ÉLISE A M. D'ALBE
Votre lettre m'a rassurée, mon cousin, j'en avais besoin , et je me féliciterais bien plus des chaniî.praens que vous avez observés chez Claire, si je ne craignais qu'abusé par votre tendresse, vous ne prissiez l'afluisseraent total des organes pour la traïujuillité , et la mort de Tâine pour la résignation.
Je ne m'étonne point de ce que vous inspire la conduite de Claire; je reconnais là ci'tit' femme dont ch;j(;ue pcnse'e était uuo vcMu, el chaque mouvement
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un exemple. Son cœur a besoin rie vous de'dommager de ce qu'il a donné involontairement à un autre, et elle ne peut être en paix avec elle-même qu'en vous consacrant tout ce qui lui reste de force et de vie ; vous êtes touché de sa constante attention envers vous, de l'expression tendre dont elle l'anime; vous êles surpris des soins continuels de son active bienfaisance envers tout ce qui l'entoure. Ehî mon cou'^in , ignorez-vous que le cœur de Claire fut créé dans un jour de fêle, qu'il s'échappa parfait des mains de la nature, et que son essence étant la bonté, elle ne peut cesser de faire le bien qu'en cessant de vivre ?
, Je ne vous peindrai point le mal que m'ont fait ses lettres; je rejette avec effroi celte confiance sans bornes qui, lui faisant étouffer jusqu'à l'instinct de son cœur, me rend responsable de sa vie; elle se reproche, comme un forfait, d'avoir pu douter de son époux et de son amie, et ce forfait, il faut le dire, c'est nous qui l'avons commis , car c'en est un de tromper une femme comme elle; ses torts fa-
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1 enl involontaires, les noires sont calcule's ; elle repousse les siens avec horreur, nous persiflons dans les noires de sang-fioid. Animée par un motif sublime, elle put se rësoudie à taire la vérité. Nous ! nous l'avons souillée par de méprisables détours , sans avoir même la certitude de réussir ; cependant je ne me reproche rien , et I4 vie de Claire-, dût-elle être le prix de rexécution de vos volontés, en m'y soumettant , en la sacrifiant ellemême au moindre de vos désirs, je remplis son vœu , je ne fuis que ce qu'elle m'eût prescrit , que ce qu'elle ferait eUe-même avec transport.
Ne pensez pas pourtant que je fusse d'avis de changer de plan ; non , à présent il faut le suivre jusqu'au bout; et il n'est plus temps de reculer, une nouvelle secousse l'cpuiserail ; mais n'attendez pas que je persiste à lui donner des détails imaginaires sur l'état de Frédéric ; non , elle-même ayant senti que la raison nous engageait à n'en parler jamais , je me bornerai à garder uii silence absolu sur ce sujet.
Depuis que Frédéric commence à se le-
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yer , il m'a conjurée de lui donner le détail de nnes affaires ; je l'ai fait avec empressement, dansl'espe'iancedele distraire; il les a saisies avec intelligence , il les suit avec opiniâtreté : comment s'en étonner ? Claire lui ordonna ce travail.
Il a reçu hier votre lettre, celle où, sans lui parlerdirecteraent de votre femme, vous la lui peignez à chaque page , gai« et tranquille. J'ignore l'effet que ces nouvelles ont produit sur lui , il ne m'en a rien dit; j'observe seulement que son regard est plus sombre et son silence plus absolu : il concentre toutes ses sensations en lui-même , rien ne perce , rien ne l'atteint , rien ne le touche. Ce matin, tandis qu'il travaillait auprès de moi , pour le tirer de sa morne stupeur, j'ai sorti le portrait de Claire de mon sein et l'ai posé auprès de lui : son premier mouvement a été de me regarder avec surprise , comme pour me demander ce que cela signifiait; et puis , reportant ses yeux sur l'objet qui lui était oiiert , il l'a contemplé long-temps; enfn), rae le rendant avec froideur : « Ce n'est pas elle , »
m'a-l-il dit, puis il s'est tu et s*est remis à rouvrage. QucKpies heures se sont passe'es dans un mutuel silence ; il ne me questionne que sur mes aii'aires ; si je l'interroge sur tout autre sujet que Claire, il n'a pas l'air de m'eniendre, ou bien il me répond par un signe ou un monosyllabe ; j'ëcarte avec grand soin toute conversation tendante à une entière confiance, car je ne me sentirais pas la force de continuer à le tromper. A chaque instant la pitié' m'entraîne à lui ouvrir mon cœur ; c'est un besoin qui s'accroît de jour en jour , et mon courage n'est pas à l'épreuve de sa douleur : je n'ai pourtant rien dit encore; mais il ne faut peut-être qu'un mot de sa part , qu'un instant d'épanchement pour m'arracher votre secret. Ah 1 mon cousin I pardonnez mon incertitude ; mais voir souffrir un malheureux, pouvoir le soulager d'un mot et se taire , c'est un effort auquel je ne peux pas espe'rer d'atteindre. Puis je même le de'sirer ? Voudrais- je e'touffer dans mon âme cet ascendant qui nous pousse à adoucir les maux d'autrui ? Ah!
si c'est là une faiblesse , je ne sais quel courage la vaudrait ! Il y a une heure que j'elais avec Frédéric ; les cris de ma fille m'ayant forcée à sortir avec précipitation , j'ai oublié sur ma cheminée une lettre de Glaire que je venais de recevoir. L'idée que Frédéric pouvait la liie m"'a fait fi émir , je suis remontée comme un éclair, il la tenait dans sa main. <^ Frédéric , qu'avez-vous fait ? me suis -je écriée. — Rien qu'elle ne m'eût permis ! m'a-l-il répondu. — Vous n'avez donc pas lu celle lettre? ai-je repris. — Non, elle m'aurait méprisé, m'a-t-il dit en me la remettant. t> J'ai voulu louer sa discrétion , sa délicatesse; il m'a inlerrorajnie. « Non , Elise, vous vous mépi enez ; je n'ai plus ni délicatesse , ni vertu j je n'agis , ne sens et n'existe plus que par elle, et peut-être eussé-je lu ce papier si la crainte de lui déplaire ne m'eût arrête. » En finissant celte phrase il est retombé dans son immobilité accoutumée. Que ne donnerais-je pas pour qu'il exhalât ses transports , pour l'entendre pousser des cris aigus , pour le voir se livrera un désespoir forcené! combien cet
élal serait moins cfTi ayant que celui où il est ! Concentrant dans son sein toutes les furies de l'enfer, elles le déhirent par cent foi ces diverses , et ces blessures qu'il renferme , s'aigrissent , s'enTeniment sur son cœur , et portent dans tout son être des germes de destruction. L'infortune mérite votre pilie', et quelle que fut son ingratitude envers vous , son supplice l'expie et l'emporte sur elle.