CLARISSE DE BONI À LOUISE DÀVÀRÀY
Du château de Moronval.
« Je tiens mes promesses, chère Louise ; je tiens surtout celles de mon cœur. Me voici depuis deux jours dans ma Thébaïde,
J'ai retrouvé mes grands chênes, mes belles eaux, ma vallée verte, mes pics élancés, la pureté du ciel, les murmures des brises et le chant matinal des alouettes, toute la nature aimée et que j'avais crue perdue pendant six mois. Le vieux châtenu est encore debout et tel que vous l'avez laissé il y a un an, ma chère colombe. Votre chambre et votre oratoire sont restés dans le même état ; j'avais défendu de toucher à rien là-dedans, même au charmant désordre de vos livres et aux porcelaines cassées par votre blanche main, l'année dernière au moment du départ. Certes , vous voyez que l'on tient à vous, même dans vos fautes.
« Cette lettre vous arrivera par les
CLARISSE DE IIONI. Ï85
soins d'une de mes femmes restée à Paris. Il faut maintenant que je prenne des précautions pour écrire à mademoiselle d'Avaray. Le cabinet noir existe pour mes lettres , et la chère marquise, que j'honore beaucoup du reste, les a mises à Vindex. Pour vous , Louise , qui êtes un ange, vous riez de ces petits moyens humains.
« Chère âme, faut-il vous l'avouer? un peu de tristesse vient se mêler, je ne sais comment ni pourquoi, à mes joies des montagnes. D'où vient cela? est-ce votre regret qui trouble mes lacs et qui décolore mes fleurs ? Est-ce Louise qu'il me faut ici pour que tout reparaisse à mes yeux dans sa fraîcheur et sa grâce d'au-
trefois? N'en doutez pas, vous êtes la fée de la maison.
« Louise, je vais vous dire une folie qu'il faudra me pardonner et surtout qu'il faudra taire. Je me suis imaginé de peindre et j'ai porté ici tout mon attirail d'atelier. Or, savez-vous ce que j'ai entrepris depuis ce matin, moi ignorante écolière? J'ai ébauché sur la toile le beau rêve que vous m'avez raconté un jour, vous savez, la naufragée sur un rocher, un écueil,et regardant l'horizon. C'est une grande folie, mais je pense sérieusement à faire un tableau de ce sujet. Le tableau sera mauvais, je le sais.
Qu'importe? j'aurais tenté de fixer votre poésie, de la colorer, de lui donner une
CLARISSE DE ROm. 187
forme matérielle, et si l'œuvre est indigne de vous , même de moi , le feu en fera justice.
« Du reste, ma résolution est prise; il faut dans la solitude veiller plus que jamais à ce que la vie soit remplie. L'étude et le travail seront mes bons génies, mes génies familiers. J'ai ici heureusement une bibliothèque; elle fut formée par les soins de mon grand-père et j'ai continué son œuvre; la vieille bibliothèque du château de Moronval ouvre les deux battants de sa porte aux ouvrages nouveaux. C'est là que je passerai de longues heures dans mes journées d'été.
« Cette lettre, ma chère Louise, est une provocation que je vous envoie et qui de-
mande souvenir pour souvenir. Je vous engage à m' écrire ostensiblement; madame votre tutrice et son conseil de régence n'ont pas reçu la mission de diriger les élans de votre cœur. Quant à mes lettres, ne les montrez pas ; elles soulèveraient contre moi beaucoup de colère.
Gardons nos ennemis, mais n'usons pas contre eux de l'aiguillon; ils sont déjà très malheureux d'être les ennemis de quelqu'un.
« Adieu, vous, mon espoir et ma sollicitude. Vous savez si ma tendresse est vive ; vous apprendrez qu'elle est durable.
Madame de Roni habitait depuis quelques jours le château de Moronval, situé dans les montagnes romantiques du Dauphiné et dont la chaîne se réunit à
i9U CLARISSE DE RONI.
celle (les Alpes. Un soir, au moment où l'ombre descendait à grands rideaux sur les lorêls et sur les murs du manoir seigneurial, on entendit le tintement de la cloche placée à la grille de l'entrée principale. Bientôt après le concierge vint prévenir, dans l'antichambre, M. Dauphin, qu'un voyageur demandait l'hospitalité. L'étranger parut bientôt; il était accablé; il avait marché longtemps à l'aventure dans les bois. M. Dauphin se hâta d'aller prendre les ordres de madame de Roni.
Elle était en ce moment dans un petit salon de forme ronde et situé dans une des tours du château, au rez-de-chaussée. Elle lisait fort attentivement et elle
Se contenta de répondre à M. Dauphin :
« Vous n'avez pas besoin de me demander de pareilles permissions. Prenez donc soin des pauvres voyageurs qui nous arrivent. »
M. Dauphin allaretrouverrétranger; il le conduisit à la salle de l'office destinée aux gens de la maison et de là dans une chambre située à l'extrémité du château. L'étranger, qui était brisé de fatigue, ne tarda pas à être pris de sommeil.
Le lendemain dans la matinée, un domestique de la maison remit à madame de Roni le billet suivant, pendant qu'elle se promenait dans le jardin :
« Madame ,
« Dussiez-vous m'arcuser de folie , il faut que je le déclare: arrivé en Provence, une tristesse mortelle m'a saisi le cœur. Je suis revenu sur mes pas ; j'avais besoin de revoir la douce apparition de l'auberge. Me voici, bien triste, bien accablé, mais pourtant heureux de l'espoir de vous rencontrer encore une fois. Vos gens m'ont reçu avec une douce prévenance.
« Je vous rends mille actions de grâces, madame.
« Anatole. » Clarisse jeta un cri et faillit tomber
r.LARISSE DE RONI. 193
tle surprise et de saisissement; elle regagna à la hâte, mais avec peine, son appartement.
Quand Anette la [vit entrer, elle se récria sur sa pâleur, elle la soutint el l'aida à s'asseoir dans un grand fauteuil. Madame de Roni avait à la main le billet qu'on lui avait remis; elle le relut, doutant de la réalité et se croyant sous la puissance d'un rêve. Anette se tenait debout et immobile au milieu de la chambre. Clarisse fit appeler M. Dauphin. II arriva tout ébahi ; il venait de reconnaître Anatole, que la fatigue et l'abattement avait rendu méconnaissable à ses yeux, la veille.
« Madame la comtesse sait-elle qui est II. i3
194 CLARISSE DE Ro^a.
arrivé hier au soir? dit- il d'un air effaré.
— Sans doute, reprit Clarisse en affectant du calme; j'attendais monsieur Anatole. Pourquoi ne me l'avez -vous pas annoncé hier?
— Madame , il eût fallu pour cela reconnaître son visage; il était tellement défait!...
— A-t-on eu beaucoup de soins pour lui? demanda Clarisse. Quel appartement lui a-t-on donné?...
— Madame, dit Dauphin en hésitant, comme on prenait monsieur Anatole pour tout autre qu'il n'est en effet... Madame pardonnera... on s'est trompé...
CLARISSE DE RONI. l^â
— Ah! dit Clarisse très émue, n'achevez pas de grâce , et aile?; bien vite, allez faire vos excuses à monsieur Anatole; portez-lui aussi les miennes; portez-lui celles de toute la maison. Et puis faites préparer pour lui l'appartement destiné à ceux qui viennent me voir de Grenoble ou du voisinage. »
Dans l'après-midi Clarisse fit inviter le voyageur à venir la trouver; elle l'attendait dans le grand salon, au rez-de-chaussée. Celte entrevue fut touchante. Anatole n'était plus ce sauvage artiste dont la fierté allait jusqu'à la rudesse; quelque chose d'extraordinaire avait changé ses manières et même l'expression de son visage.
Il était fort pâle et paraissait encore brisé
11)8 CLARISSE DF. RONr.
de fatigue; son regard était d'une mélancolie qui allait au cœur. Madame de Roni lui tendit la main ; tous deux gardaient le silence.
Anatole s'assit dans un vieux fauteuil près d'une fenêtre dont les grands rideaux de damas formaient derrière lui un fond de couleur écarlate, sur lequel sa tête pâle ressortait étrangement. Clarisse dit ces paroles :
«Je vous dois, monsieur, des remercîments. Vous vous êtes rappelé ma Thébaïde. Je regrette que mes gens ne vous aient pas reconnu hier au soir. Mais vous paraissez très souffrant...
— Madame, dit Anatole, votre hospi-
CLARISSE DE RONl. l'H
talité ranimerait le plus découragé, le plus malade. Oui, j'ai beaucoup souffert; mais me voici en pleine guérison.
— Je crois, reprit Clarisse, que le repos dans ces montagnes est nécessaire à une âme comme la vôtre. Je vous prie, monsieur, de ne pas vous faire de fausses idées de discrétion. Le château de Moronval a toujours eu la réputation d'être hospitalier, il tient à cette réputation ; prouvez-lui que vous la croyez bien acquise; restez-lui, monsieur. Rome est la ville éternelle, vous la retrouverez toujours. »
C'est ainsi que cette noble femme, audessus de toute considération vulgaire, au-dessus de toutesces craintes mesquines
qui eussent fait trembler tant d'autres lemmes pour leur chéti va réputation, c'est ainsi qu'elle tendait la main à l'affligé partout où elle le rencontrait.
Sans doute; mais, mon Dieu! Clarisse de Roni, en cette dernière occasion, ne marchait-elle pas sur un terrain miné par le feu ?
Anatole était tombé dans cet état d'étonnement rêveur qui succède à une détermination violente, à une action énergique et folle. Parfois il craignait de rêver et surtout il craignait de s'éveiller. A ses yeux les réalités récentes, les réalités de la veille devenaient confuses et se perdaient dans un lointain infini. Dans quel but et comment était-il venu au châ-
teau? il l'ignorait. Seulement il sentait comme un aimant qui l'attirait vers ces antiques murailles, et il comprenait qu'il ne pourrait s'en éloigner sans un violent déchirement. Madame de Roni, placée devant lui, ne lui était plus étrangère; il la retrouvait pour ainsi dire comme s'il l'avait beaucoup vue dans le temps et dans un pays éloigné. Le son de sa voix surtout lui rappelait des souvenirs vagues qui ne lui étaient point revenus jusquelà. Il cherchait le passé; il remontait la chaîne de ses idées, de ses impressions, allant d'un anneau à un autre d'une main tremblante comme un aveugle.
Clarisse n'osait rompre ce silence extatique; elle craignait de brusquerie ré-
200 r.LARISSE 1)K HONI.
veil du pauvre somnambule ; d'ailleurs elle-même avait beaucoup de rêveries à suivre. Le regard d'Anatole errait dans le grand salon, dont le riche et lourd ameublement paraissait occuper sa curiosité. Quelques tableaux étaient appendus contre la tapisserie de brocard. Tout à coup Anatole jeta un cri ; son tableau, le tableau acheté par un être mystérieux, venait de lui apparaître sur la muraille et comme entouré d'un cadre de ieu.
Il cacha son visage dans ses deux mains : la vision l'avait épouvanté. Alors une voix angélique lui dit ces mots :
« Vous avez surpris mon secret. Oui, c'est moi !
— Vous? » s'écria-t-il.
Et retrouvant alors toutes ses forces, il alla tomber aux genoux de madame de Roni et se mit à lui baiser les mains avec passion.
« Anatole, dit-elle, qu'est devenu votre stoïcisme du bal masqué?
— Ah! Clarisse, reprit le pauvre fiévreux, c'est encore vous ! ... je vous reconnais comme si j'avais passé ma vie avec vous. Oh! belle vision, ne vous envolez pas encore! »
Mais de telles émotions brisèrent bientôt ce qu'il lui restait de force; il perdit connaissance aux pieds de Clarisse. Elle a|>pela du secours. Anatole fut transporté
dans un appartement attenant à la galerie du premier étage. Quand il revint à lui, il vit un médecin au chevet de son lit, et à deux pas de là, une femme belle comme lesanges,contemplativeet affligée.
Le médecin qu'on avait appelé du voisinage rassura madame de Roni sur l'état du malade. Il attribuait la cause de ce long évanouissement à la marche forcée que M. Anatole avait faite la veille; il ne s'agissait plus que de reprendre du repos. Le docteur promit de revenir le lendemain, et il quitta son malade avec l'intime conviction que la guérison serait prochaine, puisque la maladie était expliquée et le remède trouvé. Quand donc les médecins voudront-ils se donner la peine
d'examiner leurs malades du côté de l'âme ? En vérité cette méthode expliquerait bien des mystères, et la science consolée hésiterait beaucoup moins.
Cependant quelques jours suffirent à Anatole pour se débarrasser de la fièvre qui l'avait saisi; mais s'il échappait aux mains jaunes et brûlantes de la fièvre, il ne pouvait éviter un ennemi plus intime et bien résolu à ne pas lâcher prise. Dans plusieurs conversations avec madame de Roni il avait laissé deviner une douleur sourde, et furtive, se dérobant toujours au regard d'autrui... Etait-ce un chagrin?... était-ce un remords?... une inquiétude dans l'avenir? un regret dans le passé?... Clarisse n'avait pu entrevoir
qu'une ombre ; la cause de l'ombre s'ôvaporait sans cesse.
Anatole rêvait toujours à la possibilité (le reprendre bientôt ses pinceaux; il semblait très impatient d'exécuter un certain sujet de tableau dont il faisait mystère à madame de Roni. En vain celle-ci lui conseillait-elle de ne pas se livrer au travail encore, et de remettre son projet; l'impatient artiste s'indignait de son oisiveté, comme si bientôt le talent allait lui échapper. Quant à son voyage à Rome , il semblait l'avoir ajourné indéfiniment ; ce n'est pas qu'il ne parlât souvent du ciel d'Italie et du bonheur de ceux qui peuvent vivre et mourir près du golfe de Naples, ou soub lesombrages de la villa Rorghèse. Madame
de Roni ne cherchait pas à chasser ce rêve de fiévreux ; elle-même n'avait que trop de tendance à déployer l'aile pour aller visiter de lointaines régions, et toujours du côlé du soleil. Seulement, quand Anatole, plus morne et plus taciturne qu'à l'ordinaire, paraissait songer trop sérieusement à des voyages, elle rappelait cette âme frémissante; elle la retenait dans le cercle de l'horizon des montagnes, et la douce persuasion de Clarisse finissait presque toujours par triompher de l'emportement du fougueux artiste.
Un jour madame de Roni proposa une excursion dans la chaîne des Alpes. Anatole pouvait désormais monter à cheval.
La promenade devait être aventureuse. Il
206 CLARISSE DE Rom.
était question de longer les bords d'un grand lac, de gagner ensuite par de rudes sentiers des hauteurs imposantes appelées les Rochers»
Les sommets perdus dans le fluide des airs se coloraient de teintes roses et orangées. Les brumes montaient des vallées et se déchiraient, comme de grands
voiles (le gaze, aux branches des sapins à mesure qu'elles passaient sur les versants des montagnes. Au loin le cri de l'épervier troublait le désert, et les alouettes amies du soleil gazouillaient et battaient de l'aile, joyeuses du retour de l'aurore.
Mais de grandes ombres couvraient encore les profonds ravins, où bondissaient les torrents comme des cavales hennissantes, échevelées. Ces longs mugissements effrayaient parfois les jeunes daims qui venaient boire au milieu des aigrettes blanches de l'écume; aussi fuyaient-ils après avoir à peine touché l'eau du bout de leur museau, et, sautant à force de reins, ils regagnaient les hauteurs. . ^^^.
La caravane partie avant le jour du château de Moronval touchait déjà les rives du grand lac et elle en suivait les sinuosités. L'eau bleue se rayait de longs plis sous le frémissement de la brise. De temps en temps de grosses carpes sautaient à la surface de la nappe d'eau et en rompaient un moment le cristal. Ce beau lac, situé sur un plateau vaste et élevé, était là comme un grand réservoir bâti par quelque Pharaon jaloux d'arroser la merveilleuse Egypte. Et pourtant la main des hommes n'avait point touché à ce bassin gigantesque. Ce lac était à Dieu, et lui seul en connaissait les sources mystérieuses.
î^a caravane fit une halte sur la lisière
d'un boisde sapins avant (l'entrer dans les gorges qui conduisaient aux Rochers. Clarisse ordonna à ses gens de l'atiendre en cet endroit, ne voulant pas gravir à cheval des pentes trop abruptes. Elle s'arma du bâton des montagnards, et, donnant le bras à Anatole, tous deux s'acheminèrent par des sentiers parfaitement connus de madame de Roni.
Bientôt les Rochers se montrèrent dans le bleu du ciel comme un groupe d'éléphants arrêtés sur la montagne. Le soleil levant dorait leurs flancs sauvages. Clarisse et Anatole arrivèrent à ce magnifique amphithéâtre. De là les regards s'étendaient dans un horizon sans bornes. A l'ouest les grandes vallées de
CLARISSE DE RONI. 2ll
l'Isère déroulaient à perte de vue leurs nappes de verdure parsemées de petits lacs et de blanches maisons; mais au nord, à l'est et au sud, la chaîne immense des Alpes se dressait avec majesté, étalant ses grands rideaux de sapins noirs et plus haut ses déserts de neiges éternelles.
Clarisse s'assit sur la montagne du côté des longues vallées ; Anatole se coucha sur des graminées et presque aux piedsde sa noble amie.
« Voilà ce qup. j'avais à vous montrer, dit Clarisse. Ici l'âme a plus d'air et tend vers Dieu avec plus d'amour. La plaine est faite pour les turbulents et les heureux; la montagne est l'asile des es-
prits contemplatifs, des cœurs blessés.
— Venez-vous souvent sur la montagne? demanda Anatole.
— C'est me demander si je suis du nombre des affligées, n'est-ce pas? dit Clarisse.
— Eh bien ! je ne nie pas celte curiosité de ma part ; oui, madame.
— Vous qui depuis trois semaines habitez Moronval, reprit Clarisse, m'avezvous jamais surprise abattue par un chagrin?..,
— Non, madame, mais souvent rêveuse sans raison apparente.
— Je l'avoue, dit Clarisse, l'avenir
m'occupe quelquefois assez sérieusement.
— Et le passé ?.. . madame.
— Peu. J'ai fait quelque bien peut-être, quelque mal aussi, j.e pense. Dieu tournera la tête du côté du bien, tel est mon espoir.
— Tel n'est pas le mien, dit le triste Anatole. Heureux ceux qui espèrent ! Je donnerais beaucoup, madame, pour vous ressembler en tout point, mais surtout par les sentiments de tendresse qui vous attirent vers Dieu.
— Est-il bien vrai, reprit Clarisse, que votre cœur soit malade à ce point-là? Je vous le disais hier encore; je crois que
VOUS me cachez un secret terrible et qui vouslue!...»
Anatole tressaillit à ces paroles, et il garda le silence, le coude appuyé sur l'herbe et la tête dans la main sans oser regarder madame deRoni.
a Oui, dit-elle; peut-être est-il par le monde quelqu'un en qui vous mettez plus de confiance qu'en moi.
— Je ne le crois pas, répondit Anatole. Votre amitié m'est douce et précieuse, madame, autant que la mienne vous est peut-être inutile. »
Clarisse sourit et se prit à dire :
« C'est pour me provoquer à des pro-
CLARISSE DB ROm. 215
testations, n'est -ce pas, que vous parlez ainsi ? Soit; je crois qu'il est fort doux de faire répéter à nos amis qu'ils nous sont dévoués.
— En vérité, dit Anatole, la bonté d'une femme a quelque chose de plus saisissant que je ne le pensais. Je ne m'étais jamais imaginé qu'une femme fut attachante et douce à écouter comme vous l'êtes, madame.
— Je vois que vousn'avez jamais aimé, reprit madame de Roni.
— J'ai aimé ma mère.
— Et depuis votre mère, jamais...
— Mon cœur n'aima jamais ; ma tête, quelquefois.
316 «JLAKISSE DE ROm.
— Alors votre tête l'ut toujours plus sage que votre cœur, dit Clarisse.
— Comment, madame, c'est vous qui parlez ainsi? » demanda Anatole d'une voix très douce et très insinuante.
Clarisse devint rêveuse un moment.
« C'est bien moi qui parle ainsi, repritelle. J'ai pu souvent m'indigner contre les amours vanileuxou mesquins qui courent les salons du monde ; je ne crois avoir jamais condamné une noble et sincère passion.
— C'est que peut-être vous pourriez la ressentir, vous, madame.
CLAKISSB DE RONl. 217
— Je n'ai pas une assez haute opinion de moi pour affirmer cela.
— Ainsi, madame, et je vous demande pardon de cette question, vous n'avez jamais aimé?
— Nous avons changé de rôle ; je vous faisais la même question tout à l'heure, je crois.
— Et j'y ai répondu sincèrement, madame.
— Eh bien! soyons sincères aussi : il y a quelques mois que j'avais un commencement d'inclination pour un jeune homme du monde. Il fit tout ce qu'il fallait |)our changer ce penchant en amitié.
— Il ne vous aimait point?...
— Au contraire il m'adorait; mais il voulait m'ouvrir tant de perspectives du bonheur...
— J'entends, dit Anatole en souriant; il vous parlait de son amour comme du paradis. 0 misère ! ô démence ! Plus les sources du cœur sont taries, plus nous vantons leur fécondité et leur saveur.
— On est ainsi dans le monde. Mais avec la nature, en face des beautés naïves et grandioses de la nature, on doit être bien différent.
— Oui , madame ; je comprendrais l'amour dans la solitude. Souvent je l'ai comparé à cette fleur qui se plaît dans
les déserts âpres , élevés et voisins des orages. Mais que dis-je, madame? je me surprends faisantde l'exaltationet me laissant aller aux pentes de l'espérance, moi !
— Pourquoi briser votre cœur à plaisir? dit Clarisse.
— Pourquoi ne briserait -on pas les vases inutiles?
— Ah! reprit vivement Clarisse, ceci tient du blasphème, et Dieu ne veut pas qu'on nie son œuvre.
— Hélas! madame, je suis plus à plaindre encore; car très souvent j'ai nié bien plus que l'œuvre.
— Pauvre malade! dit la douce Cla-
220 »:LAhissE de roni.
risse; je vous plains beaucoup en effet. Depuis la mort de votre mère vous avez passé votre vie dans les ardentes solitudes qu'habite le désespoir. Comment n'êtes-vous pas devenu mauvais? Ecoutezmoi , Anatole : il est beaucoup de gens qui écrivent des volumes pour prouver l'existence d'une Providence divine, universelle, principe et fin de toute chose. Ces gens ont bien de l'orgueil ou bien de la démence. On ne prouve pas Dieu ; je soutiens qu'on le sent; car en songeant à lui on l'aime, car en l'aimant on le retrouve en toute chose au monde.
— Vos paroles sont tendres et persuasives, madame; elles me sont douces comme la musique, rafraîchissantes
comme cette brise matinale qui nous vient des Alpes en ce moment , suaves comme l'odeur des genêts et des lavandes qui nous entourent. Oh! dites; parlez! »
Et en même temps, toujours couché aux pieds de Clarisse, il appuyait sa tête contre les genoux de cette noble créature; et tous deux, placés sur la montagne, laissaient errer leurs regards et leurs pensées dans l'immensité des vallées.
« Ami, reprit Clarisse, j'ignore l'art de bien dire et les ruses qui captivent l'attention et entraînent les convictions. Je suis simple dans mon langage , je le suis de cœur, et j'adore la vérité. Pour
222 CLARISSE DK RONI,
VOUS attirer à des idées meilleures et plus consolantes je n'emploierai qu'un moyen : je vous prierai de jeter un coup d'œil sur les misères de tous genres qui rongent l'humanité, et d'un autre côté sur la beauté, sur la fraîcheur, sur la grâce, sur la majesté du monde physique. Voyez se dérouler devant vous cette admirable nature, si féconde, si riante, si heureuse ; songez en même temps au nombre prodigieux de chagrins et de souffrances qui vivent là -bas sous nos pieds, seulement dans le cercle de cet horizon. Quelle contradiction en apparence ! Eh bien ! mon ami , je vous le demande, répondez avec sincérité: croyezvous Dieu injuste, barbare ou insensé?... Croyez-vous qu'il se soit plu à combler
de biens l'ordre matériel et à désoler l'âme humaine? Croyez-vous qu'en formant la terre il se soit dit : « Jetons sur celle œuvre belle, échappée de mes mains, un être destiné à souffrir?... » Vous ne le pensez pas, mon ami, ou vous mentez à vous-même. Dieu doua l'homme comme le reste de la création; mais l'homme se fit vicieux lui-même et contre sa nature. Alors seulement naquirent ses misères et ses souffrances. Mais ici, Anatole, adorez la Providence qui , malgré tout, lui a laissé l'intelligence et l'amour, ces deux grands principes régénérateurs en ce monde, et qui de plus lui a envoyé l'espérance, ce rayon de l'autre vie dont la lumière nous atteint sans cesse et malgré nous.
22i CLARISSE DF RONÎ. ^
« Ami, relevez la tête et n'allez pas vous jeter dans la tombe avant le temps. Et puis, Anatole, comptez-vous pour rien les délicieux épanchements de deux âmes qui se sont rencontrées, qui se sont reconnues parlant le même langage et venant de la même patrie? Espérez donc, vous dis-je, vous jeune, vous sincère, vous né pour le bien, vous enthousiaste du beau et qui avez traversé la société corrompue de nos jours sans ternir votre intelligence, sans vicier votre cœur. Ne résistez pas aux voix intérieures; laissezvous gagner à l'espérance ; ne détournez pas la tête quand arrivent les parfums de l'avenir. Voici des jours meilleurs.
Allons, Anatole, vous avez retrouvé vos ailes.
CLARISSE DE KONI. 225
— Ah! Clarisse, s'écria-t-il en eml)rassant les genoux de madame de Roni, dites que je vous ai retrouvée, vous , puissante, céleste et mystérieuse, qui pouvez seule, peut-être, me sauver de moi-même... car vous ne savez pas, chère et adorable Clarisse... »
îl s'arrêta comme un homme effrayé d'avoir couru jusqu'au bord d'un abime.
« Parlez ! dit Clarisse avec frémissement; parlez, vous dis-jc, au nom de Dieu!... Ce secret qui vous tue, dites-lemoi... »
Et elle lui prenait les mains et le conjurait d'arriver aux confidences terribles devant lesquelles il reculait toujours,
22r. CLARISSE DE RONI.
Mais lui retomba dans sa morne tristesse et garda le silence. Seulement il arriva que le plus suave et le plus tendre des regards lui reprocha son inflexibilité avec une expression si douloureuse que le pauvre enfant en eut le cœur brisé. Il avait la tête inclinée vers le sol; il se pencha jusqu'aux graminées, et, comme il louchait les beaux pieds de Clarisse, il se mit à les baiser avec une délirante tendresse.
a Ah! relevez -vous, ami, dit -elle, et regagnons le chemin de Moronval. Venez, pauvre malade ; je vous donnerai le bras et vous soutiendrai toujours, en tout lieu et dans tous les temps. »
XIY.
Le mois de juillet touchait à sa fin ; on
coupait les blés mûrs sur les montagnes;
. de tous côtés, et surtout aux versants
méridionaux, les champs se peuplaient
22ft CLARISSE DE ROm.
de moissonneurs et se couvraient de hauts gerbiers arrondis en dôme comme les pagodes de linde. Les bluels, les rouges coquelicots, les muguets sauvages se mêlaient aux crins dorés des épis; les rayons solaires étendaient leur réseau lumineux sur la montagne; mais les abris sous les sapins et les chênes gardaient leur suave fraîcheur, et les sources s'épandaient plus limpides au milieu des mousses et des cressons aux vertes chevelures. L'été passait dans les airs, secouant ses ailes de feu et laissant tomber sur la terre des fleurs tardives et des fruits trop hâtés.
Et surtout les moissons étaient riches et joyeuses dans les champs du domaine
de Moronval. Madame de Roni était une châtelaine magnifique dans ses largesses; elle occupait à ses frais toute une population de moissonneurs; aussi se plaisaitelle à aller aux champs à l'heure où le soleil commençait à décliner.
Anatole semblait renaître à des idées plus consolantes ; la mélancolie si sombre avait fait place à une tristesse sereine pour ainsi dire ; il reprenait au travail ; il avait voulu reconnaître l'hospitalité de Moronval par des fresques qu'il peignait dans la chapelle gothique du château.
Souvent Clarisse allait le voir travailler, et, s'asseyant dans la nef de la chapelle, elle se plaisait à gourmander amicalement l'artiste perché sur des échafaudages, rap-
pelant ainsi les querelles célèbres de Jules 11 et du Buonarroli au Vatican.
Un jour, étant placée comme de coutume sur un banc de la chapelle et regardant d'en bas Anatole qui peignait un cartouche élevé, elle se plut à lui dire :
« J'ai grand'peur que vous vous croyiez obligé de finir ces travaux avant l'arrièresaison ; il me semble que vos fresques de l'année prochaine pourraient être aussi remarquables que celles de cette année.
— Sans doute, reprenait le peintre sans quitter son mur des yeux et du pinceau; mais cette saison est à moi , l'année prochaine peut bien n'exister jamais pour la
moitié du genre humain. Les faiseurs de plans et de projets sont des maniaques qui vont sur un chemin les yeux bandés; ils sont tout à coup très surpris de trébucher. Quant à moi, je jure bien de ne pas laisser là cette Samaritaine que je peins en ce moment ; bonne ou mauvaise, elle vivra sur ce mur; elle aura sa cruche d'eau et son puits ombragé de trois palmes.
— Fort bien, reprenait Clarisse, renaissez à la persévérance ; vous le voyez, l'art ravive les nobles âmes ; l'artiste découragé trop jeune est un soldat qui recule. Je vous remercie, mon ami, de me parler de la sorte ; quant à celte Samaritaine, elle est là tout justement
2 Î2 (JLAKISSE DE HONI.
placée })OLir nous jtarlcr des sources où il faut puiser dans la détresse.
— Hélas! nous ne pouvons lui donner que le regard, dit le peintre.
— Que dites-vous? reprit Clarisse; l'art est sans borne'; ce regard peut valoir infiniment mieux que la parole.
— Oui, répondit Anatole toujours occupé à peindre; en fait de regard j'en connais un d'une éloquence si tendre qu'il ressuscite les morts.
— Mon ami, dit Clarisse, je ne suis pas de celles qui blâment et repoussent les exagérations du cœur. Si mon regard a eu la vertu que vous lui supposez, béni soit mon regard ! mais je crois, reprit-
elle, que l'heure de la promenade est venue. La Samaritaine pourra bien attendre jusqu'à demain sans trop s'ennuyer; elle écoute la parole divine ; elle est assise au bord du puits et sous le plus beau climat du monde. Ami, allons aux moissonneurs; je vais vous attendre au milieu d'eux. Ils aiment à vous voir, à causer avec vous.»
Anatole, pour qui l'obéissance aux désirs de Clarisse était devenue un bonheur, descendit de son échafaudage, et, déposant les pinceaux et le costume de l'atelier, il alla rejoindre madame de Roni.
Quand il arriva dans le champ immense que l'on moissonnait à un quart
2S4 CLARISSE nE ROM.
de lieue du château , il fut émerveillé de l'abondance et de la joie qu'il rencontra de tous côtés. C'était un tableau digne de Léopold Robert. Les grands bœufs mugissaient sous le joug; les épis par monceaux tremblaient sur les chars. De grandes pyramides de gerbes croulaient sous les fourches qui les entamaient. Déjeunes et vigoureux montagnards enlevaient ces gerbes à la poin te des pieux et les lançaient d'une main hardie. D'autres coupaient les blés encore debout; les serpes actives reluisaient au soleil; la cornemuse mêlait sa note monotone aux airs allegri des chansons dauphinoises. Beaucoup de jeunes filles aux jupons courts, au teint bruni , nouaient les gerbes ; et au milieu d'elles apparaissait Clarisse de Roni as*
CLARISSE DE RONI. 58S'
sise sur un monceau de paille , comme Herminie chez les pasteurs.
Anatole s'avança lentement parmi les moissonneurs qui le fêtaient et lui serraient les mains. Quelques-uns le félicitaient sur le retour apparent de sa santé; d'autres le provoquaient à boire par des interpellations naïves. Anatole souriait et répondait de son mieux, comme un bon enfant qui cherche à se faire des amis.
Madame de Roni annonça aux moissonneurs qu'elle leur donnerait une fête au château le lendemain, jour du dimanche. Elle promit des merveilles : les tambourins , les musettes , la bonne chère et les bons vins. Aussi les travaux de celte
journée linirenl-ils dans une joie bruyante dont les éclats allaient réveiller les échos des grands ravins et troubler les chevreuils perchés sur les roches hardies.
« Voilà une belle fin de journée, dit Anatole à Clarisse qui se levait pour lui prendre le bras; vous avez donc la passion de faire des heureux? »
La promenade du soir commença comme à l'ordinaire par une conversation douce et un peu vague, mais qui s'élevait par degrés et finissait par un lyrisme de discussion. Ces deux âmes avaient besoin désormais l'une de l'autre; elles se cherchaient, elles rayonnaient ensemble. Souvent un duel sérieux s'engageait entre elles. Si Clarisse se passionnait à ses
idées, Anatole ne tenait pas moins aux siennes, et alors le combat entre eux devenait animé, éloquent, acharné presque jusqu'à la méchanceté. Mais, bon Dieu ! que la paix était promptement faite et volontiers signée!
Le soir dont nous parlons ils s'aventurèrent plus loin que de coutume sur les versants des montagnes, tout le long des lisières des bois. Le crépuscule à l'occident était aussi brillant qu'une aurore.
La vive étoile du soir, celle qui suit le soleil telle qu'une belle captive à la suite d'un roi, l'étoile duVesper tremblait surle bord orangé du ciel comme un diamant fluide. L'encens des prés, les arômes des églantiers et des genêls montaient des
238 CLARISSE DE hONl.
vallées, el la liètle haleine de la nuit se balançait dans les feuillages.
« Oh! madame, dit Anatole, quelle soirée! et qu'on est heureux de penser qu'elle ne sera pas la dernière ! Vous m'avez rappelé à l'existence; me voilà presque sûr de pouvoir espérer des jours meilleurs. Et puis vous êtes là, ma noble amie, votre bras appuyé sur mon bras et votre visage charmant me souriant quelquefois. Viennent maintenant les ennuis rongeurs ! ils me trouveront trop élevé pour m'atteindre. Mais, mon Dieu! ce rêve doit-il ne pas finir?...
— Ami, disait Clarisse, faites comme les oiseaux du ciel ; réjouissez-vous du beau temps sans prévoir les grandes
pluies. D'ailleurs, ne suis-je pas votre abri? Le château de Moronval n'est pas une hôtellerie que je doive quitter demain. »
Ils arrivèrent au penchant d'un coteau au bas duquel s'étendait un petit lac d'une eau limpide et diamantée par les derniers reflets du jour. Là Clarisse voulut s'asseoir sur les bruyères. Anatole, debout à côté d'elle lui montrait les courbes lumineuses de l'horizon.
«Voyez-vous? disait-il; là-bas est le Midi ; terre aimée du soleil , pays que j'avais choisi pour dernière patrie et auquel j'ai renoncé. Comment avez-vous pris tant d'empire sur moi, madame? C'est un mystère dont vous seule avez la pénétration.
240 CLARISSE DE ROTfl.
— Mais, (lit Clarisse, pour l'expliquer il faudrait lire dans votre cœur, et ce n'est pas chose facile. Vous le fermez avec une sévérité de jaloux.
— Moi! reprit Anatole qu'une chaleur de fièvre commençait à gagner; pouvezvous bien parler de la sorte ? En moi de la dissimulation ?. . . Oh ! non, madame, vous ne le croyez pas... et je ne sais pourquoi je m'imagine que vous voyez le fond de mon âme aussi clairement que le fond du ciel en ce moment. Clarisse, dit-il tout à coup en lui prenant la main, voulez-vous m'amener à vous déclarer ce que vous avez pénétré depuis le premier jour peutêtre où je vous ai rencontrée? Seriezvous comme le reste des femmes et vous
faut -il les vaines satisfactions d'une victoire remportée ? voulez- vous des aveux ?. . Eh bien! soyez satisfaite, Clarisse : je vous aime. »
Alors il tomba à deux genoux devant madame de Roni, qui jetait ses regards aux cieux comme si la musique des anges murmurait dans l'infini. Elle abandonnait ses belles mains à Anatole qui les couvrait de baisers brûlants.
« Ah! s'écria- t- il encore, vous ne répondez pas, Clarisse, et vous ne savez pas alors tout ce qui peut suivre ce silence! Vous ne vous doutez pas, madame, que dans ce moment-ci vous décidez de ma vie ! Qu'importe en effet qu'un amour insensé étouffe une