourquoi s'enfermait-on au milieu du jour? Qui sait! Quelqu'un avait dit qu'ils venaient, qu'un groupe se détachait,... que Von avait entendu le trot lointain des chevaux.

Une fois, Facundo Quiroga passait par une rue suivi <Vunalde, et en voyant ces hommes en habit courir sur les trottoirs, les dames fuir sans savoir pourquoi, Q^roga s'arrête, promène un regard de dédain sur

FACLNDO QUIROGA

les groupes, et dit à son aide de camp : « Ce peuple est devenu fou ! » Facundo était arrivé à Buenos- Ayres peu de temps après la chute de Balcarce. « Il serait arrivé toute autre chose, disait-il, si j'avais été » ici. — Et qu'eussiez- vous fait, général, lui dit un de o ceux qui l'écoutaient Votre Excellence n'a pas » d'influence sur ce peuple de Buenos-Ayres ? » Alors Quiroga levant la téte, secouant sa noire chevelure, et lançant des éclairs de ses yeux, lui répond d'une voix sèche et brève : « Regardez!! je serais sorti dans la » rue, et au premier homme que j'aurais rencontré, » j'aurais dit : suivez-moi ! et cet homme m'aurait » suivi!!... » Telle était l'énergie asservissante des paroles de Quiroga, il était si imposant dans sa physionomie, que l'incrédule atterré baissa la vue, et de longtemps personne ne se hasarda à ouvrir les lèvres.

Le général Yiamont se retire enfin , parce qu'il voi qu'on ne peut pas gouverner, qu'il y a une main puissante qui tient les rênes de l'administration. On cherche quelqu'un qui veuille le remplacer ; on demande comme faveur aux plus courageux de se charger du bâton, et personne n'en veut ; tout le monde baisse les épaules et s'en retourne chez soi effrayé. A la fin on met à la tête du gouvernement le docteur Maza, le maître, le mentor et ami de Rosas, et l'on croit avoir apporté un remède au mal. Vaine espérance! Le malaise croit au lieu de diminuer. Anchorena se présente au gouvernement, demandant qu'on réprime les désordres, et il sait qu'il n'y a pas de moyens à sa portée, que la force de la police n'obéit pas, qu'il y a des ordres du dehors. Le général Guido, le docteur Alcorta,

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laissent encore entendre dans la chambre des représentants quelques protestations énergiques contre cette agitation convulsive dans laquelle on tient la ville ; mais le mal continue, et pour l'aggraver, Rosas , de son campement, reproche au gouvernement les désordres qu'il fomente lui-même. Que veut donc cet homme? Gouverner? Une commission de la chambre va lui offrir le gouvernement ; elle lui dit qu'il n'y a que lui qui puisse mettre un terme à cette angoisse , à cette agonie de deux ans. Mais Rosas ne veut pas gouverner, et nouvelles commissions, nouvellesprières. A la fin il trouve moyen de tout concilier. Il leur fera la faveur de les gouverner si l'on prolonge à cinq ans la période légale de trois années , et si on lui remet la somme du pouvoir public, mot nouveau dont seul il comprend la portée.

La ville de Buenos-Ayres et Rosas étaient dans ces transactions quand arriva la nouvelle d'un désaccord entre les gouvernements de Salta, Tucuman et Santiago del Estero , qui pouvait faire éclater la guerre. Cinq années se sont écoulées depuis que les unitaires ont disparu de la scène politique, et deux depuis que les fédéraux de la ville, les lomos negros (dos noirs), ont perdu toute influence dans le gouvernement, quand il ont le plus de courage pour exiger quelques conditions qui rendent la capitulation supportable. Rosas, pendant que la ville se rend à discrétion avec ses institutions, ses garanties individuelles avec ses responsabilités imposées au gouvernement, agite hors de Buenos-Ayres une autre machination non moins commuée. Ses relations avec Lopez de Santa-Fé sont ac-

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tives, et il a en en outre avec lui une entrevue dans laquelle les deux caudillos confèrent; le gouvernement de Côrdova est sous l'influence de Lopez, qui a mis à sa tête les Reinafés. Facundo est Invité à aller entremettre son influence pour éteindre les étincelles qui se sont levées dans le nord de la République, personne que lui n'est appelé à remplir cette mission de paix. Facundo résiste, hésite, mais finit par se décider. Le 18 décembre 1835, il laisse Buenos- Ayres, et en montant dans le chariot couvert, il fait ses adieux à la ville en présence de ses amis : « Si je réussis, dit- il en agitant » la main, je reviendrai te voir ; sinon, adieu pour f> toujours ! » Quels pressentiments sinistres s'emparent en ce momment de cet homme intrépide ? Le lecteur ne se rappelle-t-il pas quelque chose de semblable à ce que manifestait Napoléon en partant des Tuileries pour Waterloo?

Il a à peine fait une demi-journée , qu'il rencontre un ruisseau fangeux qui arrête le chariot. Le maître de poste arrive pour le faire passer ; on met de nouveaux chevaux, on réunit tous les efforts, et le chariot n'avance pas. Quiroga entre en fureur et fait atteler le maître de poste lui-même. La brutalité et la terreur reparaissent dès qu'il se trouve à la campagne, au milieu de cette nature et de cette société demibarbare. Ce premier obstacle vaincu , le chariot continue à traverser la pampa comme un souffle, il roule tous les jours jusqu'à deux heures du matin et se remet en marche à quatre. Il est accompagné du docteur Ortiz, son secrétaire, et d'un jeune homme connu qu'il trouva embarrassé pour aller plus loin ayant

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cassé ses roues au départ. A chaque poste, il fait demander de suite à quelle heure 11 est passé un courrier de Buenos-Ayres. « Il y a une heure. — Des chevaux sans perdre un moment ! » crie Quiroga , et la marche continue. Pour rendre la situation plus pénible, les cataractes du ciel semblaient s'être ouvertes , la pluie ne cesse pas un instant pendant trois jours, et le chemin se convertit en torrents. En entrant dans la juridiction de Santa-Fé, l'Inquiétude de Quiroga augmente et devient une angoisse visible, quand à la poste de Pavon, il apprend qu'il n'y a pas de chevaux, et que le maître de poste est absent. Le temps qui s'écoule avant qu'il se soit procuré de nouveaux chevaux est une agonie mortelle pour Facundo, qui crie à chaque instant : « Des chevaux ! des chevaux ! » Ses amis de voyage ne comprennent rien à cet étrange soubresaut, étonnés de voir cet homme, la terreur des peuples, maintenant effrayé et plein de craintes qui semblent chimériques. Quand le chariot parvient <i se mettre en marche, il murmure à voix basse, comme s'il se parlait à lui-même : « Si je sors du territoire de Santa-Fé, il n'y a pas de danger pour le reste. » Au passage du Rio-Tercero, les gauchos du voisinage accourent pour voir le fameux Quiroga et Portent presque le chariot sur leurs épaules. Enfin, il arrive dans la ville de Côrdova à neuf heures et demie du soir, et une heure après l'arrivée du courrier de Buenos-Ayres, sur les talons duquel il a toujours été depuis son départ. Un des Reinafés accourt' la poste où Facundo est encore dans le chariot demandant des chevaux, qu'il n'y a pas dans le moment;

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il le salue avec respect et effusion, le supplie de passer la nuit dans la ville, où le gouvernement se prépare à le recevoir dignement. « Il me faut des chevaux ! » est la courte réponse que fait Quiroga. « Des chevaux ! » répond-il h chaque nouvelle manifestation d'intérêt ou de sollicitude de la part du Reinafé, qui se retire à la fin humilié ; et Facundo part pour sa nouvelle destination à minuit.

La ville de Côrdova, cependant, était agitée des plus étranges rumeurs. Les amis du jeune homme qui est venu par hasard en compagnie de Quiroga et qui reste à Côrdova, sa patrie, vont en troupe le visiter. Ils s'étonnent de le voir vivant, et lui parlent du danger imminent dont il s'est sauvé. Quiroga devait être assassiné en ce point; les assassins sont N... et N...; les pistolets ont été achetés dans tel magasin ; on a va N... et N... pour se charger de l'exécution, et ils ont refusé. Quiroga les a surpris par l'étonnante rapidité de sa marche ; car à peine arrive le courrier qui annonce son arrivée, qu'il se présente lui-même et fait avorter tous les préparatifs. Jamais attentat n'a été prémédité avec tant d'impudence ; tout Côrdova est instruit des moindres détails du crime que commet le gouvernement, et la mort de Quiroga est le sujet de toutes les conversations.

Cependant Quiroga arrive à sa destination, arrange les différends entre les gouvernements hostiles, et repart pour Côrdova, malgré les instances réitérées des gouverneurs de Santiago et Tucuman, qui lui offrent une forte escorte pour sa garde, lui conseillant de s'en retourner par le chemin de Cuyo. Quel génie vengeur

FÀCUNDO QlIROGA.

ferme son cœur et ses oreilles, et le fait s'obstiner à retourner défier ses ennemis sans escorte, sans moyens de défense ? Pourquoi ne prend-il pas le chemin de Cuyo, ne déterre-t-il pas ses immenses dépôts d'armes à son passage par la Rioja, et n'arme-t-il pas les huit provinces qui sont sous son influence ? Quiroga sait tout : il a reçu avis sur avis à Santiago del Estero ; il sait le danger dont sa vitesse Ta sauvé; il sait le nouveau plus grand qui le menace, parce que ses ennemis ne se sont pas désistés du dessein arrêté. « A Côrdova, » crie-t-il aux postillons en se mettant en marche, comme si Côrdova devait être le terme de son voyage (1).

Avant d'arriver à la poste de TOjo de Agua un jeune homme sort du bois et se dirige vers le chariot, priant le postillon de s'arrêter. Quiroga passe la tête

(1) Dans la cause criminelle instruite contre les complices dans la mort de Quiroga , l'accusé Cabanillas déclara dans un moment d'effusion , à genoux devant le docteur Maza (égorgé par les agents de Rosas) , qu'il ne s'était proposé qu'à sauver Quiroga ; que le 24 décembre, il avait écrit à un Français, ami de celui-ci , de fairo dire à Quiroga de ne pas passer par le monte de San-Pedro, où il l'attendait avec vingt-cinq hommes pour l'assassiner, par ordre de son gouvernement; que Torribio-Junco , un gaucho dont Santos-Perez avait dit : « 11 y en a un autre plus vaillant que moi , » c'est Torribio-Junco , » avait dit au même Cabanillas qu'observant un certain désordre dans la conduite de Santos-Perez, il s'était rais à le guetter jusqu'à ce qu'un jour il le rencontra agenouillé dans la chapelle de la Vierge de Tulumba, les yeux baignés de larmes; que lui demandant la cause de son chagrin, il lui dit : « Je demande à la Vierge de m'éclairer sur la question de

* savoir si je dois tuer Quiroga comme on me l'ordonne , car on •me présente cet acte comme convenu entre les gouverneurs

* Lopez, de Santa-Fé, et Rosas , de Buenos-Ayres» comme le

* seul moyen de sauver la république. »

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par la portière et lui demande ce qu'il veut,— «Je veux parler au docteur Or tiz. » Celui-ci descend et apprend ce qui suit : Dans les environs du lieu appelé Barranca- Yacoest posté Santos-Perez a vec une par tida; àl'arrivée du chariot, on doit faire feu dessus des deux côtés, et tuer ensuite tout le monde, à partir des postillons; personne ne doit échapper : c'est Tordre. Le jeune homme, qui a reçu à une époque les bienfaits du docteur Ortiz, est venu pour le sauver; il a dans l'endroit même un cheval pour le faire monter et sauver avec lui; sa propriété est tout près. Le secrétaire , effrayé, porte à la connaissance de Facundo ce qu'il vient d'apprendre, et le supplie de se mettre en sûreté. Facundo interroge de nouveau le jeune Sandivaras, le remercie de sa bonne action, mais le tranquillise sur les craintes qu'il a; il lui dit : « L'homme qui doit tuer » Facundo Quiroga n'est pas encore né; à mon cri, cette » partida se rangera sous mes ordres et me servira d'es- » corte jusqu'à Côrdova. Allez sans crainte, mon aini.»

Ces paroles de Quiroga, dont je n'ai eu connaissance que maintenant, expliquent la cause de son étrange obstination à aller défier la mort. L'orgueil et le terrorisme, les deux grands mobiles de son élévation, le mènent les mains liées à la sanglante catastrophe qui doit terminer sa vie. Je me donnais à moimême ces explications avant de savoir que ses propres paroles l'avaient rendue inutile.

La nuit que passèrent les voyageurs à partir de la poste de l'Ojo de Agua est si pleine d'angoisses pour le malheureux secrétaire qui va à une mort certaine et inévitable, et qui n'a pas la valeur et la témérité

FàCCNDQ QUIROGA.

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qui animent Quiroga, que je crois ne devoir omettre aucun de ses détails, d'autant plus que ses détails étant authentiques, ce serait une négligence criminelle que de ne pas les conserver, parce que si quelquefois un homme a bu toute l'agonie jusqu'à la lie, si quelquefois la mort a dû paraître horrible, c'est quand un triste devoir, celui d'accompagner un ami téméraire nous l'impose, quand il n'y a ni infamie, ni déshonneur à l'éviter (1).

L,e docteur Ortiz appelle le maître de poste et l'interroge avec soin sur ce qu'il sait à l'égard des avis étranges qu'il a reçus, lui promettant de ne pas abuser de sa confiance. Quels détails il va entendre 1 Santos- Perez s'est trouvé là avec sa partida de trente hommes une heure avant son arrivée ; ils sont tous armés de sabres et de carabines ; ils sont déjà postés dans le lieu désigné; tous ceux qui accompagnent Quiroga doivent mourir, ainsi s'est exprimé Santos-Perez en parlant au maître de poste lui-même. Cette confirmation de la nouvelle reçue avant n'altère en rien la détermination de Quiroga, qui, après avoir pris une tasse de chocolat, suivant son habitude, s'endort profondément. Le docteur Ortiz gagne aussi son lit, non pour dormir, mais pour songer à son épouse, à ses enfants qu'il ne reverra plus. Et tout cela, pourquoi ? Pour ne pas affronter le courroux d'un ennemi terrible, pour

(1) Je tiens ces détails du malheureux docteur Pineiro , mort en 1846, au Chili, parent du sieur Ortiz, et compagnon de voyage de Quiroga de Buenos-Àyres à Côrdova. C'est une triste nécessité, sans doute , que de ne pouvoir citer que les morts à l'appui de la vérité.

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ne pas encourir la tache de déloyal. À minuit, l'inquiétude de l'agonie lui rend le lit insupportable ; il se lève et va trouver son confident. « Vous dormez ? lui demande-t-il à voix basse. — Qui peut dormir, monsieur, en pensant à cette horrible chose ? — Ainsi, il n'y a pas de doute ? Quel supplice pour moi ! — Imaginez-vous, monsieur, comment je dois être, moi qui dois envoyer deux postillons qu'on doit assassiner aussi ! Gela me tue. Il y a ici un jeune homme qui est neveu du sergent de la partida, mais l'autre*... qui enverrai-je pour le faire mourir innocemment ! » Le docteur Ortiz fait un dernier effort pour sauver sa vie et celle de son compagnon ; il éveille Quiroga, et l'instruit des épouvantables détails qu'il vient d'acquérir, lui signifiant qu'il ne l'accompagne pas s'il s* obstine à se faire tuer inutilement. Facundo, avec un geste de colère et des paroles grossièrement énergiques, lui fait entendre que le danger de le contrarier en ce lieu est plus grand que celui qui l'attend à Barranca- Yaco, et force est de se soumettre sans réplique. Quiroga fait venir son domestique, qui est un vaillant nègre, lui fait nettoyer quelques armes à feu qui sont dans le chariot et les fait charger : à cela se réduisent toutes ses précautions.

Enfin le jour arrive et le chariot se met en route. Outre le postillon qui guide, il y a le jeune homme, deux courriers qui se sont réunis par hasard et le nègre, qui va à cheval. Il arrive au point fatal, et deux décharges transpercent le chariot, mais sans blesser personne; les soldats se jettent dessus le sabre nu, et un moment mettent les chevaux hors d'état et ha-

FÀCINDO QlIROGA.

chent le postillon, les courriers et le domestique. Quiroga lève alors la téte et fait hésiter un instant cette foule. Il demande le commandant de lapartida, le fait approcher, et à la question de Quiroga : « Que signifie cela? il reçoit pour toute réponse une balle dans l'œil qui l'étend mort. Santos-Perez traverse alors plusieurs fois de son épée le malheureux ministre, et après T exécution, fait tirer dans le bois le chariot plein de cadavres, avec les chevaux en morceaux et le postillon qui se tient encore à cheval avec la tête ouverte : « Qu'est-ce que ce jeune homme?» demande-t-il en voyant le garçon de la poste qui reste seul vivant. — » C'est mon neveu, répond le sergent de la partida, je » réponds de lui sur la vie. » Santos-Perez s'approche du sergent, lui tire une balle à travers le cœur, et descendant ensuite de cheval , il prend l'enfant par un bras, l'étend sur le sol et l'égorgé malgré ses cris d'enfant qui se voit menacé d'un danger. Ce dernier gémissement de l'enfant est certainement le seul supplice qui martyrise Santos-Perez; dans la suite , pendant qu'il fuit les partidas qui le poursuivent , caché dans les ronces, entre les rochers ou dans les bois embrouillés, le vent apporte à son oreille le cri plaintif de l'enfant. Si, àlaclarté vacillante des étoiles, il s'aventure à sortir de sa retraite , ses regards inquiets plongent dans l'obscurité des arbres sombres pour s'assurer qu'il ne voit nulle part le corps blanc de l'enfant, et quand il arrive à un endroit où se croisent deux chemins, il a peur de voir venir de loin, par celui qu'il laisse, l'enfant excitant son cheval.

Facundo disait aussi qu'il n'était tourmenté que d'un

seul remords « les vingt- six officiers tués à Blendoza.

Quel est, dans tout cela, ce Santos-Perez ! c'est le méchant gaucho de la campagne de Côrdova, célèbre dans la montagne et la ville par ses nombreux assassinats, son audace extraordinaire, ses aventures inouïes. Pendant que le général Paz resta & Côdova, U réunit les montoneros les plus obstinés et les plus intraitables de la Sierra , et longtemps le pago (canton) de Sainte-Catherine, fut une petite république où les vétérans de l'armée ne purent pénétrer» Avec des vues plus élevées, il eût été le digne rival de Quiroga ; avec ses vices, il ne fut que son assassin, Il était d'une taille élevée, avait une belle tête, le teint pâle, la barbe noire et frisée. Il fut poursuivi longtemps par la justice, et il n'y avait pas moins de quatre cepts hommes h sa recherche. Au commencement , U fut appelé par les Reinafés et reçu amicalement dans la maison du gouvernement. Au sortir de l'entrevue % U commença à sentir une étrange douleur d'estomac qui lui suggéra l'idée de consulter un médecin , son ami, qui , informé qu'il avait pris un verre de liqueur qu'on lui avait offert, lui donna un élixir qui lui fit rendre à temps l'arsenic que contenait la liqueur- Plus tard , au plus fort de la poursuite , le commandant Casanova, son ancien ami , lui lit signiûer qu'il avait quelque chose d'important à, lui communiquer. Un soir, pendant que l'escadron dont le commandant Casanova était chef faisait l'exercice en face de chez lui. Santos- Perez descend à la porte et lui dit : « Me voici ; que » vouliez-vous me dire ? — Eh ! Santos-Perex, entrez, » asseyez-vous ! — Non ! Pourquoi m'avex-vous fait

FACUNDO QUIROGA. 279

t appeler? » Le commandant, ainsi surpris, hésite et ne sait que dire dans le moment. Son rasé et hardi Interlocuteur le comprend, et lui lançant un regard de mépris , lui tourne le dos en disant : « J'étais sûr que » vous rouliez me perdre par trahison I Je suis venu » me convaincre, pas davantage. » Enfin > une nuit, on l'attrapa dans la ville de Côrdova par une vengeance de femme. Il avait frappé sa maîtresse, avec laquelle il était couché ; celle-ci, le voyant profondément endormi , se lève avec précaution, lui prend son sabre et ses pistolets , sort et le dénonce à une patrouille.

11 s'éveille entouré de fusils braqués sur sa poitrine, étend la main sur ses pistolets , et ne les trouvant pas : « Je me rends, dit-il tranquillement; on m'a pris mes pistolets ! » Le jour qu'il entra à Buenos-Ayres , une foule immense s'était réunie à la porte du gouvernement A sa vue , la populace criait : mort à Santos- Perez ! Et lui , remuant dédaigneusement la tête et promenant ses regards sur cette multitude , se contentait de murmurer ces paroles : « Tuviera aqui mi cuchillo/ » (Si j'avais mon couteau ici!) En descendant du chariot qui le menait à la prison , il cria plusieurs fois : o Mort au tyran ! » Et en s'acheminant vers le lieu du supplice , sa taille gigantesque comme celle de Danton dominait la multitude, et ses regards se portaient de temps en temps sur l'échafaud, comme sur un échafaud d'architecte.

Le gouvernement de Buenos-Ayres donna une grande solennité à l'exécution des assassins de Juan Facundo Quiroga, le chariot ensanglanté et criblé de balles resta longtemps exposé aux yeux du public, et

FACUNDO QC1ROGÀ.

e portrait de Quiroga, comme la vue de Féchafaud et des suppliciés , furent lithographiés et distribués par milliers, ainsi que des extraits du procès qu'on publia en un volume in-folio. L'histoire impartiale espère encore des données et des révélations pour signaler du doigt l'instigateur des assassins.

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