LETTRE XLII
CLAIRE A ÉLISE
Élise, je crois que le Ciel a be'ni mes cflorts , et qu'il n'a pas voulu me retirer du monde avant de m'avoir rendue à moi-même; depuis quelques jours un calme salutaire s'insinue dans mes veines , je souris avec satisfaction à mes devoirs ; la vue de mon mari ne me trouble ] lus , et je partage le contentement qu'il éprouve à se trouver près de moi ; je vois qu'il me sait gré de toute la tendresse que je lui montre, et qu'il en distingue bien toute la tincérilé. Son indulgence m'encourage, ses
cîo::;fS me relèvent, et je me crois plus méprisable quand je vois qu'il m'estime encore ; mais à mesure que mon âme se fortifie, mon corps s'affaiblit. Je voudrais vivre pour mon digne époux, c'est là le vœu que j'adresse au Ciel tous les jours; c'est là le seul prix dont je pourrais racheter ma faute; mais il faut renoncer à cet espoir. La mort est dans mon sein , Elise , je la sens qui me mine , et ses progiès lents et conlinus , m'ajiprochent insensiblement de ma tombe. O mon excellente amie! ne pleure pas sur mon tre'pas, mais sur la cause qui me le donne; s'il m'eût e'ic permis de sacrifier ma vie pour toi , mes enfans ou mon e'poux , ma mort aurait fait mon bonheur et ma gloire; mais périr victime de la perfidie d'un homme, mais mourir de la main de Fie'Jéi ic!...w 0 Frédéric! ô souvenir mille fois trop cher! Hélas! ce nom fut jadis pour moi l'imai^e de la plus noble candeur; à ce nom, se rattachaient toutes les idées dii beau et du grand ; lui seul me paraissait exempt de cetie contagion funeste que la fausseté a souillée sur l'univers; lui seul
me présentait ce modèle de perfection dont j'ivais souvent nourri mes rêveries, et c'fsl de cette hauteur où l'amour l'avait ëlevë qu'il tombe.... Frédéric, il est impossible d'oublier si vile l'amour dont tu prérendais êire aUeinl , tu as donc feint de le sentir? L'artifice d'un homme ordinaire ne paraît qu'une faute commune; mais Fi édéric , artificieux , est un monstre : la distance de ce que tu es , à ce que tu feignais d'être, est immense, et il n'y a point de crime pareil au tien. Mon plus grand tourment est bien moins de renoncer à toi que d'être forcée de le mépriser, et ta bassesse était le seul coup que je ne pouvais supporter.
Won amie , celle letlre-ci est la dernière où je le parlerai de lui; désormais mes pensées vont se jiorler sur de plus dignes objets; le seul moyen d'obtenir la miséricorde céleste, est sans doute d'employer le reste de ma vie au bonheur de ce qui m'entoure : je visite mon hospice tous les jours; je vois avec plaisir que ma longue absence n'a point interrompu l'ordre que j'y avais établi. Je léguerai à mon Elise le sOiii de l'entretenir; c'est d'elle que
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fùa Lâure apprendra à y veiller à son tour : puisse celle fille chetie se former auprès de toi à foules les vertus qui manquèrent à sa mère! parle-lui de mes torts , surtout démon repentir; dis-lui que si je l'avais écoute'e , j'aurais vécu paisible et honore'e, et que je t'aurais valu peut-être. Que ses tendres soins dedomrajgent son vieux père de tout le mal que je lui causai; et , pour payer tout ce qu'elle tiendra de toi , puisse-t-elle t'aimer comme Claire!... Adieu, mon cœur se déchire à l'aspect de tout ce que j'aime; c'est au moment de quitter des ojels si chers, que je sens combien ils m'attachent à la vie. Elise, tu consoleras mon digne e'jioux , tu ne le laisseras pas isole sur la terre, tu deviendras son amie , de même que la mère de mes enfans; ils n'auront pas perdu au change.-