‹ Clairières dans le ciel, 1902-1906Chapitre 16 sur 32 · AU BORD DES EAUX · texte numérisé non relu

AU BORD DES EAUX

LUI

Au bord des eaux, dans la prairie pacifiante,

près de la chienne douce et des bœufs sous le joug",

j'ai vu le fruit du pissenlit, bulle d'arg-ent,

se défaire, flotter, puis filer dans le vent.

Le raisin a manqué. Je veux toucher tes joues.

ELLE

Je te donne mes joues comme on donne deux pommes. Mais celles du pommier, quand on les a mangées, sont mang-ées pour de bon. Celles que je te donne, quand on les a mangées, on peut recommencer.

LUI

Tes lèvres sont la peau si rouge de ces fruits. Si l'on semait tes dents, pousserait-il des pommes ? Je suis heureux d'avoir celles que tu me donnes, car cette année la terre est maig-re de produits. Mais te rappelles-tu que, pour nos épousailles, il y eut tant de vin qu'on manqua de futailles ?

Dans le bosquet j'entends piauler les pintades. J'ai réussi quatre couvées et les dindons. Ils aiment à nicher sur les lisières froides. J'ai aussi réussi les couvées de pigeons. Entends-les chanter sur le toit de la maison ?

LUI

Que le jardin de fleurs tes mains l'ont bien soigné Le long des rosiers clairs je me suis promené. Les capucines rient près de l'arrosoir vert, et les lourds tournesols attristent la journée. On sent l'odeur de l'eau monter de la citerne.

POESIES DIVEnSES IIQ

ELLE

Pourquoi trouves-tu donc la journée attristée par les lourds tournesols, ces soleils des enfants? Je veux que mon amour te fasse trouver g-ai tout ce que j'ai semé de ces fleurs d'agrément.

LUI

Je ne tiens pas, amie, à la seule g-aîté. Elle n'est pas possible, et nous devons alors accepter à l'avance une joie attristée comme le tournesol dans le jardin que dore le soleil trop brûlant de la fin de l'été.

ELLE

Penses-tu que jamais la joie ne soit entière ? L*ombre d'amour est douce aux sentes forestières.

LUI

Ni le bouquet de la forêt la plus épaisse

où la palombe frappe l'air obscur des chênes.

Et ni la claire-voie. Et ni le pont rustique

où, dans l'ancienne image, un chasseur romantique

caresse les seins ^ais des poudreuses meunières ne sont un sûr asile aux pauvres joies humaines.

ELLB

Mais que faut-il donc faire?

LUI

Il faut orner encore de tristes tournesols les allées du jardin, mais ne pas oublier cependant que les roses doivent donner leur part de joie à nos destins. Il faut continuer à veiller aux couvées et à ce que le pain au four soit bien levé.

ELLE

N'atteindrons -nous jamais à la joie infinie ?

LUI

Rien n*est plus doux pour moi que ta chair dans la nuit.

TRISTESSE

Tristesse ! Que ce cœur qui veut tout, ne veut rien...

que le chant de l'oiseau et l'amitié du chien.

Il ne possède rien, même si l'on lui donne :

la fleur d'Avril qu'il tient lui prend le fruit d'Automne.

CLAIiUEHKS DANS LK CIEL

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