AU BORD DES EAUX
LUI
Au bord des eaux, dans la prairie pacifiante,
près de la chienne douce et des bœufs sous le joug",
j'ai vu le fruit du pissenlit, bulle d'arg-ent,
se défaire, flotter, puis filer dans le vent.
Le raisin a manqué. Je veux toucher tes joues.
ELLE
Je te donne mes joues comme on donne deux pommes. Mais celles du pommier, quand on les a mangées, sont mang-ées pour de bon. Celles que je te donne, quand on les a mangées, on peut recommencer.
LUI
Tes lèvres sont la peau si rouge de ces fruits. Si l'on semait tes dents, pousserait-il des pommes ? Je suis heureux d'avoir celles que tu me donnes, car cette année la terre est maig-re de produits. Mais te rappelles-tu que, pour nos épousailles, il y eut tant de vin qu'on manqua de futailles ?
Dans le bosquet j'entends piauler les pintades. J'ai réussi quatre couvées et les dindons. Ils aiment à nicher sur les lisières froides. J'ai aussi réussi les couvées de pigeons. Entends-les chanter sur le toit de la maison ?
LUI
Que le jardin de fleurs tes mains l'ont bien soigné Le long des rosiers clairs je me suis promené. Les capucines rient près de l'arrosoir vert, et les lourds tournesols attristent la journée. On sent l'odeur de l'eau monter de la citerne.
POESIES DIVEnSES IIQ
ELLE
Pourquoi trouves-tu donc la journée attristée par les lourds tournesols, ces soleils des enfants? Je veux que mon amour te fasse trouver g-ai tout ce que j'ai semé de ces fleurs d'agrément.
LUI
Je ne tiens pas, amie, à la seule g-aîté. Elle n'est pas possible, et nous devons alors accepter à l'avance une joie attristée comme le tournesol dans le jardin que dore le soleil trop brûlant de la fin de l'été.
ELLE
Penses-tu que jamais la joie ne soit entière ? L*ombre d'amour est douce aux sentes forestières.
LUI
Ni le bouquet de la forêt la plus épaisse
où la palombe frappe l'air obscur des chênes.
Et ni la claire-voie. Et ni le pont rustique
où, dans l'ancienne image, un chasseur romantique
caresse les seins ^ais des poudreuses meunières ne sont un sûr asile aux pauvres joies humaines.
ELLB
Mais que faut-il donc faire?
LUI
Il faut orner encore de tristes tournesols les allées du jardin, mais ne pas oublier cependant que les roses doivent donner leur part de joie à nos destins. Il faut continuer à veiller aux couvées et à ce que le pain au four soit bien levé.
ELLE
N'atteindrons -nous jamais à la joie infinie ?
LUI
Rien n*est plus doux pour moi que ta chair dans la nuit.
TRISTESSE
Tristesse ! Que ce cœur qui veut tout, ne veut rien...
que le chant de l'oiseau et l'amitié du chien.
Il ne possède rien, même si l'on lui donne :
la fleur d'Avril qu'il tient lui prend le fruit d'Automne.
CLAIiUEHKS DANS LK CIEL