‹ Clarisse de Roni (volume 2)Chapitre 4 sur 6 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

pauvre existence comme la miemie!

qu'importe que je passe à la tombe! Les bois en seront-ils moins verts, le soleil moins beau, les lacs moins purs, les vallées moins parfumées, le château de Moronval moins calme, moins heureux?...

— Vous mentez à vous-même, s'écria Clarisse, et vous ne croyez pas à une seule de vos paroles impies.

— Quoi ! madame, vous voulez que je vous aime ? »

Clarisse lui serra les mains.

« Et vous voulez que je vous le dise à la face du ciel, devant cette nature qui m'écoute et qui reçoit nos serments?

Yous voulez que je vous aime!...

— Oui, dit la noble femme, car je vous aime aussi. »

Il jeta un cri terrible; Clarisse ouvrit les bras ; et le plus heureux des êtres créés reçut en ce moment l'àme de sa bienaimée et lui donna la sienne.

Ardentes et pudiques amours, flammes et langueurs de la passion, la nuit vintelle sur la montagne pour vous abriter de ses ailes mystérieuses?...

Les eaux claires du lac réfléchissaient les doux rayons de la lune qui s'était élevée du milieu des bois; la campagne s'endormait dans une atmosphère veloutée ; les angles et les pics des rochers s'adoucissaient dans la brume; les croupes

montucuses ondulaient au loin comme (le longues vagues , et là-bas dans la vallée quelques pointes de feu éparses çà et là marquaient sur le vide sombre les habitations des hommes. Le silence dans la solitude n'était rompu par intervalles que par quelques bêlements de troupeaux revenant aux bergeries et par le tintement rauque de la sonnette de leurs béliers. Le sommeil secouait dans les airs ses vapeurs étourdissantes, et la nuit voluptueuse attirait par la main le doux sommeil.

Tout reposait dans cette grande et Iranquille nature, hormis deux âmes orageuses sur la montagne.

Assis sur les graminées et soutenant

Clarisse dans ses bras, Anatole respirait à longs traits ce parfum capiteux d'un amour partagé sans réserve. Madame de Roni paraissait sortir d'un rêve ; elle passait la main sur son front, elle touchait ensuiteles cheveux d'Anatole comme pour s'assurer de la vérité.

« Oh! mon âme, lui disait son amant, ne songez pas au retour et que l'univers soit oublié. »

Et Clarisse douce et brisée pliait comme un beau lys penché par l'orage et laissait l'heure s'envoler.

« Oui, dit-elle, cela devait êlre ainsi; mes pressentiments ne me trompèrent point dès que je vous rencontrai , Ana-

54 rt CLARISSE DE nom.

tôle. Maintenant que tous les serments sont inutiles puisque nous mourrions l'un sans l'autre, maintenant, ô mon ami, que nos âmes se sont confondues, de grâce ne me cachez plus cette cause secrète de tristesse qui vous tue et qui m'épouvante. Dites, racontez-moi la suite de votre histoire, les dix années que vous m'avez Yoilées si cruellement.»

En ce moment Anatole sentit un irisson glacial qui courait dans ses veines. Clarisse s'en aperçut, ei elle serra contre son cœur le bien-aimé.

Anatole devenu taciturne parut faire sur lui-même un effort surnaturel, comme un homme qui se dresserait devant une apparition funèbre.

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« Qu'avez-vous, mon ami ? dit Clarisse; vous paraissez souffrir... »

Un rayon de la lune vint éclairer le site où se trouvaient ces deux amants ; le visage d'Anatole était d'une pâleur de neige.

« Clarisse , dit-il en la prenant toute dans ses bras, douce et adorable Clarisse, vous m'êtes plus chère que l'enfant au berceau ne l'est à sa mère. Vous ne pourrez jamais comprendre à quel point je vous chéris dans la profondeur de mon âme. Je vous ai aimée comme un fou dès le moment où j'ai seulement entendu votre voix; jugez si mon cœur vola vers vous quand votre visage vint à m'apparaître. Ecoulez-moi, et surtout, mon ange, rappelez ce courage qui vous soutint tou-

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jours dans les épreuves de la vie, et ce calme céleste qui fait de vous une créature si noble et si enviée.

« Je vous assure, Clarisse, que tout le temps qui s'est écoulé depuis la mort de ma mère jusqu'au moment où je vous ai rencontrée n'a été rempli que d'événements monotones et dont j'ai même perdu le souvenir; ce que je puis me rappeler confusément, ce sont des alternatives de pauvres joies et de malheurs sans éclat. Souvent la misère me vint visiter; quelquefois ce que vous appelez l'espérance me vint tromper de ses mensonges ; mais l'enthousiasme de mon art ne perdait point ses aiguillons. Vous le dirai-je, Clarisse?., oh! j'en rougis maintenant; je ne

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croyais pas à la beauté morale, ni à la vertu , ni à l'amour ; je ne me jetais que dans un sensualisme brutal. N'ayant jamais rencontré une noble créature qui pût m'aimeret me comprendre, je m'obstinais à nier le dévouement, la dignité, l'àme de la femme. J'étais bien à plaindre ! Tant que je fus très jeune, le feu de mes sens et de mon imagination suffit pour me soutenir et pour éloigner de sérieuses réflexions ; mais depuis l'âge de vingt-quatre ans, depuis deux ans, jusqu'au moment de notre rencontre, Clarisse, la vérité amère me fut révélée jour par jour. Je vis autour de moi un vide effrayant; puis je rentrai en moi-même et je me trouvai vicieux, malheureux, ayant fait quelque chose pour mon intelligence,

rien pour mon cœur! Alors un besoin immense d'aimer s'empara de moi ; j'allais comme un insensé par la ville, cherchant un amour, une femme qui voulût de moi. Je ne trouvai accès qu'auprès de la bassesse, de la rouerie , de la corruption. L'isolement me tuait; le désespoir me prit; l'art ne me suffisait plus : il me fallait un ange, une Clarisse de Roni, ou la mort....»

Ici Anatole frissonna, comme si la fièvre l'avait ressaisi.

« Mon ami, dit Clarisse, vous souffrez beaucoup ; interrompez ce funeste récit.

— Non, ma bien-aimée, reprit le pâle jeune homme, le sort en est jeté; je n'ai

plus un moment à perdre et vous allez tout savoir.

a Abîmé, étouffé d'ennui, broyé dedouleur,je m'échappai unjour de Paris comme d'un réseau de feu et je pris la route de Rouen, pays où mon père repose dans le tombeau. Mon père est-il mort de chagrin ou mort suicide dans un moment de désespoir? je l'ai toujours ignoré. Quoi qu'il en soit, j'allai sur sa tombe, et là, au même moment, mon adorable Clarisse, au même moment où vous visitiez à Paris mon pauvre atelier, au moment où la lumière, l'amour, l'espérance venaient me chercher dans ce pauvre atelier, moi j'invoquais dans un cimetière l'ombre de mon père, et j'avalais un poison lent, corrosif,

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et dont j'avais calculé l'effet inévitable...»

Clarisse, à ces terribles paroles, tomba brisée dans les bras de son amant.

«N'achevez pas, mon Dieu!» s'écriat-elle.

Mais tout à coup, se redressant avec toute l'énergie de son âme :

«Malheureux! venez, il en est temps!...

Venez, cherchons des secours!...

— Clarisse , reprit Anatole d'une voix calme, il n'est plus de secours possibles. Ce poison, dont j'avais le malheureux secret, est impitoyable et précis dans son effet comme l'action du temps. Depuis une heure mon bonheur était trop violent...

le poison s'est réveillé ; il me mord et je meurs....

— Non! non! s'écria la délirante Clarisse... Viens, Anatole! viens...»

Elle achevait à peine ces paroles qu'Anatole, ne se soutenant plus, se renversa sur le sol; il défaillit et parut rendre le derniersoupir. Clarisse, dans le transport de son angélique douleur, jetait des cris déchirants; à genoux devant son amant étendu, et le saisissant à pleins bras, elle s'épuisait en vains efforts pour l'enlever de terre et l'emporter.

0 bel ange en délire ! que vous étiez sublime dans votre désespoir ! et comment les rochers ne versèrent-ils pas des pleurs à votre voix plaintive?...

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Attirés par des cris, quelques chevriers qui passaient accoururent vers ce point de la montagne; ils trouvèrent une femme qui se roulait de de'sespoir sur un corps à demi glacé. L'un des pâtres reconnut madame de Roni , et alors ses compagnons et lui emportèrent les deux infortunés au château de Moronval.

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