LETTRE XL
CLAIP.E A ÉLISE.
Je n'en puis plus , la langueur m'accable , l'ennui me dévore , le dégoût m'empoisonne ; je souffre sans pouvoir dire le remède ; le passé et Tavenir, la vérité et
iQO CLAIRE D'ALBE.
les tbiraères ne me prescnlcnt plus rien (l'agre'uble ; je suis imporlune à moi-même; je voudrais me fuir et je ne puis me quil* ter; lien ne me distrait , les plaisirs ont perdu leur picjuaiit, et les devoirs leur importance. Je suis mal partout : si je marche , la fatigue me force à ra'asseoir ; quand je me repose , l'agitation m"'oblige à marcher. jNIon cœur n'a pas assez de place, il e'iOhlFe , il palpite violemment; je veux respirer, et de longs et profonds soupirs s'échappent de ma poitrine. Où est donc la verdure des arbres? les oiseaux ne chantent plus. L'eau murmure-t-elle encore ? Où est la fraîcheur ? où est l'air ? Un feu brûlant court dans mes veines et me consume ; des larmes rares et amèrcs mouillent mes yeux et ne me soulagent pas. Que faire ? où porter mes pas ? pourquoi rester ici ? pourquoi aller ailleurs ? J'irai lentement errer dans la campagne ; là , choisissant des lieux e'cartes, j'y recueillerai quelques fleurs sauvages et desséche'es comme moi , quelques soucis , emblèmes de ma tristesse ; je n'y mêlerai aucun
CLAIRE D'ALBE. tgi
feuillage, laveiclure est morte clans la nature , comme Tespërance dans mon coeur.
Dieu ! que l'existence me pèse ! l'amilié rembellissait jadis , tous mes jours étaient sereins; une voluptueuse mélancolie m'attirait sous l'ombre des bois , j'y jouissais du repos et du cbarme de la nature ; mes enfans ! je pensais à vous alors , je n'y pense plus maintenant que pour être importunée de vos jeux , et tyrannisée par l'obligation de vous rendre des soins. Je voudrais vous ô;er d'auprès de moi , je voudrais en ôler tout le monde , je voudrais m'en ôter moi-même.... Lorsque le jour paraît , je sens mon mal redoubler. Que d'instans comptés par la douleur I Le soleil se lève , brille sur la nature et la ranime de ses feux ; moi seule , importunée de son éclat, il m'est odieux et me flétrit : semblable au fruit qu'un insecte dévore au cœur, je porte un mal invisible... et pourtant de vives et rapides émotions viennent souvent frapper mes sens ; ja me sens frissonner dans tout mon corps ; mes yeux se portent du même côté, s'at-
tachent sur le même objet; ce n'est qu'avec clfort que je les en delournc.
Mon âme, étonnée, cherche et ne trouve point ce qu'elle attend ; alors plus ngitée , mais afFaiblie par les impressions que j'ai reçues, je succojnbe tout-à-fait, ma tète penche, je fléchis, dans mon morne abattement , je ne me débals plus contre le mal qui me tue.