‹ Clairières dans le ciel, 1902-1906Chapitre 3 sur 32 · TROISIÈME JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

TROISIÈME JEUNE FILLE

Il est vrai, c'est un chant assez silencieux,

et c'est presque le chant des choses.

Denis, assure-t-on, hante un monde de dieux

et de sphinx couronnés de roses.

Lui-même est un silène. On le voit au jardin

veiller au légume, à la treille.

Il excelle à tromper avec des cadres feints

l'odorant soleil des abeilles.

Il est de ceux qui voient les parfums. Et il sent

les couleurs. Et il s'intéresse au scarabée cornu, au hérisson piquant

et aux plantes des doctoresses.

Mais le voici, avec sa figure camuse

et son sourire de sjlvain, fatigué par l'amour bien plus que par les muses

qui aiment son cœur incertain.

^2 CLAIKIÈKES DANS LE CIKL

Denis sort de la maison, puis Lucie.

Ils s'asseyent à la table qu'ont dressée ks jeunes filles qui, main-teiiianl;, se dispersent vers les- haies diaprées d'où s'écroulent des roses de Bengale humides. Le sombre lauriep luit. Les brides de velours noir du large chapeau de Lucie se nouent à se» joue» d'abricot.

Ils causent.

LUCIE

... Oui, certes, mon ami, et, quoique je ne voie tout ce que vous voyez au verg-er ou au bois, les sylvains le piller, les nymphes y dormir, je vous aime et me plais ainsi de vous servir : Etendre la tessive au-dessus de la haie, et enfourner de la farine où j'ai plong-é mes bras nus jusqu'au coude afin de la pétrir, c'est par simple devoir que j'aime à Faccomplir

DENIS Moi, mon ami«„ je ne saurais songer au hlé^ sans que la Fête-I>iem, coiffée d'épis, dorésy i;ie m'apparaisse, et chante, et foule dans la jue l'acre et poig-nante odemr de ses verdures crraes. Je ne pourrais rêver de vos lessives blanches sans que Nausicaa, accroupie sous les brandies,

ne fasse que j'enteTide à sa luisante épaule

l'eau qui glousse en g-lissant et qui lisse les saules.

LUCIE Tout vous devient charmant. Si je vous aime ainsi, c'est que vous différez de mon esprit rassis. Mais si toujours l'image à vos yeux est suivie d'une imag"e, peut-on vous demander, ami, à quoi vous pensez bien quand je suis dans vos bras? Je souris, vous voyez, mais ne vous fâchez pas* A quoi song-ez-vous donc lorsque vous me tenez ?

DENIS

A l'immense moisson sous un ciel de bluet.

Ils sortent.

Le chœur réapparaît dans le fond, à niveau de la paix des champs.

PREMIÈRE JEUNE FILLE Il la compare à la moisson, à la féconde

moisson des blés, à la moisson qui respire en dormant comme une femme blonde

dans le calme de la maison.

Ainsi : que les faucheurs apprennent cette chose,

et la répètent aux faucheurs :

C/j CLAIRIÈRES DANS LB CIEL

que quand, lassés, le soir enfin venu, ils posent

le menton sur des seins en fleurs, c'est la plaine voûtée sous l'azur qu'ils fécondent,

Gérés aux joues poudrées de son qui est une faucheuse avec des hanches rondes

qui rit au-dessus des sillons.

Le cœur du jour, mes sœurs, dans la matinée brûle,

le soleil cuit les hauts anis.

On entend murmurer la sombre canicule

au dôme des bois épaissis.

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