SECONDE SOIRÉE
Des Repas.
llme DE SAINTE-LUCIE.
Mes enfans,jeme retrouve avec plaisir avec vous , après un jour entier passé hors de chez moi. Revenons sur ce dîner splendide où nous avons été , et voyons si vous n'avez manqué en rien aux usages de la bonne compagnie.
Toi , Paul, tu t'es trop pressé de t'asseoir : tu devois attendre que l'on t'eût désigné ta place. Tu t'es trop hâté aussi de déplier ta serviette : il falloit attendre que tout le monde t'en eût donné l'exemple.
Mïmïa. eu tort de dire son àe'né-
dicité tout haut. Dorénavant, mon cœur, observe de le dire tout bas, ainsi que les grâces. Dieu , qui est le dispensateur de tous les biens , doit être remercié de ceux qu'il nous donne , mais il faut éviter d'attirer l'attention sur soi.
Nelsie étoit trop près de la table; elle y touchoit avec son estomac :
rien n'a plus mauvaise grâce.
Charles, au contraire, s'enfonçoit trop sur sa chaise, de manière qu'il y avoit une trop grande distance entre lui et la table. Pour être convenablement, il ne faut se placer ni trop près ni trop loin, et surtout ne point s'asseoir de côté , comme font les paysans; il faut ranger près de son assiette , son pain , son verre, son couteau, sa cuiller et sa fourchette , de manière à n'incommoder personne; serrer ses
coudes contre soi, pour tenir le moins de place possible. Muni sait bien qu'on ne doit pas mettre les coudes sur la table, mais seulement les poignets,
Maman, permettez que je dise quelques unes des règles que Ton doit observer à table.
Il fauttenir le corps droit; ne p oint gesticuler; ne point jouer avec son couteau et sa fourchette; se servir de sa serviette pour s essuyer la bouche et les doigts; ne point souffler sa soupe 9 mais la remuer doucement avec sa cuiller; ne point boire son bouillon à même son assiette; ne rien demander (elle regarde Mimï)\ ne point tenir son pain à pleine piain; mais en couper , ou en cas^
ser un petit morceau chaque fois qu'on en a besoin.
Mme DE SAINTE-LUCIE.'
Nelsie , je me charge de venger ta sœur. Quand on présente une assiette sur laquelle il y a un poulet découpé, ou toute autre chose, il ne faut point choisir le meilleur morceau, ni le plus gros; il ne faut manger ni trop vite, comme une certaine petite fille de sept ans, ni trop lentement : c'est une mauvaise habitude. A propos d'habitude , un petit monsieur, nommé Paul, en a contracté une détestable :
il fait claquer ses lèvres en mangeant, de manière qu'on l'entend du bout de la salle : on l'entend aussi quand il boit, et cela est fort mal,
Mon Charles , qui n'a encore rien dit, va nous détailler quelques uns des usages de la table.
CHARLES
Vous nous avez appris, chère maman , qu'il est déplacé de dire son avis sur les mets; un enfant surtout doit se taire absolument sur cela. Si ce qu'on lui a donné lui inspire de la répugnance, il faut qu'il le laisse sur son assiette, sans dire un seul mot pour s'excuser.
On ne doit point prendre de sel avec les doigts; mais se servir de la petite cuiller destinée à cet usage, ou de son couteau , après lavoir passé dans son pain. 11 n'y a que les gens très mal élevés qui prennent dans le plat avec leur fourchette.
11 ne faut jeter par terre ni os ni arête, mais il faut les poser sur le
bord de son assiette. On met aussi sur son assiette les pelures de fruit, les coquilles de noix, etc.; il ne faut pas cracher dans sa main les pépins et les noyaux; mais on doit les prendre proprement avec le bout des doigts.
On nedoitpointboire sans avoir vidé sa bouche , et sans l'avoir essuyée; il faut aussi la vider entièrement avant de la remplir de nouveau, et n'y pas mettre d'assez grosse bouchée pour ne pouvoir pas répondre si l'on vous adresse la parole.
Mmo DI. SAINTE - LUCIE.
Fort bien, mon ami. Je sais mie tu ne manques à rien de toutes ces choses. Je vais continuer l'examen; interroge ta conscience.
11 ne faut pas boire en mangeant
du potage, ni aussitôt après; mais attendre que l'on ait mangé un peu , et ne demander à boire qu'avec les autres.
Si l'on trouve dans les mets un cheveu on autre chose qui dégoûte , il faut Voter adroitement , de manière à n'être point aperçu , dans la crainte d'inspirer aux autres la même répugnance.
Quand on coupe quelque chose sur son assiette, il faut prendre garde défaire sauter delà sauce sur ses voisins, ou d'en couvrir ses habits,- il nefautpas non plus, quand on découpe, écarter les coudes de manière à gêner ceux qui sont à droite et à gauche.
On ne doit point mettre sur son assiette sa fourchette ou sa cuiller, si ce n'est pour la rendre, quand on a cessé de s'en servir; il faut la
mettre sur la nappe, près de soi , avec son pain et son couteau.
Il ne faut point essuyer son couteau avec sa serviette; mais le passer dans son pain; de même que sa fourchette, si on est obligé d'en faire usage pour servir.
Si quelqu'un vous présente un morceau de viande ou des légumes, tendez votre assiette, puis inclinezvous un peu pour remercier.
Les fruits et les œufs se prennent avec la main. Quand on a mangé un œuf frais, on écrase la coquille dans sa main et on la met sur son assiette.
Si pendant le repas un petit os se fourre dans vos dents , élevez votre serviette de la main gauche pour vous couvrir la figure, et hâtez -vous de retirer avec vos
doigts ce qui vous gêne , de manière qu'on s'en aperçoive à peine.
Maman, je ne tiens plus mon verre à deux mains, ni tout près du bord, comme autrefois; je le tiens parle pied comme les grandes personnes. Je ne bois pas non plus lentement ou à diverses reprises; je sais que c'est fort mal! J'ai soin aussi , depuis que vous m'avez grondée, de ne plus laisser errer mes yeux à droite et à gauche en buvant; mais j'attache ma vue sur mon verre.
!Mme DE SAINTE LUCIE.
Voilà Muni au fait des bonnes manières; hâte-toi, Nelsie, de nous montrer ton savoir.
NELSIE (regardant Mimi d'un air malin.)
Vous nous avez dit bien des fois,
ma petite maman, qu'il ne faut pas faire de bruit sur son assiette, avec sa cuiller et sa fourchette; que l'on a l'air tout à fait gourmand quand on regarde avec avidité un mets plutôt qu'un autre, quand même ce serait des crèmes ou des gâteaux; que c'est également un signe de gourmandise de regarder ce que l'on sert à son voisin, ou ce qu'il a sur son assiette; qu'il ne faut point demander unmorceauplutôtqu'un autre , et ne rien recevoir sans remercier poliment; surtout ne point sortir de table pendant le repas , pour satisfaire des petits besoins ; mais prendre ses précautions auparavant (Mimi baisse les yeux
et rougit. )
aime DE SAINTE-LUC 12.
Nelsie, vous êtes une maligne pe-
tite pièce ! Pauvre Mimi ! ( elle l'embrasse) va , mon cœur, à sep tans tu en sauras plus que l'espiègle Nels/e, et ce qui vaudra mieux encore, tu ne chagrineras personne.
Charles, continue ce que ta sœur a commencé.
CHARLES
Avant de boire il faut avoir bien soin de s'essuyer la bouche et les doigts. Les enfans doivent mettre dans leur verre très peu de vin et beaucoup d'eau ; surtout les demoiselles ! (il regarde Nelsie. )
Mme DE S AIN TE- LUCIE.
Charles a raison ; une petite fille qui aime le vin est une chose affreuse !.... Nelsie n'aura jamais ce
vilain défaut!.... Continue, mon ami.
CHARLES
Il ne faut pas emplir tellement son verre qu'on répande ce qui est dedans sur la table ou sur ses habits. Après avoir bu, on doit toujours s'essuyer la bouche, il est contre la politesse de parler le verre à la main. Il n'est plus d'usage de boire à la santé ; mais si quelqu'un boit à la vôtre, il faut vous incliner pour le remercier. Si l'on demande du pain , il faut le présenter sur une assiette , et jamais avec les doigts. Il en est de même quand on demande à boire : on met le verre sur une assiette, et l'on verse lorsque la personne a pris le verre à sa main. Quand on donne des as-
siettes, on commence toujours par le plus considérable de la compagnie; ensuite on fait le tour de la table.
Un enfant ne doit point tendre son assiette pour être servi avant les autres.
Mme x) E SAINTE- LUCIE.
Bien, bien! ma petite; du courage : je suis fort contente de toi.
Nous avons passé en revue à peu près tout ce qu'il y a d'essentiel à observer à table pour s'y conduire passablement. J'ajouterai que, lorsqu'on en est sorti , il est malhonnête de se curer les dents devant le monde; gardez- vous surtout, mes enfans, de vous servir d'une épingle pour cet usage; prenez un curedent , et sortez dehors.
Lorsque vous êtes chez vous, lavez-vous la bouche après chaque repas; la propreté l'exige : par cette précaution vous conserverez vos dents belles et saines.
TROISIÈME SOIPxÉE.
Des Visites.
Mnie DE SAINTE-LUCIE,
Mes chers enfans, la visite d'aujourd'hui m'a fait naître l'idée de vous entretenir sur les règles qu'il est indispensable de savoir pour se bien conduire chez les autres. J'aurai peu de chose à -reprendre en vous; mais nous repasserons ensemble tout ce qui tient aux usages reçus dans la bonne compagnie.
Ma petite va commencer à nous instruire. Dis-nous, Mzmz, comment un enfant se présente lorsqu'il va faire une visite*
Quand un enfant entre quelque part , il doit saluer d'abord , puis rester assis sans parler, à moins que son papa ou sa maman ne le lui ordonne , ou que la maîtresse de la maison ne l'interroge.
Un enfant ne , doit jamais rien demander chez les autres : c'est être mal élevé que d'interrompre son papa et sa maman pour boire, manger ou quelqu'autre besoin; on doit attendre que la visite soit faite.
Mme i>E SA I NT B - LUC IE.
C'est bien , ma petite: tu t'es conduite exactement de cette manière dans notre visite d'aujourd'hui.
Tu sais,mabonne, que lorsqu'on adresse la parole à quelqu'un, il faut toujours dire, d'abord, mon-
sieur , madame ou. mademoiselle , selon la personne à qui l'on parle.
Je eonnois des enfans assez grossiers pour dire en abordant un homme respectable : J'attends papa; ma bonne est là-bas , sans dire, comme ils le devroient : Monsieur, j'attends papa, ou Madame, ma bonne est là-bas ; ce qui est beaucoup plus poli.
Lorsqu'on interroge un enfant , il doit répondre à propos, en ajoutant toujours au commencement ou à la fin de la phrase : monsieur ou madame; mais de manière que ces mots ne fassent point une équivoque désobligeante. Si, parexem-* pie , Nelsie parloit à sa sœur du petit âne savant, elle ne de vr oit pas dire : c'étoit uh âne, ma sœur; mais, ma sœur, c'étoit un âne.
Paul, écoute ce que je vais dire 5
cela te regarde un peu. Si vous vous asseyez, mes enfans, ne vous enfoncez point dans votre siège de manière que votre menton touche à votre poitrine; n'allongez point les jambes; ne les balancez point; ne mettez point vos pieds sur les bâtons de votre chaise : cette posture est aussi laide que ridicule; mais tenez-vous droit, sans affectation, les pieds posés à terre, l'un à côté de l'autre , fort près de votre siège, et sans les remuer. Un garçon tient son chapeau sur ses genoux :
une fille met ses mains l'une sur l'autre. Tous deux doivent donner leur attention aux personnes de la compagnie.
Un mot pour toi, Charles. Un enfant doit parier à chacun selon son âge et le rang qu'il tient dans le monde ; s'il parle à ses supérieurs,
il faut qu'il s'exprime en peu de mots, et avec beaucoup de modestie.
Quand on adresse la parole à un enfant, il est d'usage qu'il s'incline d'abord. Il doit répondre poliment et avec circonspection, d'une voix douce et modérée , sans abuser de la permission qu'on lui donne pour devenir grossier et importun : souviens-toi, Charles, qu'il est malhonnête d'élever la voix comme si l'on parloit à des sourds !...
Vous autres , plus petits , écoutez bien ce que je vais dire, et profitez-en.
Quand vous êtes hors de chez vous, ne vous permettez jamais d'ouvrir un livre sans en avoir demandé la permission ; ne touchez â »
rien : c'est manquer d'usage; n'ouvrez jamais une boîte, un tiroir.
une armoire, pour voir ce qu'ils renferment : c'est le comble de îa grossièreté. Ne cherchez point à savoir ce que Ton vous cache. Ne fixez point les yeux sur l'adresse d'une lettre, ni sur ce que l'on écrit, sur un livre ou tel autre papier ouvert devant vous. Evitez d'entendre la conversation de deux personnes qui parlent bas : éloignez-vous, ou occupez -vous d'un autre objet. Si vous ramassez un papier écrit à la main, ne le lisez point; mais remettez-le sur la table tel que vous l'avez trouvé.
Non-seulement on ne doit point couper la parole â celui qui parle ; mais encore il est de la dernière impolitesse d'affirmer ce que dit une personne au-dessus de soi.
Mes petits amis, ne parlez jamais des absens, si ce n'est en bien. Si
vous le pouvez, prenez même ïeur défense contre leurs ennemis ; mais avec assez de politesse et de modération pour ne blesser personne.
Ne cherchez point à faire rire, ou à montrer de l'esprit en tournant les autres en ridicule : vous vous feriez haïr, et par la suite vous vous attireriez beaucoup de chagrin.
Lorsque vous racontez l'histoire du jour, ne nommez point les personnes de qui vous la tenez, de peur de les compromettre. 11 vaut encore mieux ne pas raconter du tout. Souvenez-vous , mes enfans , de cette maxime connue : On se repent très souvent d'avoir parole' , et jamais d'avoir gardé le silence!...
Ne vous mêlez point de la conversation des personnes plus âgées que vous ; attendez qu'on vous adresse la parole.
NELSIE.
Maman, l'autre jour le petit Théodore a donné un démenti à son papa devant tout le monde :
cela est affreux ! n'est-il pas vrai?
Mme DE SAINTE-LUCIE.
Très affreux, ma chère, je vous assure ! Que penser d'un enfant assez mal élevé pour se comporter ainsi?... Mais Théodore n'a que six ans; il se corrigera, je l'espère.
Charles, j'ai à te dire, pendant que je ni en souviens, que tu as eu dernièrement un air ennuyé qui m'a fait de la peine : tu es ordinai* rement si raisonnable.
11 faut s'habituer , mes petits amis* à écouter les grandes personnes avec intérêt, et à ne témoigner ni ennui ni distraction, 11 est fort impoli de bâiller ; ou de fre-
donner un air entre ses dents; plus mal encore de silfler : cela ne convient qu'aux, polissons. Si Ton bâille, par indisposition, il faut mettre sa main ou son mouchoir devant sa bouche, et faire si bien que personne ne s'en aperçoive. Il est extrêmement grossier de bâiller en parlant : un enfant doit bien se garder de tomber dans cette faute i Je connois des petites filles que l'on redoute dans la société , tant elles se rendent incommodes; mais ce n'est pas Mbni !... Tu sais, ma petite, qu'il est insupportable et très malhonnête d'approcher trop près des personnes, de manière à les importuner , de les regarder fixement , de leur faire sentir son .
haleine, des'appuver sur leur chaise ou leur fauteuil. Je te l'ai dit cent fois, on ne doit pas grimper sur
îes bâtons de la chaise où quelqu'un est assis, ni tourner autour de cette personne sans nécessité , et sans faire la révérence. 11 est très impoli de pousser qui que ce soit grossièrement pour passer plus vite; il l'est de même de passer quelque chose devant la figure d'une personne pour le donner à une autre.
On doit éviter aussi d'essuyer , de nettoyer, d'épousseter, de balayer quand il y a du monde. Si l'on est obligé de travailler, on en demande auparavant la per missi on .
Maman s je ferai attention de ne jamais tomber dans ces fautes-là; je vous le promets.
Satisfaite de cette promesse , madame de Sainte-Lucie embrassa ses aimables enfans, et les envoya se divertir.
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