‹ Claire d'AlbeChapitre 41 sur 56 · LETTRE XXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIX

CLAIRE A ÉLISE

Non, mon amie, je ne suis pas malade, je ne suis pas triste non plus ; mes journées se déroulent et se remplissent comme autrefois : à IVxierieur je suis presque la même, mais l'extiême faiblesse de mon corps et de mes esprits , le profond dëgout qui flétrit mon âme , m'apprennent qu'il est des chagrins auxquels on ne re'iiste pas. La vertu fut ma première idole, l'amour la détruisit, il s'est détruit â son tour , et me laisse seule au monde , il faut mourir avec lui. Ah ! mon Elise ! je souffre bien moins du changement de Fre'deric , que de l'avoir si mal juge' : tu ne peux comprendre jusqu'où allait -ma confiance en lui ; enfin, fe le dirai- je? il a c'ie' un moment où j'ai pense' que lu e'iais d'accord avec mOii époux pour me tromper, et que vous vous réunissiez pour me peindre , sous des couleurs infidèles et odieu^îes , l'infortune qui expirait de mon absence ;

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il me semblait \oii' ce malheureux que j'avais envoyé vers loi pour reposer sa douleur sur ton sein , abuse par les fausses larmes , confiarit entre tes bras , tandis que (u le trahissais auprès de ton amie; enfin mon criminel amour , répandant son venin sur tes leltres et sur les discours de mon époux , m'y faisait trouver des sii^nes nombreux de faussele'. Elise , conçois-tu ce qu'est une passion qui a pu me faire douter de toi? Ah! sans doute, c'est là son plus grand forfait !

Mon amie , le coup qui me tue est d'avoir été trompée sur Frédéric ; je croyais si bien le connaître 1 il me semblait que mon existence eût commencé avec la sienne, et que nos deux âmes , confondues ensemble , s'étaient identifiées par tous les points. On se console d'une erreur de l'esprit , et non d'un effarement du cœur : le mien m'a trop mal guidé pouf que j'ose y compter encore, et je d:)is voir avec infjuiélude jusqu'aux mouvemens qui le portent vers toi. O Frédéric ! mon estime pour toi fut de l'idolâtrie ; en me forçant à y renon-

cer, tu ébranles mon opinion sur la vertu même î le monde ne me paraît plus qu'une vaste solitude , et les appuis que j'y trouvais , que des ombres vaines qui e'chappent fious ma main. Elise, tu peux me parler de Fre'de'ric; Fre'de'ric n'est point celui que j'aimais : semblable au païen qui rend un culte à l'idole qu'il a crée'e , j'adorais en Frédéric l'ouvrage de mon imagination ; I a ve'rité ou Elise ont dëcbire le voile , Frédéric n'est plus rien pour moi; mais comme je peux tout entendre avec indifférence , de même je peux tout ignorer sans peine, et peut-être devrais-je vouloir que que tu continues à garder le silence , afin de pouvoir consacrer entièrement mes dernières pensées à mon époux et à mes enfans.

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